Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Arts-chipels.fr

Romance. Faire pencher la tour Eiffel.

Phot. © Laurent Delille

Phot. © Laurent Delille

Imène raconte la dérive de son amie Jasmine, 16 ans. Pour faire une action d’éclat, l’adolescente tombe dans le piège de la radicalisation véhiculée par des réseaux sociaux. Le monologue de Catherine Benhamou, portrait d’une jeunesse en déshérence, est incarné tambour battant par Marion Trémontels, dirigée par Heidi-Éva Clavier

À quoi rêvent les jeunes filles des cités ?

Jasmine ne trouve pas sa place dans le monde. En grande difficulté scolaire, elle rêve de faire bouger les choses, de partir de la cité, de sortir de l'anonymat auquel elle se sent réduite, dans la banlieue d’une petite ville du sud de la France. C’est Ismène qui raconte : « Ici quand vous êtes une fille, tout ce que vous pouvez faire c’est vous rendre invisible pour éviter les embrouilles ». Elle s’invente un « Grand Projet » et cherche, sur Internet, un compagnon pour le mener à bien, quels qu’en soient les moyens, quitte à « exploser en vol ». Elle trouve la réponse à ses désirs sur un site gothique, en la personne d'un jeune homme qui habite une petite ville du Nord. Ce qu'elle croit être l'amour va, dans la vraie vie, virer au cauchemar. Un mariage sur internet, des rapports non consentis sur un matelas, dans la cave de l’immeuble... Fin de la romance, début de la galère. Mais comment revenir en arrière ?

Ismène essaie de comprendre, prenant le public à témoin : « Toutes ces erreurs que vous avez faites depuis le début, petites ou grosses, depuis que vous êtes en âge de faire des erreurs, toutes les occasions que vous avez laissé passer par flemme ou par insouciance, toutes ces choses ratées, vous croyez qu’elles sont derrière vous, oubliées mais en fait elles sont devant […] alors on fait une erreur juste un peu plus grosse que les autres et ça suffit à faire démarrer le compte à rebours ».

Texte lauréat du Grand prix de littérature dramatique 2020, Romance brosse le portrait troublant d’une adolescente pleine de vie aux élans brisés. Celui d’une jeunesse en déshérence. « Jasmine est une jeune fille intelligente, mais elle s’est trompée de rêve, résume Catherine Benhamou. Elle croit avoir rencontré l’amour grâce à internet, mais là aussi elle s’est trompée. Elle n’a pas vu le piège. ».

Phot. © Laurent Delille

Phot. © Laurent Delille

Un monologue à plusieurs voix

L’autrice, comme à son habitude, développe sa fiction à partir du réel. Pour Romance, elle s’est inspirée des propos de jeunes filles, rencontrées dans un lycée à l’occasion d’ateliers de pratique artistique. Jasmine ne raconte pas directement son histoire. C’est Imène qui porte sa parole, une parole traversée par celles d’autres personnages : la mère, le petit ami, les professeurs : « Une volonté de ne pas faire parler le protagoniste mais d’avoir le point de vue de quelqu’un qui prendrait en charge son histoire », dit la dramaturge.

Ce qui lui permet de décortiquer de manière factuelle les engrenages de la radicalisation, depuis ses prémices, « un questionnaire débile à remplir en cours, sur le suicide des ados », jusqu’à la rencontre sur internet d’un gars fiché S, et le projet de faire sauter la tour Eiffel.

Pour autant, le récit n’est pas dénué d’affect, car cette meilleure amie dépeint une Jasmine lucide et rebelle, qui veut s’en sortir, mais prend le mauvais chemin. Elle demeure en empathie avec elle, sans jamais la juger. Elle décrit aussi le contexte, un prénom stigmatisant, une enfance sans père avec une mère dépassée par les événements : « Madame, je ne veux pas vous culpabiliser, mais les interdits, ça donne des ailes », la chapitre-t-elle. Elle rapporte aussi les textos de Jasmine : « Ismène, je suis une fille perdue ! »

L’écriture vive et rythmée, la mise en scène conçue comme une adresse directe au public, permettent à la comédienne Marion Trémontels de se tenir au plus près de son auditoire.

Phot. © Laurent Delille

Phot. © Laurent Delille

Un spectacle tout terrain

Une table, une chaise, une caméra et un écran, quelques micros et deux ou trois points de lumière : dans ce dispositif scénique sobre et fonctionnel, la comédienne se meut avec grâce, bien dirigée par Heidi-Éva Clavier. Sa voix résolue, ses déplacements et gestes précis, comme chorégraphiés, donnent au texte sa puissance et sa vérité.

Marion Trémontels, formée par Daniel Mesguish et Dominique Valadié au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, a, depuis, fait ses preuves au théâtre comme au cinéma. Elle nous livre ici un témoignage destiné aux caméras des juges, à la mère de Jasmine, et bien sûr aux spectateurs, en majorité les collégiens et lycéens des nombreux établissements où Romance est largement programmé. Pour ce faire, aux dires de Catherine Benhamou, le texte est passé par la censure de l’Éducation nationale avant d’y être joué. Toute référence à la religion a été supprimée.

Diffusé par le Théâtre Montansier de Versailles, le spectacle tourne dans les milieux scolaires et pénitentiaires des Yvelines depuis 2022 (plus de 450 représentations), c’est dire s’il est rôdé.

La mise en scène a été pensée pour donner vie à la narration d’Imène auprès de publics dont elle et Jasmine sont proches et à qui la pièce décrit un univers bien connu, sans pour autant tomber dans la démagogie et imiter le langage des cités. Au contraire, ce récit tendu de bout en bout, en forme de compte à rebours, nous réserve une fin inattendue et poétique : « C’était ma meilleure amie, j’ai fait en sorte que ça se termine autrement [...] ce qu’elle voulait dans le fond, Jasmine, ce n’était pas tout faire sauter, ce n’était détruire la tour Eiffel, ce qu’elle voulait, c’était juste la faire pencher. »

La tour Eiffel est le symbole de tout ce qui nargue Jasmine, d’une fracture sociale et générationnelle qui frappe la jeunesse et dont il est urgent de se préoccuper. C’est à quoi s’emploie la jeune compagnie d’Heidi-Éva Clavier, Sud Lointain. Implantée à Saint-Denis, elle fait entendre les écritures contemporaines, les voix féminines et les trajectoires silenciées. La compagnie articule son travail de création à une démarche de terrain : ateliers auprès de publics scolaires, socio-judiciaires et associatifs. Romance est son cinquième spectacle après IvanOff (finaliste du prix Théâtre 13), Blanche-Neige, le triptyque Débordées et Appels d’Urgences.

Phot. © Laurent Delille

Phot. © Laurent Delille

Romance de Catherine Benhamou (éd. Koiné)
• Mise en scène Heidi-Éva Clavier • Interprété par Marion Trémontels • Collaboration artistique Patrice Riera, Céline Jorrion, Morgane Fourcault, Charles Morillon • Création lumières Julien Crépin, Patrice Riera Production Compagnie Sud Lointain • Durée 1h05

Spectacle vu en avant-première du Festival Off d’Avignon, le 15 juin 2026 au Cromot, 9 rue Cadet, 75009 Paris
Du 4 au 23 juillet 2026, à salle Étoile-MAIF, 139 avenue Pierre Sémard, Avignon hors-les- murs, à 14h35. Navette au Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Sain à 14 h 05, retour 16h Porte Thiers

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article