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Arts-chipels.fr

Doléances. Une boîte de Pandore du pouvoir à la suite problématique.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Le « Grand débat national » lancé en janvier 2019 par Emmanuel Macron comme une réponse consultative aux mouvements de protestation des gilets jaunes s’est noyé dans les trombes d’eau déversées sur Notre-Dame en flammes. En prenant appui sur son implantation picarde et la réponse des habitants d’Amiens et de sa région mais pas que, la compagnie Artéco revient sur cet événement et sur la libération de la parole qu’il a occasionnée.

Le 15 janvier 2019, le président de la République, Emmanuel Macron, lance, dans un discours télévisé, un grand débat public de démocratie directe. Pour regarder dans les yeux cette France en proie, depuis novembre 2018, aux blocages, chaque samedi, par les gilets jaunes, le Président lance un appel à la contribution directe des citoyens à la rédaction de « Doléances » inspirées des Cahiers de doléances créés au moment de l’ouverture des États généraux, convoqués par Louis XVI en 1789. Le Roi sollicite alors « le concours de [ses] fidèles sujets pour [l’]aider à surmonter toutes les difficultés [… et lui] faire connaître les souhaits et doléances de [ses] peuples ».

Le Président de la République ouvre de son côté la porte à un nombre de réponses qui donnent le vertige. Plus de 16 000 communes sur les 35 000 que comptent l’Hexagone et l’Outremer proposent des cahiers citoyens, plus de 10 000 réunions locales sont organisées, 27 000 courriers et courriels sont reçus, près de 2 millions de contributions postées en ligne et 465 000 pages engrangées. Contributions individuelles, réunions d’initiative locale, contributions d’organisations ou issues de conférences nationales et régionales thématiques créent un terreau dont la richesse devrait transformer, dit le Président, « les colères en solutions ».

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Un projet théâtral enraciné dans le théâtre documentaire

C’est avec une grande économie de moyens que le spectacle évoque cet épisode de la vie politique française déjà rangé aux oubliettes dans une société de l’information de la communication qui n’est qu’un gigantesque estomac à digérer de l’événement, où la nouveauté engloutit l’épisode précédent en le réduisant, au mieux, à l’état de lointain souvenir. C’est ainsi que l’Histoire bafouille et que les populations refont les mêmes erreurs sans tenir compte des leçons du passé.

Doléances s’appuie sur un travail de recherche effectué sur le terrain, à l’occasion d’une résidence de territoire de Stanislas Roquette dans la Somme, sur ces notes manuscrites consignées sur des cahiers à spirale, sur des témoignages postés en ligne et sur les travaux que n’ont pas manqué d’effectuer les historiens sur cette matière aussi diversifiée qu’unique. Expressions « brutes » ou rédigées dans une forme littéraire, humoristiques parfois, colériques et revendicatrices d’autres fois, témoignages de souffrance ou propositions pour y mettre fin, elles sont portées par deux comédiennes et un comédien qui n’ont pour tout accessoire qu’un comptoir qui se transformera, au gré des évocations, en tribune présidentielle ou en armoire d’archivage des témoignages.

Il est ponctué de documents d’archives – films de manifestations, extraits de discours officiels, mise en contexte par rapport aux gilets jaunes, pages de cahiers de doléances, etc. – parfois projetés à l’écran, d’autres fois traités comme des archives sonores. En permanence, actrices et acteur renvoient la balle aux témoignages, prononçant les paroles que les personnages filmés, non sonorisés, émettent de manière muette, ou au contraire accompagnant le visuel de slogans et de réflexions restituant, par exemple, l’ambiance qui régnait lors des blocages des gilets jaunes. Les comédiens deviennent ainsi les personnages du documentaire dans le moment même où celui-ci s’incarne dans le théâtre, introduisant un amalgame entre l’événement et sa représentation.

