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Arts-chipels.fr

J’ai jamais… : les désarrois d’une adolescente.

Phot. © Roxane Ross

Phot. © Roxane Ross

L’autrice Rhiannon Collett explore les états d’âme d’une jeune fille aux prises avec une vie familiale brisée et son attirance pour sa nouvelle voisine. Pénélope Ducharme entre de plain-pied dans ce monologue d’une inquiétante étrangeté. Un spectacle venu du Québec qui devrait parler aux adolescents d’ici et d’ailleurs. Programmé au Festival Off d’Avignon.

Un récit tambour battant

« Ça a commencé comme ça ». D’entrée de jeu, on s’attend à un drame quand la comédienne, en tenue de sport et baskets, se lève d’une civière montée sur roulettes qu’elle déplacera pour rythmer sa narration. Rien de tragique en apparence, au début de cette pièce, si ce n’est les aléas d’une amitié amoureuse entre des adolescentes d’aujourd’hui. Mais un accident, réel ou fantasmé, va changer le cours des choses.

Sam, seize ans, raconte. Elle est fascinée par Kate. La rouquine aux cheveux « tout croches » vient de s’installer dans le quartier avec sa sœur aînée. Les deux filles lui semblent des « extraterrestres » menant une vie sans contrainte, comme si elles n’avaient ni père ni mère. Kate exerce sa séduction sur Sam et son frère jumeau Victor : un jeu de qui aime qui s’instaure en même temps que Sam voit son père déserter la maison pour vivre avec un homme.

Dans une langue parlée directe, sans trop de québécismes grâce à la traduction de Pénélope Bourque, la comédienne se confie au public, ponctuant son récit de quelques dialogues.   

L’écriture enlevée retrace les déboires d’une jeune d’aujourd’hui, avec les questions de genre que se posent sa génération. L’homosexualité du père et l’attirance de

Sam pour son amie sont abordées avec tact et poésie, échappant ainsi au prêchi-prêcha à la mode.

Phot. © Roxane Ross

Phot. © Roxane Ross

Un dérapage incontrôlé

Pour corser l’affaire, vient se greffer un épisode où Kate est victime d’une tentative de viol –qu’elle aura provoquée pour venger sa sœur aînée. Armée d’un marteau, Sam, entraînée dans ce guet-apens, frappe l’homme pour défendre son amie. Le récit bascule alors dans l’irréel : il neige en plein mois de juillet, le cœur du violeur tombe dans la neige ; il sera jeté à la rivière et remplacé par un « lighter » (briquet), dans la poitrine du violeur.

C’est au rythme sourd de battements de cœur que l’actrice poursuit la narration. Sam a-t-elle ou non commis un crime ? L’organe arraché devient son obsession et la pièce prend un tour fantastique. Entre réalité et cauchemar, l’héroïne part à la recherche du palpitant dans un paysage urbain un peu glauque, le long d’une voie ferrée, sur un pont en réfection, jusque dans les eaux putrides de la rivière… Lumière diffuse et brouillard accompagnent sa quête, au sortir de laquelle elle trouve le chemin de l’apaisement : au-delà de la jalousie, de la culpabilité, elle commence à assumer ses erreurs. Quant au spectateur, il ne saura jamais ce qu’il en est vraiment.

Phot. © Roxane Ross

Phot. © Roxane Ross

Le cœur comme métaphore

Les peines de cœur de la jeune fille trouvent leur expression dans une recherche de sa propre identité amoureuse. Peut-on vivre sans cœur, se demande-t-elle ?

Par le biais du fantastique, Rhiannon Collett échappe aux clichés du genre pièce-d’apprentissage-pour-ados. L’autrice, qui se revendique comme « artiste non-binaire », explore dans ses œuvres les questions queer et les dérives de l’objectification sexuelle. Elle s’adresse tant à la jeunesse avec The Kissing Game (2018) qu’aux adultes avec des expériences comme La Somnambule, adaptation immersive in situ du roman Nightwood de Djuna Barnes, ou There are No Rats in Alberta (présenté au Festival Rhubarb en 2018).

Le réalisme magique fait l’originalité de la pièce et lui permet d’exprimer ce qui est trop complexe ou trop violent pour être raconté frontalement.

Véa, artiste pluridisciplinaire qui, dans ses nombreux projets, mêle théâtre et cinéma, a su rendre subtilement le jeu trouble entre affabulation et vérité. Visuellement, les lumières du scénographe Martin Sirois meublent l’espace quasi clinique du début, en créant des ambiances que la musique de Sara Magan renforce discrètement.

Dans cet environnement en perpétuel mutation, Pénélope Ducharme nuance son jeu, se préservant d’une interprétation psychologique ou d’une dramatisation excessive.

Produit par compagnie de théâtre Youtheatre à Montréal, dont Véa est, depuis 2019, codirectrice, J’ai jamais… a été présenté plus de soixante-dix fois au Québec pendant la saison 2025-2026. 

J’ai jamais de Rhiannon Collett, traduction Pénélope Bourque
• Mise en scène Véa • Avec Pénélope Ducharme • Assistante à la mise en scène Thaïs Ferreira • Lumière et scénographie Martin Sirois • Conception sonore Sara Magan • Durée 1h • Tout public à partir de 12 ans
Vu le 30 juin 2026 au Théâtre Le Lucernaire à Paris en avant-première

Du 4 au 21 juillet 2026 à 9h40 (sf 9 & 16/07)
La Manufacture Avignon - Intra Muros
billetterie@lamanufacture.org

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