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Arts-chipels.fr

Tanto poco. Chronique de la passion d’une invisible.

Phot. © Philippe Jamet

Phot. © Philippe Jamet

Cécile Garcia Fogel adapte, met en scène et interprète de belle manière le texte éponyme de Marco Lodoli sur la passion muette d’une concierge pour un professeur de lettres. Le roman imaginé et fantasmatique d’une presque rien qui aime en silence.

C’est dans la quiétude solitaire de son petit deux-pièces qu’on découvre la narratrice, entre un fauteuil et une petite table sur lequel repose un vase contenant des fleurs. Un décor ordinaire pour une vie sans lustre ni relief. Celle d’une concierge de lycée qui se contente de la vie étriquée qui est la sienne.

Jusqu’à ce qu’un jour apparaisse à la porte de l’établissement, trempé de pluie, un jeune homme décoiffé qu’elle prend pour un élève avant d’apprendre qu’il est en fait un professeur, de lettres, Matteo. Un professeur fantasque, sans cesse rappelé à l’ordre parce qu’il ne suit pas les programmes et propose à ses élèves des sujets de dissertation pour le moins insolites.

C’est pour la concierge, dont on ne saura jamais le nom sinon celui que lui attribue de manière erronée le professeur – Caterina – le début d’une passion entière, dévorante, à sens unique, qui l’entraînera hors du cours uniforme de ses jours. Rédigeant des dissertations qu’il a données à ses élèves, guettant chacun de ses passages, attentive au moindre de ses gestes, le suivant, dissimulée, dans les librairies où, devenu auteur, il effectue des séances de signature, elle devient son ombre, invisible mais se voulant protectrice. Elle le suivra en rêvant de lui quarante années durant sans qu’il devine l’amour intense et infini que lui dédie cette femme de rien. Et lorsqu’elle croira l’avoir perdu, le destin le remettra sur sa route, déchu, blessé, battu, marginal. Mais aux invisibles, devenir présent est-il possible ?

Phot. © Philippe Jamet

Phot. © Philippe Jamet

Un texte qui dit « je »

Le récit que porte Cécile Garcia-Fogel est la confession d’une femme seule qui se parle à elle-même. Narratrice et protagoniste, elle porte sur elle-même le regard détaché, désabusé, d’une vie terne où même les accidents qui la jalonnent – quelques relations sexuelles vite faites, de-ci, de-là, un viol, un soir de sortie en boîte, aux conséquences lourdes, ou les tripotages d’un élève qui se poursuivent au-delà de sa scolarité, ont le même goût insipide, gardent la même valeur de vide dans son existence.

Tout en phrases courtes, denses, factuelles, Marco Lodoli explore cette absence au monde, cette invisibilité qui la caractérise. Un être au monde de banlieue pauvre dans leque l’auteur sent encore « quelles ont été mes espérances, ma mélancolie aussi » et dans lequel il éprouve « la possibilité de lire le monde sur une note plus vraie, plus directe. » Ce qui fera dire à la concierge : « toute chose en ce monde veut exister, même si elle compte peu. […] On ne peut pas retrancher, pas même une pierre, ni le frémissement d’un arbre à moitié desséché sinon tout s’écroulerait. Moi aussi j’avais ma place […] Mon amour insensé avait un sens. »

On ne trouve ni pathos ni exaltation ou outrance exprimés dans l’amour démesuré que celle qui porte les poubelles dédie à celui dont elle s’est prise d’amour sinon le sentiment de n’être rien quand les autres sont quelque chose, qu’ils sont plus beaux, plus cultivés, plus intelligents qu’elle ne sera jamais, cette concierge qui profite néanmoins de ses heures d'oisiveté pour lire les ouvrages qu’elle trouve dans les casiers des profs et cite Rimbaud.

Phot. © Philippe Jamet

Phot. © Philippe Jamet

Une interprétation toute en nuances

De ce texte soigneusement limé pour que rien ne dépasse afin qu’il se confonde avec cette silhouette qui se révèle en se dissimulant, Cécile Garcia-Fogel réussit à faire un spectacle vivant tout en allant de la table au fauteuil ou en passant derrière la paroi qui ferme le fond de scène.

Si elle adopte une grande économie dans sa gestuelle, chacun de ses mouvements, une expression fugace qui passe sur le visage, un haussement de sourcils, un plissement des lèvres laisse passer une émotion fugace, sans cesse rattrapée, remise en place. De temps en temps, un bref moment, la coupe déborde et son ton monte, son exaltation aussi. Et lorsqu’elle chante, c’est une voix de gorge qui s’élève, une voix du dedans qui monte à la surface.

Dans des déplacements millimétrés, elle fait passer des voyages que la lumière ponctue quand elle sort du cadre fixé par le panneau de fond pour affronter au dehors la vie quotidienne, en fumant une cigarette, prélude à sa journée, ou pour être interrogée sur un événement qu’on ne connaîtra pas, par la police.

À travers son personnage, c’est toute la détresse du monde qui se retrouve là, exprimée dans les intervalles que laisse le récit. Celle que l’auteur lui fait dire quand, après avoir retrouvé Matteo, son amour disparu, elle déclare : « J’ai senti l’odeur forte du vin et du malheur. »

Récit d’un amour fou, incommensurable, qui fait dire à la fin à cette femme devenue vieillarde de soixante ans au bout de son attente « Je le chercherai encore, la ville est grande mais mon amour est plus grand encore », Tanto poco, dans ce « si peu » dont il fait un monde, révèle une tragédie de l’existence dont la seule issue est l’éternité infinie de l'amour.

Tanto poco d’après le roman Si peu, de Marco Lodoli (éd. P.O.L.), traduction Louise Boudonnat
S Adaptation, mise en scène et interprétation Cécile Garcia Fogel S Chorégraphie Gösta Lars-Henrik Sträng S Scénographie Luna Rauck S Lumière Olivier Oudiou S Production Rosasolis S Si peu, de Marco Lodoli a été publié aux éditions P.O.L en 2024, en accord avec The Italian Literary Agency, Milan S Durée 1h05 S Tous publics à partir de 16 ans

Théâtre du Chariot, 77 rue de Montreuil – 75011 Paris. Rés. www.theatreduchariot.fr

Les lundis 2, 9 & 16 février 2026 à 19h, mardis 3, 10 & 17 février 2026 à 19h

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