Construite chronologiquement, la pièce suit le calendrier donné par le gouvernement au Grand débat national, depuis son lancement le 15 janvier 2019 jusqu’à la « restitution » envisagée en avril 2019. Mais des chemins buissonniers traverseront cette voie en permanence. Ils permettent d’aborder à la fois les quatre thématiques proposées par le gouvernement – les impôts, les dépenses et l’action publique ; l’organisation de l’État et des collectivités publiques ; la transition écologique ; le renforcement de la démocratie et de la citoyenneté – et les thèmes qui émergent de cette parole « libérée » : les difficultés de la vie, parfois complètement individualisées, personnalisées, sur le mode « moi je », parfois replacées dans un contexte plus politique, mais aussi les rencontres.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Un contenu qui est la vie même

Ils viennent de tous les horizons de cette France qui souffre : agriculteurs, employés, commerçants, enseignants, personnel soignant, retraités… Ils feront état de l’élément déclencheur, et d’abord de la hausse du prix du gasoil et du diesel dans la perspective d’une lutte contre la pollution, déplorant les répercussions que ces mesures ont sur le budget de ceux qui, de condition souvent modeste, utilisent chaque jour leur véhicule pour aller travailler.

C’est un torrent qui se déverse, comme un trop-plein de mécontentements accumulés qui inonde tout. Ils sont poignants, ces retraités qui expliquent que l’augmentation de la CSG représente 700 euros par mois soit un mois de loyer, ou cette veuve qui tire le diable par la queue avec pour unique revenu sa pension de réversion, et pour laquelle chaque euro compte.

Ils évoqueront aussi l’informatisation des démarches dans tous les domaines de la vie qui laisse sur le carreau une partie de la population, âgée, la disparition ou le rétrécissement des services de proximité, la déshumanisation progressive des relations dans toutes les démarches de la vie, la précarité, l’évolution d’une société dans laquelle les écarts entre riches et pauvres ne cessent de croître.

Ils sont vindicatifs, ceux qui s’indignent des 500 000 euros que coûte le remplacement de la vaisselle de l’Élysée ou ceux qui évoquent les privilèges dont disposent ceux qui nous gouvernent. Ils se dressent contre les « bons » mots lâchés par le président comme lorsqu’il assène, en parlant du chômage : « Je traverse la rue et je vous trouve un travail ». Ils emprunteront aussi à Victor Hugo des slogans tels que « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »

La mise en scène taillera un costard – au sens propre – à « La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » en dépouillant le comédien de son vêtement jusqu’à le laisser en slip, ou à un Emmanuel Macron, affublé de grandes oreilles, affirmant : « Je ne suis pas le Père Noël ! », et les fumigènes formeront un écran de fumée face aux revendications multiples qui s’expriment de toutes parts. 

Un « message » brouillé et contradictoire

On se remémore l’histoire de ces manifestants qui ont rencontré l’amour dans les blocages des gilets jaunes. Remontent à la surface de la mémoire les petites phrases assassines d’Emmanuel Macron, les violences policières, les attaques contre les aides apportées aux entreprises, la suppression de l’ISF et la question du cumul des mandats.

Sur l’air des Oubliés, la chanson de Gauvain Sers – « On est les oubliés/ La campagne, les paumés/ Les trop loin de Paris/ Le cadet de leurs soucis » – on évoque les fermetures de classes, après celles des épiceries et le départ des médecins, une « philosophie qui transforme le pays en un centre commercial ».

Il n’empêche que dans cette vague protestataire on trouve tout et son contraire. Insultes à Jésus, infanticides qui mériteraient un rétablissement de la peine de mort, combat contre les « génocides » des animaux ont leur part dans cette explosion tous azimuts de la parole. Si le Grand débat national révèle que l’immigration ne compte que pour 5 % des préoccupations des participants, cela n’empêche pas de voir s’exprimer des opinions xénophobes sous le couvert de Légions d’honneur accordées à des étrangers, par exemple, ou d’y trouver certains relents de poujadisme, tous éléments dans lesquels l’Histoire a montré que les extrémismes font leur lit.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Un Grand Débat avorté

De ce travail de remue-méninges auquel toute une population s’est prêtée, qu’est-il resté ? La pièce revient sur le sort fait au traitement de ce volume considérable d’informations et à l’écoute qu’il supposait dans le propos initial.

