30 Juin 2026
La modernité de Molière lui a fait traverser les siècles. L’École des femmes est l’un des fleurons de l’engouement que l’auteur suscite. Après Anne-Marie Lazarini cette année, c’est au tour de Robin Renucci d’en explorer la force contestataire. Les deux approches mettent en évidence la nécessaire reconsidération du sort fait aux femmes et l’actualité de la pièce.
Le Château de Grignan, qui est à l’origine du projet de création de l’École des femmes par Robin Renucci en 2026, offre sa façade Renaissance pour décor de fond à cette pièce du Grand Siècle, créée en 1662 au théâtre du Palais-Royal à Paris.
Grignan reste un lieu marqué par l’ombre féminine de la marquise de Sévigné, la célèbre épistolière contemporaine de Molière, dont Grignan célèbre le quadricentenaire de la naissance. Non seulement le lieu est le réceptacle des lettres qu’elle envoyait à sa fille très aimée depuis Paris, décrivant par le menu la vie parisienne et ses travers, mais aussi la villégiature où la marquise séjourna trois fois, quatre années durant, avant d’y finir ses jours. Il a la valeur emblématique du berceau qui a vu s’établir une correspondance de femmes, mais aussi celle de sa préservation par des femmes puisque les lettres de la marquise furent ensuite éditées par sa petite-fille, Pauline de Grignan.
L’École des femmes, attaque directe contre un patriarcat abusif autant qu'imbécile, entre ici en résonnance avec l’histoire et l’esprit des lieux qu’y ont insufflé les occupantes du château de Grignan où elle trouve naturellement sa place. Elle vient aussi rappeler, par ricochet, l'indépendance que prirent les femmes en littérature au XVIIe siècle. L'année 1662 marque aussi la date de parution de la Princesse de Montpensier, par Mme de La Fayette, publié sous le nom de Jean Regnault de Segrais et prélude à la Princesse de Clèves. Une nouvelle qui évoque la passion tragique de la princesse, face à un mari tout aussi absent que violemment jaloux, et pose la question de l'amour face aux contraintes de liens matrimoniaux non choisis et à la coercition qu'ils entraînent.
Un décor à contrepied
Sur la scène, devant la somptueuse façade du palais, un baraquement surmonté d’un étage, fait de pièces de bois disparates assemblées de bric et de broc, forme comme une verrue disgracieuse, un hiatus assumé face à la magnificence du lieu. Une injure au luxe ostentatoire du château, qui en dit l’envers, la misère morale qui se dissimule derrière l’apparent équilibre et le luxe de cour. Un lieu en lisière du monde – il aurait pu être un bidonville des barrières parisiennes au XIXe siècle ou, plus près de nous, ces logis de fortune de Nanterre ou de La Courneuve, rasés depuis –, habité par les rats dont on voit un spécimen traverser ostensiblement la scène au début du spectacle.
C’est là qu’Arnolphe, quarantenaire tout gonflé de sa propre importance et de son écrasante volonté de puissance, « élève », sous la surveillance étroite d’un couple de valets pouilleux, la jeune Agnès, recueillie par lui lorsqu’elle avait quatre ans, qui est maintenant en âge d’être mariée.
Il lui offre une vie de peu, la maintient dans la misère pour ne lui suggérer aucune idée de luxe et de goûts dispendieux et refuse de lui donner la moindre éducation pour ne pas courir le risque qu’elle manifeste la moindre intelligence qui remettrait en cause son pouvoir. Une sujette, esclave de ses moindres volontés, réduite à une ignorance « crasse », qui étale ses haillons à la façon de la petite marchande d’allumettes d’Andersen, se grattant le corps ostensiblement sur scène. Le projet d’Arnolphe, mûri de longue date, a un but bien précis : l’épouser, disposer de son corps de jeune femme sans avoir à subir les innombrables défauts qu’il attribue aux femmes.
Un portrait charge du paternalisme et de la masculinité
Ce plan qu’il considère infaillible et dont il se glorifie, il l’expose, avec un cynisme autosatisfait, à son ami Chrysalde. Pour « s’en rendre maître », dit-il de la jeune fille, il a fait en sorte de la « rendre idiote autant qu’il le pouvait ». Il faut entendre sans bondir aujourd’hui des propos tels que « la femme est en effet le potage de l’homme », une denrée à consommer, qu’il souligne par un « seul celui-ci possède le droit d’y tremper le doigt ». Des considérations qui ne manquent pas de faire réagir, saluées par les huées du public. On se retrouve alors renouant avec la tradition du théâtre de tréteaux où les invectives des spectateurs faisaient partie du jeu.
