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Arts-chipels.fr

L’Incarcération de la jeunesse française. Une sortie d’école en beauté.

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

La promotion 33 de l’École de théâtre de Saint-Étienne affronte l’avenir en abordant de plain-pied des sujets de société comme les violences urbaines et policières et en interrogeant le fonctionnement du système carcéral. Suite à une enquête, Gérard Watkins signe le texte et la mise en scène.

À quoi bon la prison ?

Un bureau central, deux étroites cellules où des détenus tournent en rond, une salle de sport où des matons jouent au ping-pong… nous sommes apparemment dans une prison. Le décor, sans murs de séparation, délimite au sol différents espaces dans lesquels les comédiens circulent sans encombre et restent toujours à vue, affairés à quelque chose, même lorsqu’ils sont hors-jeu.

Drôle de titre et drôle de sujet pour un spectacle de fin d’étude. Cependant Gérard Watkins a souhaité répondre aux préoccupations des apprentis comédiens quand, à son arrivée à l’École de Saint-Étienne, il les a sentis choqués par l’homicide de Nahel Merzouk qui venait de se produire et par les émeutes urbaines consécutives.

D’un commun accord, il les lança dans une recherche sur l’histoire des quartiers populaires et leur transformation depuis le XXe siècle. Il y eut aussi trois mois d’ateliers avec les détenus de la maison d’arrêt de la Talaudière, à Saint-Étienne, puis une enquête sur le milieu carcéral en France. De quoi alimenter les improvisations, ensuite peaufinées et mises en forme par Gérard Watkins. Trois ans plus tard naît un spectacle en forme de fiction documentaire qui tente de mettre en lumière avec honnêteté les failles des systèmes policier, judiciaire et pénitentiaire face à une jeunesse en déshérence.

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

La colère des uns, l’impuissance des autres

On entre tout de suite dans le vif du sujet avec le suicide d’un prisonnier et les réactions de l’institution, des matons, du cpip (conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation) des codétenus, d’une inspectrice de l’observatoire des prisons… En dehors de ce fâcheux événement, le meurtre de Nahel occupe tous les esprits.

Chaque comédien a construit solidement son rôle, à partir des enquêtes. Ils ont constitué un échantillon représentatif des témoignages recueillis : jeunes tombés pour trafic de drogue, prisonniers politiques, arrêtés lors des manifestations pour Nahel… Un maton blanc est confronté à une gardienne guyanaise, pas forcément d’accord avec lui sur la façon des traiter les prisonniers. Une directrice se trouve prise à défaut, en pleine contradiction entre ses objectifs et la réalité…

La question de la jeunesse est au cœur de la pièce : selon les statistiques sur les 80 000 détenus en France, 70 % ont moins de trente ans. Le sort des prisonniers politiques, arrêtés pendant des manifestations (400 jeunes après 583 comparutions immédiates suite aux émeutes liées à l’homicide de Nahel Merzouk) a particulièrement intéressé les élèves de Gérard Watkins, souvent parties prenantes des luttes antifascistes et écologiques et peut-être victimes eux-mêmes d’arrestations arbitraires

On suit avec intérêt l’itinéraire des douze protagonistes, tous très crédibles dans les affrontements et les situations complexes, rendus plus aigus dans un milieu clos où règne la surpopulation. Le taux d’occupation des cellules, 156 %, est loin d’apaiser les tensions…

La prison d’aujourd’hui est un beau sujet pour un dramaturge et des apprentis comédiens. Ils nous offrent ici une représentation incarnée de l’enfer, de la solitude, de la détresse, de l’addiction, du manque, mais aussi de la solidarité, de l’amitié, de l’écoute qui peut se tisser entre les individus. L’Incarcération de la jeunesse française n’a rien à envier à nombre de spectacles professionnels et mériterait une tournée.

