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Arts-chipels.fr

What the Body Does not Remember (Revival). Une reprise en force et en beauté

Phot. © Danny Willems

Phot. © Danny Willems

La chorégraphie de Wim Vandekeybus sur les musiques de Thierry De Mey et Peter Vermeersch prend un nouvel élan, portée en live par onze instrumentistes de l’Ensemble intercontemporain et dix danseurs de la compagnie Ultima Vez. Une soirée mémorable à la Philharmonie de Paris, dans le cadre du festival Manifeste 2026 de l’Ircam.

Une pièce historique

En 1987, alors jeune danseur et acteur dans la compagnie du chorégraphe flamand Jan Fabre, Wim Vandekeybus se lance dans la création de What the Body Does not Remember, aux côtés du percussionniste Thierry De Mey et du clarinettiste Peter Vermeersch. Chaque musicien, à sa manière, concocte une partition en accord étroit avec la danse. Thierry De Mey, au départ cinéaste, possède un sens fort du découpage qu’il applique à son univers percussif. Peter Vermeersch, lui, formé comme architecte, construit des motifs musicaux plus fluides pour piano ou instruments à vent. « À trois, nous avons créé un spectacle qui n’avait pas de forme reconnaissable, ni en danse ni en musique », raconte le chorégraphe que cette première pièce place immédiatement parmi les innovateurs des années 1980. À vingt-trois ans, il invente un langage corporel hors-norme fait d’audaces visuelles et gestuelles et d’une forte dose d’humour, rassemblant une troupe autour de sa compagnie, Ultima Vez, qui fête ses quarante ans. Rien de conceptuel chez cet artiste dont les pièces partent du concret des corps et de leur rapport à l’espace et aux objets.

Phot. © Danny Willems

Phot. © Danny Willems

De briques et de beats

Les danseurs construisent leur parcours à travers une succession de tableaux contrastés, chacun ayant sa propre dramaturgie musicale et visuelle. Courses poursuites, affrontements, moments de cohésion ou de dispersion sont autant d’états qui rassemblent les individus en communauté. Il n’y a pas de fil conducteur autre que la présence des interprètes pris dans une aventure collective, entre mouvements, sons et images.

La percussion sur tables, marque de fabrique de Thierry de Mey, lance le premier tableau. Les corps rampent et sautent dans des raies de lumière, comme sur des lignes de papier à musique. Seuls, puis à plusieurs, ils produisent des figures au sol, suivant le très minimal Musique de tables, Hands : retour de main, volte avec la main, trois tours, main à plat ou main en revers… Bras et mains des instrumentistes dialoguent avec les danseurs, le beat permanent à géométrie variable constituant l’essentiel du vocabulaire de Thierry De Mey. Pour une meilleure coordination avec les corps, le compositeur a imaginé des sons frottés et glissés qui précèdent l’impulsion.

Vient la séquence emblématique des briques : d’abord simples pavés blancs sur lesquels on marche, elles se transforment en projectiles qu’on se lance au risque de blesser son partenaire, s’il ne se sauve. Cela tient de l’acrobatie et du jonglage, tandis que piano, clarinettes et autres vents suivent les trajectoires, conjuguant des sons aigus très proches en hauteur. La partition de Peter Vermeersch intitulée Stone souligne courbes et chutes des objets volants, évités de justesse par les interprètes. Mais cette séquence s’apparente davantage aux jeux de cirque qu’à l’expression de la violence. Moins bon enfant est le moment où quatre duos mixtes se partagent le plateau et où les hommes se livrent à une fouille au corps des danseuses. Celles-ci ne se laisseront pas faire, ce qui ne freine en rien leur partenaire.

Chaque morceau révèle la virtuosité de la troupe : il y aura des scènes avec des chaises, des échanges de vêtements, de serviettes, de brefs solos et le magnifique feu d’artifice final, pour lequel Thierry De Mey a écrit une nouvelle partition, profitant de la présence d’un orchestre. Les compositeurs ont aussi ajouté, pour ce revival, deux solos, un pour le violoniste et l’autre pour le violoncelliste, dont la présence apaisante sur scène s’intègre parfaitement dans la dramaturgie.

Phot. © Danny Willems

Phot. © Danny Willems

L’Ensemble intercontemporain dans toute son ampleur

Fondé par Pierre Boulez en 1976, l’Ensemble intercontemporain (EIC) se consacre à la musique du XXe siècle à nos jours. Aujourd’hui, sous la direction de Pierre Bleuse, les instrumentistes se confrontent volontiers à d’autres disciplines : danse, théâtre, vidéo, arts plastiques, souvent en collaboration avec l’Ircam. L’ensemble se trouve à présent intégré à la Cité de la musique – Philharmonie de Paris, ce qui lui assure une pérennité.

Placé, pour la partie percussive, en fond de scène et à jardin dans une formation plus diversifiée, l’orchestre donne une impressionnante résonnance à la danse.

Peter Vermeersch, qui ne signe que deux titres, a pu utiliser un éventail d’instruments plus large qu’à l’origine, dont deux pianos, à l’instar de Thierry De May.

Ce dernier, inventeur des tambours à peau de papier, joués par un mouvement de glisse, utilise aussi la clarinette comme instrument de percussion grâce à des mouvements de bouche inouïs. Joué en direct, Empreinte, le final, devient un morceau de bravoure avec célesta, dix percussions : trois clarinettes (dont une clarinette basse), saxophone, trombone, contrebasse. En 1987, il était réalisé avec des techniques artisanales de montage avec boucles et autres procédés de shift en chambre d’écho, paramétrées à la milliseconde sur des bandes passantes.

Sous l’impulsion des musiciens, plutôt que d’une « reprise », il s’agit ici pour la jeune troupe de Wim Vandekeybus d’une re-création, hélas éphémère. À moins que What the Body Does Not Remember soit repris dans cette configuration.

What the Body Does Not Remember Compagnie Ultima Vez

Mise en scène, chorégraphie, scénographie Wim Vandekeybus • Musique Thierry De Mey, Peter Vermeersch • Danseurs Cory Hugo Milan, Nikoletta Polyzoi, Koe Kaya Eye, Faustino Blanchut, Cola Ho Lok Yee, Paola Taddeo, Azdiran Thömmes, Hakim Abdou Mlanao, Lotta Sandborgh, Alessia Lanotte • Percussion et coordination musicale Samuel Favre • Clarinettes Jérôme Comte, Martin Adamek, Alain Billard • Claviers Hidéki Ngano, Sébastien Vichard • Saxophone Vincent David • Trombone Lucas Ounissi • Violoncelle Renaud Déjardin • Contrebasse Nicolas Crosse • Violon Hae Sun-Kang • Ingénierie sonore Clément Marie,Yann Bouloiseau • Costumes Isabelle Lhoas, assistée de Simon Perotti • Coordination technique Pepijn MesureCoproduction Ultima Vez, Manège Maubeuge – Scène nationale transfrontalière, KVS – Théâtre royal flamand de Bruxelles, Philharmonie de Paris • Coréalisation Ircam-Centre Pompidou, Philharmonie de Paris dans le cadre de ManiFeste-2026, festival de l’Ircam

Vu le 17 juin 2026 à la Philharmonie de Paris, dans le cadre du festival Manifeste qui s’est tenu du 2 au 27 juin.

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