L’accompagnement musical est de la partie. En choisissant la chanson de Sting, Every Breath You Take, dont les paroles sont lourdes de sens – « Chaque respiration que tu prends,/ chaque mouvement que tu fais,/ chaque lien que tu romps,/ chaque pas que tu avances,/ je te surveillerai » –, Robin Renucci renforce l’affirmation de l’emprise qu’Arnolphe exerce sur Agnès. Celui-ci ne se contente d’ailleurs pas d’adopter, « entre hommes » face à Chrysalde, un comportement machiste. Il ne prendra pas plus de gants vis-à-vis d’Agnès, soulignant : « Votre sexe n’est là que pour la dépendance ».
L’apparence d’Arnolphe ne dépare pas ses propos. Elle dit théâtralement son adéquation avec l’esprit de son temps. Homme-tapisserie avec son costume de papier peint, copie réinventée d’anciens tissus à tapisser, il se fond dans le décor de cette société masculiniste où les femmes sont privées de droits. Il en souligne en même temps le caractère grotesque, risible.
Bien évidemment, comédie oblige, le fat sera puni dans sa vanité, le maître bafoué, l’époux projeté cocufié. Et son châtiment sera à la mesure de la coercition qu’il a exercée sur Agnès. Car, dans un jeu de l’arroseur arrosé, ce sont ses arguments que l’ingénue retourne contre lui. Sa naïveté va constituer le terrain parfait pour l’apparition du jeune Horace dont elle s’éprend sans y voir malice. De son côté, Horace ne va pas trouver mieux que de prendre Arnolphe, dont il ignore l’identité, pour confident, fouaillant chaque fois davantage dans la plaie ouverte chez Arnolphe en lui contant les progrès qu’il obtient auprès de sa belle qui, de con côté, enfonce le clou avec une « innocence » qui mène le barbon en enfer.
La suite sera à la mesure de cette punition où quiproquos, ambiguïtés et équivoques abondent, pour le plus grand plaisir des spectateurs, jusqu’au coup de théâtre final et à son happy end attendu que le metteur en scène, avec malice, détourne en le poussant plus loin encore.
Ici, dans l’approche qu’en propose le jeu des comédiennes et des comédiens, le texte est servi dans sa plus grande clarté, les doubles sens sont immédiatement perçus, les commentaires machistes et les réflexions un brin salaces apparaissent en pleine lumière. Chaque mot pèse de tout son poids afin que nul n’en ignore la charge.
Le choix du « grand » théâtre
Ce n’est pas le moindre paradoxe que ce grand partisan de la diction « naturelle » qu’était Molière ait choisi, pour ce mélange entre farce et comédie, d’écrire la pièce en la versifiant en alexandrins, une forme traditionnellement plus chantée que dite à cette époque où la musique des vers et la rime primaient sur l’expression du sens. Ce faisant, il donne à la charge critique, à ces situations triviales, mâtinées de réminiscences du théâtre de tréteaux, ses lettres de noblesse. Une affirmation haute et forte de la valeur de la comédie face à la tragédie à laquelle Molière s’essaiera cependant aussi, sans grand succès.
Faut-il y voir un acte de provocation de plus dans l’attaque frontale qu’il mène contre tous les travers de son époque ? Le contraste qu’il établit entre cette forme choisie et une intrigue populaire vaut pour une affirmation de soi et de son libre-arbitre.
Robin Renucci procèdera de même en « salissant » l’environnement des personnages et en inscrivant le jeu du couple de valets dans la tradition de la commedia dell’arte. Excessifs, grotesques, se poussant du cul, se donnant coups de pieds et beignes, avides et menteurs, avec leur zeste d’insolence, ratatinée dès que leur maître élève la voix, ils sortent tout droit de la comédie italienne. Dans le même temps, ils incarneront la version « brute » de leur maître. Là où celui-ci menace de frapper pour se faire obéir, ils passent à l’acte, le mari n’hésitant pas à porter la main, et le pied, sans vergogne sur son épouse. Le mimétisme des situations renforcera d’autant le portrait-charge de cette violence inscrite dans le modèle social.