S'embrase la nuit. Phot. © DR

S'embrase la nuit. Phot. © DR

Les écoles de théâtre sont de sortie

Chaque fin de saison, les écoles publiques de théâtre produisent un spectacle de leur promotion sortante, destiné à faire découvrir aux gens de théâtre le monde des nouveaux venus. Ces établissements dépendant de l’Éducation nationale sont au nombre de douze dans l’Hexagone : École du Théâtre national de Strasbourg (TnS), École nationale supérieurs des arts et techniques du théâtre (Ensatt), École du Nord, Conservatoire national supérieur d’art dramatique (Cnsad), École de la Comédie de Saint-Étienne, École du Théâtre national de Bretagne (TnB), École nationale supérieure d’art dramatique de Montpellier, École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille (EraCM), École supérieure d’art dramatique de la ville de paris (Esad), École supérieure du théâtre de l’Union, École supérieure de comédiens par l’alternance (Esca).

On peut regretter la disparition du Festival qui rassemblait la plupart d’entre elles à la Cartoucherie. Il permettait d’applaudir une bonne part des jeunes pousses à leur entrée dans la vie professionnelle. Aujourd’hui, les occasions sont rares de rencontrer ces nouveaux artistes.

Dernièrement, les étudiants de l’Esad se sont produits au Théâtre de la Bastille pendant une semaine, nous offrant le portrait d’une jeunesse plongée dans ses tourments intimes, avec S'embrase la nuit/ Et nos corps, orchestré par Gurshad Shaheman.

La pièce nous entraîne jusqu’au bout de la nuit dans une rave party, vibrant aux rythmes inlassables des BPM techno. Corps lessivés, esprits en vrac, dans la pénombre, les comédiens ne sont plus que des silhouettes hantant la forêt. Les textes, écrits par Gurshad Shaheman à partir de leurs improvisations, se combinent habilement dans une mise en scène délicate. L’artiste iranien réussit à merveille à capter et restituer les préoccupations d’une génération.

Hélas, la règle du jeu selon laquelle tous et toutes puissent être visibles et entendus n’est pas respectée. On ne voit pas les acteurs et, dans la pénombre, il est difficile de distinguer qui parle. Dommage car Gurshad Shaheman crée des images poétiques où les corps se découpent à la lueur des lampes de poche et offre à ses élèves des beaux moments d’écriture dans cette nuit sans fin où l’on parle d’amour, de sexe, de deuil, de ses origines, des violences vécues et (trop) abondamment des questions de genre. Les scènes de nudité annoncées (réservées aux filles !) restent pudiques tandis que les séquences de sexe, quoique crues, sont plutôt drôles. Malheureusement, avec ces talents conjugués perdus dans l’obscurité, il faut attendre deux bonnes heures avant que le jour ne se lève et là, il ne reste plus grand-chose à jouer…

En revanche, on peut dire que la promotion 33 de l’École de Saint-Étienne a eu droit aux pleins feux.

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

L'Incarcération de la jeunesse française. Phot. © Valérie Borgy

L’Incarcération de la jeunesse française
Texte et mise scène Gerard Watkins Avec les apprenti·es comédien·nes de la promotion 33 Gwyneth Baya, Selvi Kaya, Maï-Linh Leffray Bidous, Rose Metral, Éric-Roland Ntari, Étienne Rabaud, Imane Rezkallah, Léon Roiné-Rivière, Lucas Sekali, Waïl Souilou, Clarisse Tissot, Théo Trassoudaine Création lumière Anne Vaglio Scénographie François Gauthier-Lafaye Régie générale et son Yannick Vérot Régie lumière Aurélien Guettard et Sébastien Noël Combes Régie plateau et accessoires Hubert Blanchet Costumes Vérane Mounier Création à la Comédie de Saint-Étienne Durée 2h30
Vu au Théâtre Paris Villette le 4 juillet 2026

S’embrase la nuit /Et nos corps s’est joué du 29 juin au 2 juillet 2026 au Théâtre de la Bastille 75011 Paris

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