10 Décembre 2025
Et si tout avait de l’importance ? Et si, à la fin, l’accumulation des tout pleins d’importance conduisait au rien ?Joris Lacoste crée un monde où, finalement, tout et rien s’équilibrent dans une ronde rythmée et joyeuse des équivalences et des différences.
Ils sont neuf personnages en tenues qui reprennent les codes vestimentaires de la mode actuelle : shorts, motifs fluo, dentelles, maillot de foot, associations insolites avec bottes hautes et cravate. Une assemblée disparate à la gestuelle robotisée qui occupe la scène, chacune et chacun accomplissant dans la pénombre les mêmes gestes mécaniques à intervalles réguliers. Un groupe déjà marqué par la différence, le décalage, le hors cadre que la lumière chaude qui inonde ensuite le plateau va mettre en mouvement.
Une cérémonie attrape-tout pop-liturgique
Se détachant du groupe, d’une voix métallique qui accompagne sa gestuelle robotique, Daphné Biiga-Nwanak ouvre la cérémonie en s’adressant au public. « C’est avec une immense gratitude, énonce-t-elle, que nous nous réunissons aujourd’hui pour nous élever ensemble au niveau zéro et chanter la gloire du Tout-Venant. »
Commence alors, rythmée par le battement de cœur de la batterie, une grande marée d’énumérations puisées dans la vie quotidienne, une litanie parlée-chantée passée au vocodeur. Un coup franc de football y côtoie une grève du personnel navigant, aux allocations d’aide à l’emploi succède une chanson de Luis Mariano, une cathédrale gothique précède un sabre-laser et un piano désaccordé, le rythme des interventions conduisant à un chœur disparate et cocasse.
Nous voici plongés dans un assemblage qui ajoute à l’addition Jean-Michel Blanquer et Patricia Kaas, les violences policières et Sainte-Soline. Un amas de choses à chanter tandis que l’un des participants annonce : « Nous ne transigeons pas avec les valeurs essentielles. » Le ton est donné. Dans le refus de trier, chacun fera son marché, comme dans la société d’aujourd’hui soumise au bombardement d’informations qui mettent le dérisoire comme le fondamental sur le même plan.
Danse, musique, lumière et jeu pour un spectacle total
Dans ce monde dépourvu de repères et de directions imposées, la forme du spectacle est à l’avenant. Alternant parties chorégraphiées et parlées, jouant du collectif et du singulier, le spectacle entraîne le spectateur dans un univers qui chemine entre des mondes. Entre déstructuration des gestuelles, géométrisation et dynamique des figures chorégraphiées qui empruntent au hip-hop et adresses humoristiques au public, qui vont de l’alexandrin au style télégraphique de WhatsApp, le spectateur est plongé dans un univers qui pioche sans vergogne et avec bonheur à tous les registres.
La musique, de son côté, composée par Joris Lacoste et Léo Libanga, louvoie entre différents styles musicaux et introduit, avec sa rythmique électronique à la console, une dimension obsédante et hypnotique, accompagnée par les percussions de Flora Duverger. Là encore les frontières disparaissent lorsque Léo Libanga participe – partiellement car la partition sonore le sollicite – à ce qui se passe sur la scène ou lorsque Flora Duverger, infatigable artiste tout-terrain, s’intègre dans les ballets quand elle ne participe pas aux énoncés textuels qui pleuvent en avalanche.
La lumière de Florian Leduc, qui est en même temps le scénographe du spectacle, contribue à cette cacophonie du quotidien en reprenant des codes de boîte de nuit et l’univers des DJ parties où le jeu des lumières, loin d’être anecdotique, ajoute, par sa discontinuité perturbatrice, à la perte de repères qui conduisent au lâcher prise. Éclairages directionnels, faisceaux lumineux, variations permanentes des couleurs donnent une dimension festive en même temps qu’ils vont dans le sens de l’éclatement dans toutes les directions qui caractérise le spectacle.
Une progression vers le plus « politique »
Ce portrait explosé, en miettes, iconoclaste de notre société, sans renoncer aux énumérations et rapprochements guidés par les homophonies, s’infléchit peu à peu. Les bébés phoques continuent de faire la paire avec l’eczéma de Michel Houellebecq mais les stimulateurs clitoridiens avec effet d’aspiration se mélangent alors à un « hommage » ironique à Éric Zemmour et on se dirige, insensiblement ou presque, vers des considérations plus en résonance avec des modes de compréhension du monde.
Même si l’on continue, dans un chaudron qui mitonne tout et n’importe quoi, de détailler chaque partie du corps et ce qu’elles sécrètent en les associant à Freud, Poutine, le Che, Salman Rushdie ou Almodovar, on s’oriente néanmoins vers un monde où « si la lumière était un fusil, rien ne distinguerait le jour de la nuit. » Un monde fou fou fou où Gaza, les opinions minoritaires et ce qui s’inscrit dans les creux du travail journalistique et qui prend dans le spectacle des allures de phonation inversée abondent dans le non-sens qui se dégage de ces équivalences accumulées.