Entre amour toujours et roman d’apprentissage
Toute la pièce tourne autour d’un personnage dont l’intervention compte finalement peu de scènes : c’est Agnès, la recluse, condamnée au silence et à l’obéissance. Cachée ici derrière sa fenêtre par laquelle elle épie, lorsqu’elle descend sur scène, c’est sur l’injonction d’Arnolphe. Robin Renucci capte dans la jeune Juliette Cahon un reste d’adolescence typique : une manière de ne pas trop savoir que faire de son corps qui devient néanmoins parfaitement expressive dans son hostilité boudeuse, inexprimée d’abord, puis dans la manière qu’elle a, seule en scène avec les « maximes » de la parfaite épouse qu’Arnolphe lui a laissées à méditer, de prendre possession peu à peu de son corps sur le banc où elle se résout à la lecture.
Avec l’apprentissage de la liberté de son corps s’accomplit une prise de conscience d’elle-même qui passe par celle de son désir. À chaque nouvelle étape franchie par la jeune fille dans sa connaissance d’elle-même, décor et environnement sonore accompagnent cette mutation. Les coups de tonnerre du destin, coups de théâtre rendus oniriques, marquent sa transformation tandis que la « maison » tremble sur ses bases, s'en va par morceaux et entame son chemin vers la ruine et l’abandon.
Agnès parachèvera son « apprentissage » à la fin du spectacle. Lorsque son sort est apparemment réglé « au mieux » par les instances masculines – le père d’Horace dont Arnolphe est, d’une certaine manière, le débiteur, et son propre père, retrouvé –, la plaçant, une fois de plus, dans une nouvelle dépendance aux volontés des hommes et sous la coupe du jeune homme enfin accepté pour son époux, elle décidera, dans une manifestation farouche d’indépendance, de mettre aux ordures le présent que le jeune homme lui avait fait, signifiant par là-même le peu de cas qu’elle fait de cette décision prise pour elle. Robin Renucci ajoute ainsi une étape au parcours de la pièce, transformant l’histoire d’amour d’Agnès en un voyage initiatique qui mène la jeune femme vers la liberté de disposer d’elle-même.
Amour toujours. Le prédateur pris à son propre piège
Robin Renucci ne sacrifie pas pour autant la complexité présente dans la pièce quant au personnage d’Arnolphe, que Molière incarne en personne sur le plateau au moment de la création et dans lequel une part de son propre portrait apparaît. Si le personnage est ridicule, insupportable de suffisance et haïssable, il n’en traduit pas moins, en propriétaire dépossédé de la proie qu’il convoitait, un désarroi qui n’est pas que de façade ou de dépit de futur époux trompé.
Car Molière, au moment où il écrit l’École des femmes, vient tout juste d’épouser, en janvier 1662 – la pièce sera jouée en décembre de la même année – Armande Béjart, de vingt ans sa cadette. Armande est la « sœur » de Madeleine Béjart – ou peut-être, selon les contemporains de Molière, la fille de la comédienne – dont il a d’abord été l’amant. L’auteur y voit-il un reflet de sa situation d'homme trop vieux toqué d'une jeunette, et déjà un avant-goût de ce que sa vie avec Armande lui réservera en faisant de lui un dindon de la farce et un mari cocu ?
L’interprétation qu’en propose François Morel révèle les failles de ce personnage dans lequel on pourrait reconnaître l'auteur. Il n’est pas seulement l’insupportable représentant d’une société paternaliste et machiste, il est aussi, à l’image de certains hommes d’aujourd’hui, dépassé par les événements, prisonnier du modèle social dans lequel il est enfermé et incapable d’en sortir. Bourreau et en même temps victime de ne pas avoir appris comment se comporter en amour lorsqu’il découvrira sa passion pour la jeune fille.
D’hier à aujourd’hui, du passé au présent
On l’aura compris, la mise en scène de Robin Renucci choisit de n’être pas du temps de Molière sans toutefois opter pour une autre temporalité. Si les costumes sont du passé, il serait difficile de les attribuer à une époque précise. Et les anachronismes ne manquent pas tel ce réverbère campé sur scène qui vient rejoindre la cohorte bidonvillesque de la demeure d’Agnès.
Ce qui est en cause déborde le cadre historique, même si depuis les règles du mariage et le statut féminin ont considérablement évolué, et le metteur en scène traque, dans cette traversée du temps, la manière dont les schémas survivent, en dépit des avancées, dans les rapports homme-femme. Il le fait dans un travail au petit point dont les acteurs sont la clé en associant finesse d’analyse, plaidoyer féministe et complexité. Avec un amour du texte remarquable de nuances.
