8 Juillet 2026
Adapté du podcast éponyme de France Inter, les Résistantes revient sur le rôle, longtemps invisibilisé, qu’ont joué les femmes dans la Résistance française. Un portrait croisé de trois femmes – Geneviève De Gaulle, Mila Racine et Lucie Aubrac – qui révèle la diversité de leurs participations à la lutte contre le nazisme. Présenté sous une forme hybride, le spectacle croise radio et théâtre et puise dans les forces locales avec la participation de non professionnels à ce roman-fleuve de près de cinq heures avec entracte.
Philippe Collin et Charles Berling, avec le concours de Violaine Ballet, avaient déjà mené une expérience similaire en 2022-2023 avec Léon Blum : une vie héroïque, tiré d’une série diffusée sur France Inter, intitulée Face à l’Histoire. Réalisée avec le concours d’historiennes et d’historiens, la série explorait chaque fois une base documentaire, à la croisée de documents d’archives, de textes et discours officiels, de correspondances, d’interviews et d’archives sonores, animés et mis en espace. Dix podcasts devenus dix heures de spectacle – l’espace d’une journée dans un temps distendu – pour plonger dans la vie de Léon Blum et dans son époque.
Ils récidivent avec les Résistantes sur une durée plus « modeste » : près de cinq heures au total, avec une interruption au milieu du parcours offrant l’occasion de se détendre, de quitter les gradins du lieu de spectacle – ceux du Festival de Châteauvallon à Ollioules pour la première – et de se restaurer. Un principe similaire, appliqué cette fois non à un seul personnage mais à plusieurs. Toujours avec le concours d’un dessinateur – Sébastien Goethals, créateur de BD et de films d’animation – déjà présent dans le spectacle sur Léon Blum.
De la série radio au spectacle
La série radio, comme pour Léon Blum, comportait dix épisodes et abordait, à travers le destin croisé de cinq résistantes – Lucie Aubrac, Geneviève De Gaulle, Mila Racine, Simonne Mathieu, tenniswoman qui rejoint la France libre à Londres dès 1939, et Renée Davelly, une chanteuse qui utilisa son talent, durant la guerre, pour divertir, accompagnée de son accordéon, blessés et réfugiés sur les théâtres d’opération orientaux – l’histoire de ces femmes, pour certaines peu connues, voire totalement inconnues, qui ont cependant joué un rôle crucial dans la résistance au nazisme de 1940 à 1944.
Le spectacle n’en retiendra que trois, emblématiques à bien des égards : Geneviève De Gaulle, Lucie Aubrac et Mila Racine.
La première, de milieu aisé – son père est ingénieur – et de convictions très chrétiennes, est la nièce du général De Gaulle. Installée dans son enfance en Sarre, elle regagne la France dès 1935 lorsque la Sarre vote son rattachement à l’Allemagne, puis quitte l’Alsace pour rejoindre Rennes à l’arrivée des troupes allemandes qu’elle ressent comme une « humiliation ». À Paris, elle assiste à la mise en place des lois antisémites du régime de Vichy et devient agent de liaison dans la Résistance. Elle participe à l’édition d’un journal clandestin et diffuse les valeurs de la Résistance. Impliquée dans le mouvement Défense de la France, elle entre en clandestinité. Dénoncée, elle tombe dans un piège en juillet 1943 et est déportée à Ravensbrück. Mise à l’isolement parce que considérée comme monnaie d’échange possible par Himmler qui cherche à protéger ses arrières alors que la situation tourne mal pour l’Allemagne, elle survit, malgré les privations et la violence. Elle consacrera plus tard sa vie à la mémoire des déportés et à son engagement contre la misère avec ATD Quart-Monde.
La deuxième a tout de l’héroïne romantique qui se bat, les armes à la main, pour défendre ses convictions. Issue d’un milieu rural modeste – son père est ouvrier agricole, sa mère gardienne de troupeaux puis blanchisseuse et femme de ménage – Lucie Bernard entre à l’École normale de jeunes filles et, figure d’indépendance intellectuelle déjà affirmée, est reçue à l’agrégation d’Histoire-Géographie en 1938. Influencée par les Quakers, un mouvement d’origine anglaise chrétienne né au XVIIe siècle dont les valeurs – honnêteté, intégrité, égalitarisme, pacifisme, simplicité – la concernent, et militante aux Jeunesses communistes, elle épouse un ingénieur des Ponts d’origine juive, Raymond Samuel. Aubrac sera le nom qu’ils porteront en Résistance. Créatrice à Lyon, avec d’autres amis, du journal clandestin Libération Sud, elle fera évader, par deux fois, son époux, capturé par les forces d’occupation, dans des circonstances rocambolesques. Tous deux rejoindront Londres, après une longue cavale, en février 1944. Défenseuse acharnée des droits de vote des femmes – qui sera effectif pour la première fois en 1945 – et de leur égalité civique, Lucie Aubrac, après la guerre, portera inlassablement la mémoire de la Résistance dans les milieux scolaires de tous niveaux et s’engagera pour l’indépendance des peuples colonisés.