L’irruption du récit intime
On se dirige alors vers des récits individuels dont la singularité accompagne la diversité qui traverse tout le spectacle, comme l’évocation par Tamar Shelef, partant de la ville où vivait sa mère, des derniers instants de celle-ci. L’un après l’autre, avec émotion ou plus ou moins humoristiquement, chacun évoque son attachement à un objet, à un personnage, à ce qui le fait vibrer, à des lieux emblématiques, fussent-ils les thermes de Caracalla, ou à un lien insolite à Chantal Ladesou, tissant ainsi des connections qui n’existaient pas.
Quant au sens, si tant est qu’il y en ait un et qu’au lieu de pointer dans une direction, il soit dans la dispersion, dans l’atomisation des perceptions et des concepts, il prête à toutes les interprétations. « J’dirais qu’c’est normal de ne pas comprendre, mais c’est aussi normal de ne pas ne pas comprendre », affirme l’un des personnages de cette drôle de symphonie concertante.
Image d’une société qui reçoit et traite en vrac des informations aussi diverses qu’un essai hyper-intellectuel, un rendez-vous à prendre, une fake news, la logorrhée d’un copain ou d’une copine et une vidéo de chaton maladroit, Nexus de l’adoration est une forme de photographie totem de ce que nous vivons. Mais faut-il l’adorer comme on rendrait un culte à une idole, y voir une façon de respecter toutes les manières d’être ? ou au contraire y trouver les bases d’une critique acerbe qui en dénonce tous les artefacts ?
L’histoire ne le dit pas et chacun retiendra, dans cette accumulation paradoxale sur les mille et un riens du quotidien, ce qu’il a envie d’y voir… Reste, dans tous les cas, un spectacle réjouissant qui donne de notre monde une vision aussi aiguë que pertinente. L’humour, dit le dicton, est la politesse des rois. En république, il appartient à tout un chacun.
Nexus de l’adoration
S Conception, texte, musique , mise en scène, chorégraphie Joris Lacoste S Scénographie et lumière Florian Leduc S Collaboration à la danse Solène Wachter S Collaboration Interprétation musicale et sonore Léo Libanga S Costumes Carles Urraca S Interprétation et participation à l'écriture Daphné Biiga Nwanak, Camille Dagen, Flora Duverger, Jade Emmanuel, Thomas Gonzalez, Léo Libanga, Ghita Serraj, Tamar Shelef, Lucas Van Poucke S Son Florian Monchatre S Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie Raphaël Hauser S Coaching vocal Jean-Baptiste Veyret-Logerias S Régie générale Marine Brosse, Seydou Grépinet S Créé en juillet 2025 au Festival d'Avignon S Production et diffusion Hélène Moulin-Rouxel et Colin Pitrat (Les Indépendances) S Administration Edwige Dousset S Production déléguée Compagnie Echelle 1:1 S Production associée La Muse en Circuit, Centre National de Création Musicale S Soutiens Fonds de production (DRAC Île-de-France), Fondation Hermès S Coproduction Bonlieu, Scène nationale Annecy MC93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Théâtre Garonne - scène européenne de Toulouse Les Célestins, Théâtre de Lyon Festival d’Automne à Paris Festival d'Avignon CDN Orléans / Centre-Val de Loire Festival Musica, Strasbourg S Avec le soutien du Fonds SACD / Ministère de la Culture Grandes Formes Théâtre et la SPEDIDAM S Avec la participation du Jeune théâtre national et du dispositif d'insertion de l'École du TNB S Résidences Abbaye de Noirlac, La Muse en Circuit, Centre national de création musicale, Maison des arts et de la culture de Créteil, CROMOT Paris, La Ménagerie de Verre, Paris, MC93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bonlieu, Scène nationale Annecy, Théâtre Garonne - scène européenne de Toulouse S La compagnie Échelle 1:1 est conventionnée par le ministère de la Culture et de la Communication / DRAC Ile-de-France et soutenue par la Région Île de-France S Remerciements Frédéric Baron, Alan Hammoudi, Yann Leto, Pierre Yves Macé, Christelle Pepin, Augustin Parsy, Assia Turquier-Zauberman, Ling Zhu S Durée 2h15
TOURNÉE
04/12/2025 > 07/12/2025 — MC93, Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne 2025
19/12/2025 > 20/12/2025 — Nantes
07/01/2026 > 08/01/2026 — Clermont-Ferrand
27/03/2026 > 27/03/2026 — Blois
31/03/2026 > 03/04/2026 — Lyon, Théâtre des Célestins, dans le cadre du Festival Transforme, en partenariat avec Les Subsistances
24/04/2026 > 24/04/2026 — Lisbonne (PT) Culturgest, Lisbonne