D’écoute humaine il n’y eut point, le traitement de l’information ayant été confié à une IA. Pas de représentant physique de l’État mesurant, à la lecture, la dose d’angoisse, le degré d’usure, la détresse des citoyens qui ont répondu au questionnement qui leur était fait. Pas de sympathie, au sens de « souffrir ensemble », mais un traitement informatique, une analyse froide face à la souffrance et au besoin d’écoute manifesté.

De leçons tirées, il n’y eut qu’embryons, davantage sous la pression des gilets jaunes, en matière d’aides sur le carburant ou sur la non augmentation de la CSG. Et ce jour d’avril 2019 où la France attendait de l’allocution présidentielle la remontée et la synthèse ce cette vaste opération – et surtout ce qu’en avait retenu le chef de l’État – Notre-Dame-de-Paris était en feu et la priorité était pour lui ailleurs.

Les flammes ont alors dévoré le peu qu’on aurait pu retenir et la course à l’actualité a fait le reste. Le contenu des Cahiers, que le gouvernement s’était engagé à publier est resté sans suite et une collection de fragments, incomplets, regroupés par types de contributions ont été mis en ligne sur un site. Le Grand Débat national n’est devenu qu’un effet de manche dans un prétoire, des paroles qui se sont envolées, un défouloir dans une opération d’évacuation des psychoses collectives, vite enterrées sous l’actualité et son lot de fake news.

Le rappeler à notre bon souvenir, comme l’ont fait le Théâtre des Amandiers de Nanterre en confiant la réécriture des Cahiers à plusieurs auteurs ou comme le propose Doléances sont des entreprises salutaires pour contrer l’oubli symptomatique que cultive notre société. Même si l’on rit beaucoup de cette « remémoration » nécessaire, Doléances nous rappelle que les mouvements protestataires ont aussi plusieurs faces, en citant par exemple le cas d’une activiste devenue soutien d’Éric Zemmour. Sous les pavés, on ne trouve pas toujours la plage, mais parfois aussi des idées nauséabondes.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Doléances (La fable de l’écoute)

• Une création d’après les cahiers de doléances du Grand Débat National (2019) • Mise en scène Stanislas Roquette • Avec Nedjma Berchiche, Marc Lamigeon, Emmanuelle Ramu • Création vidéo Victor-Hadrien • Musiques et sons Daniele Guaschino • Conseil scénographique Camille Duchemin • Création lumière et régie générale Clément Balcon • Administratrice Valentine Boudon Production Artépo Coproduction Comédie de Picardie (80) Maison des Arts du Léman (74) Théâtre de Chartres (28) Espace Germinal à Fosses (95) • Avec le soutien d'Amiens Métropole, de la Maison de la Culture d'Amiens, des Tréteaux de France, du Théâtre du Train Bleu, du Théâtre de Suresnes, du 100 ecs, du Théâtre de l'Opprimé et de l'ARCAL • Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National • Durée 1h20
Mardi 23 et mercredi 24 juin à 20h30
Théâtre de l'Opprimé - 78/80 rue du Charolais, 75012 Paris
Puis
Du 4 au 23 juillet à 14h20 (sf 10 & 17/07)
Théâtre du Train Bleu - en Salle 2 - 40 rue Paul Saïn,84000 Avignon
https://theatredutrainbleu.fr/

TOURNÉE

- le 17 décembre 2026 à la Maison de la Culture d'Amiens
- le 18 février 2027 à l'Université de Lille
- le 2 mars 2027 à l'Espace Germinal de Fosses
- du 8 au 19 mars 2027 en tournée avec la Comédie de Picardie
- le 25 mars 2027 à la Maison des Arts du Léman et au Théâtre de Chartres (calendrier en construction)

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