La dernière, Mila Racine, est née à Moscou dans une famille bourgeoise juive traditionnelle et cultivée. Son père est diamantaire et sa mère chanteuse d’opéra. En 1917, la famille fuit le régime soviétique et l’antisémitisme qui se développe et s’installe finalement à Paris en 1926. La famille quittera la capitale pour se réfugier en zone libre en 1940. À Pau où la rencontre du poète militant David Knout agit comme un déclencheur et où elle participe à un camp de formation des Éclaireurs et éclaireuses israélites de France. Placés en résidence forcée par le gouvernement de Vichy à Luchon, près des camps de Gurs et de Rivesaltes, Mila organise une filière pour le ravitaillement des camps, se rapproche de l’Armée juive, une organisation clandestine, puis rejoint le MJS, le Mouvement de la Jeunesse Sioniste. Elle organisera des convois d’enfants vers la Suisse avant de tomber dans une embuscade allemande. Déportée à Ravensbrück via le camp de Royallieu, à la périphérie de Compiègne, puis envoyée à Mauthausen, elle se retrouve sous un bombardement allié et succombe.
À elles trois, elles sont révélatrices de la diversité des résistances féminines qui se sont exprimées durant la guerre : par leurs origines et leurs croyances, par leurs modes d’implication dans le combat, par leurs destinées, et le spectacle leur fera place en alternance tout au long de son déroulement.
Une construction hybride
Comme pour Léon Blum, le spectacle intègre plusieurs composantes. Si les documents originaux d’archives sonores occupent une place relative, fonctionnant souvent comme une mise en situation au travers d’ambiances, ils sont remplacés par des lecteurs qui en portent tour à tour le contenu. Charles Berling et Bérengère Warluzel, seuls comédiens professionnels, en sont les narrateurs. Ils assurent le relais de Philippe Collin en meneur de jeu et chef d’orchestre qui, avec Violaine Ballet, assure la synthèse qui fait passer de l’un à l’autre et donne la parole, à tour de rôle, aux protagonistes.
Les personnages historiques sont, eux, pris en charge par des amateurs, des comédiennes – au nombre de trois pour incarner les trois femmes résistantes – et un comédien. Quatre jeunes gens qui viennent rappeler qu’au moment où les trois personnages féminins s’engagent dans la Résistance, elles sont à peine au début de leur vingtaine en matière d’âge. Tous quatre exposent avec clarté et conviction les motivations, les prises de position de chacun des personnages et leurs actions et la manière dont les historiennes et les historiens les perçoivent.
Pendant ce temps, Sébastien Goethals, à la plume et au pinceau, dessine et aquarelle la silhouette de ces femmes, projetées sur grand écran, qui vont, chacune à leur manière, venir s’interposer devant le visage de l’occupant et imposer leur silhouette propre et devenir phares pour les générations futures.
Enfin, pour compléter le tableau, une chorale – ici le chœur de la préparation militaire marine de Hyères – et un orchestre – l’Orchestre d’Harmonie d’Ollioules – évoqueront le contexte musical de l’époque dans sa situation de guerre. On s’amusera de Tout va très bien, Madame la Marquise de Paul Mizraki et Ray Ventura, créé en 1935, on abordera métaphoriquement la déprime des années de guerre avec Je suis seule ce soir de Léo Marjane (1941) ou le souvenir terrible des années de guerre avec Nuit et brouillard de Jean Ferrat (1963), on entrera en résistance avec le Chant des partisans de Joseph Kessel, Maurice Druon et Anna Marly (1941) ou avec la Complainte des partisans d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1943), on renverra dos à dos l’appel révolutionnaire de Bella Ciao (1944) et le retour de l’espoir avec C’est une fleur de Paris (1944) célébré par Maurice Chevalier.
Une composition symphonique en paroles, musique, dessins et ambiances qui forme une matière palpitante et très humaine au cœur de l’Histoire.
Le public : une place à part
Si Charles Berling et Bénédicte Warluzel utilisent l’espace des gradins pour entrer en scène et ainsi inclure les spectateurs à l’intérieur même de la présentation qui se déroule, le public a aussi sa place dans l’ouverture au dialogue que provoque le spectacle.
Deux « pauses », à la fin de chacune des deux grosses parties, sont en effet ménagées afin d’ouvrir à la discussion. Animées par un historien – Fabien Archambault ou Nicolas Roussellier –, elles visent à compléter la fonction participative assignée au spectacle et ouverte par l’inclusion des forces vives d’amateurs qui y sont inclus.
Au-delà de la proximité que leur présence apporte, du côté du public, au spectacle, elles ouvrent la voie à la discussion. Parce que la participation des femmes à la Résistance n’est pas une évidence – en tout cas dans l’enseignement de l’Histoire tel qu’il nous est donné – et parce que les différentes formes de résistance, qu’il s’agisse de publications clandestines, de transfert de documents, d’aides apportées aux parachutages de tous ordres, de ravitaillement, de caches de résistants ou de parachutés quand il ne s’agit pas, comme pour Lucie Aubrac, d’actions armées directes comptent à part entière dans cette guerre secrète pleine de risques et d’obstination nécessaires.