On regrettera cependant qu’il n’aille pas un peu plus loin encore et que les embryons de « folie » présents dans la mise en scène ne soient pas exploités plus à fond. On attendrait de la part des valets (Chani Sabaty et Igor Skreblin) un degré de plus dans la monstruosité, et moins de « timidité », peut-être, dans la déglingue progressive de la maison. Mais ces broutilles ne pèsent que peu face à la limpidité de la lecture qui illumine la pièce et révèle toute son actualité.
L’École des femmes de Molière
• Mise en scène Robin Renucci • Avec Francois Morel (Arnolphe), Juliette Cahon (Agnès), François Deblock (Horace), Luc-Antoine Diquéro (Chrysalde), Sven Narbonne (Un notaire, Enrique, beau-frère de Chrysalde et père d’Agnès), Robin Renucci (Chrysalde, en remplacement provisoire de Luc-Antoine Diquéro), Chani Sabaty (Georgette, paysanne et servante d’Arnolphe), Igor Skreblin (Alain, paysan et valet d’Arnolphe, et Oronte, père d’Horace) • Scénographie Lisa Navarro assistée de Margaux Nessi • Création lumière Sarah Marcotte assistée de Marie Martorelli • Costumes Benjamin Moreau assisté de Mathilde Brette • Création son Antoine Richard • Régie générale Jean-Luc Malavasi • Assistanat à la mise en scène Sven Narbonne • (Pour raison de santé et pour une durée pour l’instant indéterminée, Robin Renucci remplace Luc-Antoine Diquéro dans le rôle de Chrysalde) • Production La Criée - Théâtre National de Marseille et les Productions de l’Explorateur • Coproduction Les Châteaux de la Drôme, Maison de la Culture de Bourges / Scène nationale, Théâtre Montansier à Versailles, Théâtre National de Nice - CDN Nice Côte d’Azur, L’Azimut – Antony/Châtenay-Malabry, Pôle National Cirque en île-de-France, Théâtre à Pau - Ville de Pau, Théâtre Molière-Sète, Le Parvis, scène nationale Tarbes Pyrénées, Radiant-Bellevue – Caluire et Cuire/Lyon, Scène Nationale 61 Alençon - Flers - Mortagne • Construction du décor Ateliers de la Maison de la culture Bourges / Scène nationale • Remerciements Le petit Atelier – Marseille ; TNP, Atelier costume du TNP ; Opéra Marseille, Stock costumes ; Opéra de Lyon, département maquillage-perruque • Partenaire LaMAM – Maison des Arts Marseille • Création du 24 juin au 22 août 2026 aux Fêtes nocturnes du Château de Grignan • Tout public dès 12 ans • Durée 2h05
Du 24 juin au 22 août 2026 à 21h, dans le cadre des Fêtes nocturnes
Château de Grignan 26230 Grignan
Rés. 04 75 91 83 65 https://chateaux-ladrome.notre-billetterie.fr/billets?kld=Fetesnocturnes2026
ou 23 rue Montant au Château, Grignan
TOURNÉE
Du 23 septembre au 3 octobre 2026 Théâtre Montansier, Versailles
Du 7 au 9 octobre 2026 Bourges, Maison de la Culture (3 dates)
Du 13 au 17 octobre 2026 Châtenay-Malabry, L’Azimut-Antony
Les 20 et 21 octobre 2026 Caluire, Radiant-Bellevue
Le 23 octobre 2026 Bourgoin-Jallieu
Les 4 et 5 novembre 2026 Carquefou, Théâtre de la Fleuriaye
Les 10 novembre 2026 Flers, Scène nationale
Le 13 novembre 2026 Alençon, Scène nationale
Le 17 novembre 2026 Agen, Théâtre Ducourneau
Le 20 novembre 2026 Le Carré, Sainte Maxime
Les 23 et 24 novembre 2026 Istres, Scènes et ciné
Les 27 et 28 novembre 2026 Sète, Théâtre Molière
Les 1er et 2 décembre 2026 Perpignan, Théâtre de l’Archipel
Les 8 et 9 décembre2026 Pau
Les 12 et 13 décembre 2026 Tarbes, Le Parvis Scène nationale
Du 16 au 19 décembre 2026 Nice, Théâtre national
Du 5 au 24 janvier 2027 Marseille, La Criée
Les 26 et 27 janvier 2027 Grasse
Les 30 et 31 janvier 2027 Vélizy-Villacoublay, L’Onde