Rythmé dans sa diversité d’approches et de parcours, absorbant les petites imperfections qu’on ne tolérerait pas d’une pièce de théâtre constituée mais qui, ici, ont la valeur du prix qu’on attache à la notion de « participation », les Résistantes apparaît comme un modèle original de miroir offert à la société qui déborde le reflet qu’en propose, ailleurs, le théâtre.
Ce que nous disent ces femmes résistantes aujourd’hui, c’est, en plus d’une histoire qu’elles mènent aux côtés des hommes et à égalité avec eux, que « la conscience politique se construit, se nourrit et s’entretient dès le plus jeune âge », analyse Philippe Collin à propos de ce projet, et qu’il faut « aiguiser sans cesse son esprit critique ». Dont acte dans une manifestation dont le principe repose sur la non-passivité du public, et sur son comportement en tant qu’acteur…
Les Résistantes
• Adapté du podcast original de France Inter écrit et raconté par Philippe Collin • Conception Philippe Collin, Violaine Ballet et Charles Berling • Avec Philippe Collin (narrateur), Charles Berling (interprète), Bérengère Warluzel (interprète), Sébastien Goethals (dessinateur), Fabien Archambault , en alternance avec Nicolas Rousselier (historiens), Violaine Ballet (créatrice sonore) et Sébastien Dorne (régie son) • Collaboratrice artistique Mia Gabriel • Ingénieur fils Cyril Colombo • Régie lumière Nicolas Martinez • Design sonore Basile Baucaire • Avec la participation des comédiennes et comédien amateur·rices Marie Evrard, Maïa Haye, Valentin Venel et Marie-Elise Vidal • Avec la participation du chœur de la préparation militaire marine de Hyères Mathias Castaner, Laura Cierlo, Albane Crépin, Baptiste Cruche, Lucie Demare, Thierry Delorme, Mathilde Di Russo, Gaëlle Durando, Cyprien Fernandy, Léa Filliatre, Capucine Fontanilli, Nathan Fraudau, Evan Gimeto-Bonato, Aude Huiban, Gabriel Joffrion, Baptiste Locqueneux, Nolhann Machado, Alexia Manzano, Martin Roda, Maxime Massal-Bertrande, Aaron Megissier-Prosper, Celeste Meresse, Lilou Olier, Ulysse Rossi, Bastien Rousseau, Kylian Semandi-Frances, Lucil Thull, Lia Vanderbiste et Elisa Waymel
• Avec la participation de l'Orchestre d'Harmonie d'Ollioules — La Lyre Provençale Serge Baudry, Sophie Bernard, Laurent Blanchonnet, Grégoire Boudaud, Lorenzo Chaffangeon, Lucie De Meulemeester, Noélie Di Bartolomeo, Clotilde Galard, Julien Gy, Vanessa Hennebelle, Maeva Labeuche, Pascal Lescure, Marie Maggiolino, Sébastien Portelli, Mylène Righi, Thomas Righi, Fabienne Rio et Juliette Roattino • Production Châteauvallon-Liberté, scène nationale • Coproduction Radio France Soutiens Fondation d'entreprise France Mutualiste, Fondation CARAC, Fondation pour la Mémoire de la Shoah • Remerciements aux historiennes et aux historiens Éric Alary, Sébastien Albertelli, Claire Andrieu, Laurent Douzou, Frédéric Gros, Zoé Grumberg, Catherine Lacour Astol, Julie Le Gac, Olivier Loubes, Frédérique Neau-Dufour, Bénédicte Vergez-Chaignon, Olivier Wievorka • Présenté dans le cadre du Festival d'été de Châteauvallon le 4 juillet 2026 à Châteauvallon, scène nationale - 795 Chemin de Châteauvallon, 83190 Ollioules • Durée 4h50 (enttracte compris) • Composition de la soirée : 19h30 — Première partie. Récit d'1h30 suivi de 30 minutes de débat avec Fabien Archambault (historien) et d'un échange avec le public ; 21h30 — Entracte ; 22h15 — Deuxième partie. Récit d'1h30 suivi de 30 minutes de débat avec Fabien Archambault et d'un échange avec le public.
Vu dans le cadre du Festival d'été de Châteauvallon le 4 juillet 2026 à Ollioules (83)
TOURNÉE (en construction)
12 & 13 décembre 2026 La Criée, Théâtre national de Marseille
15 & 16 janvier 2027 Théâtre national de Nice
10 avril 2027 Espace des Arts, scène nationale de Châlons-sur-Saône
Adapté du podcast original de France Inter, Philippe Collin, auteur et narrateur, accompagné par Juliette Médevielle, Éric Ruf et l’historien Philippe Oriol, présentera le 20 novembre 2026 à 20h au Liberté (à Toulon, 83) Alfred Dreyfus, le combat de la République. Une machination judiciaire qui a redessiné la société française à l’aube du XXe siècle.