16 Février 2026
Les personnages du film de Wim Wenders évoluent sous la direction musicale toute en finesse de Fiona Monbet. Le livret de Gwendoline Soublin, mis en musique par Othman Louati, propose une version simplifiée du scénario original. Grégory Voillemet met en scène chanteurs et marionnettes, anges et des humains. Une poétique de l’espace.
Du film au théâtre
Les Ailes du désir, prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1987, nous entraîne dans le survol poétique du Berlin divisé alors par un mur. Depuis « le ciel au-dessus de Berlin » (Der Himmel über Berlin, titre allemand du film), deux anges veillent, à l’affût des humains, et captent leurs pensées intimes, leurs angoisses et leurs aspirations. Damiel et Cassiel, esprits messagers, explorent les vestiges de la ville et le désarroi de ces « âmes mortes ». Damiel découvre alors Marion, trapéziste dans un cirque en déconfiture. Contrainte de quitter la piste, elle part à l’aventure. Touché par la grâce du corps féminin évoluant dans les airs, au risque de tomber, Damiel décide de renoncer à l'immortalité pour suivre la circassienne. « C’est pour pouvoir montrer les humains que j’ai inventé les anges », confiait Wim Wenders.
Dans l’opéra, le livret de Gwendoline Soublin reprend la plupart des personnages du scénario, cosigné avec l’écrivain Peter Handke. Sauf Peter Falk qui, dans le film, jouait son propre rôle : l’acteur américain était une sorte de guide, errant à travers la ville, habillé en Inspecteur Colombo. Quant à l’ange Damiel, il devient ici Damielle, séduite par la trapéziste.
Une inversion astucieuse
Les anges, représentés par les chanteurs en chair et en os, dialoguent longuement tout en regardent vivre les humains, qui apparaissent sous forme de marionnettes, manipulées à vue. Une dizaine de poupées, de demi-taille humaine, s’animent à raison de trois marionnettistes chacune. Dans leur ombre, les chanteurs font entendre le flux désordonné de leurs pensées.
Un enfant aux yeux interrogateurs rêve, à travers le timbre juvénile de Shigeko Hata, soprano qui interprète aussi une mendiante. Une mère, chantée par la mezzo Mathilde Orscheidt, se plaint de ne pas boucler ses fins de mois. Un vieillard unijambiste (émouvant Ronan Nédélec, baryton) rabâche les horreurs de la guerre, et cherche éperdument un café de la Postdamer Platz aujourd’hui disparu. Benoît Rameau (ténor) égrène la déchirante plainte du Mal-Aimé. Une famille se rassemble pour le repas quand un cirque s’annonce.
L’enfant exulte. Sous un chapiteau de toile peinte pendent des cordes et un trapèze : l’univers de Marion à qui Camille Merckx prête son contralto léger. (On la retrouvera bientôt à au Théâtre de l’Athénée dans L’Homme qui aimait les chiens, livret d’Agnès Jaoui, mise en scène de Jacques. Osinsky.) Encombrée de ses trop petites ailes, la circassienne a du mal à voler, et tombe... Cette chute sonne le glas du cirque et la voilà, errant le long du mur, où un grapheur bombe des graffitis...
Quand Damielle – impressionnante Marie-Laure Garnier, soprano guyanaise à la partition acrobatique écrite sur mesure – s’incarne pour rejoindre Marion, les marionnettes s’éclipsent, laissant place aux sept chanteurs qui, en retrait, leur donnaient voix. Cette bascule répond au passage du noir à blanc à la couleur dans le film de Wim Wenders. Les marionnettistes se mêlent à la foule, pour un chant choral, hommage à Nick Cave. Tandis que Cassiel, Romain Dayez (baryton profond), adresse à sa partenaire un adieu plein de regret, Damielle et Marion s’en vont, tout à leur amour.
Une musique et un livret en phase
Othman Louati, qui signe ici son premier opéra, pose une musique fluide sur les phrases délicates de Gwendoline Soublin. Familier des mises en scène de théâtre, il glisse ses notes dans les mots de l’autrice et, dans les interstices, crée des ambiances mystérieuses, comme suspendues au vol des anges. En contrepoint des arias assez fournies des messagers célestes, il traduit les multiples confessions humaines, paroles décousues, laconiques, par des éclats lyriques aux tonalités de madrigal.
Le premier chant, celui de l’enfant, est en allemand, clin d’œil au cinéaste et à Peter Handke qui en signe les paroles : « Als das Kind Kind war,/ ging es mit hängenden Armen,/ wollte der Bach sei ein Fluß [...] Als das Kind Kind war,/ wußte es nicht, daß es Kind war » (Lorsque l’enfant était enfant,/ il marchait les bras ballants,/il voulait que le ruisseau soit une rivière.[...] Lorsque l’enfant était enfant,/ il ne savait pas qu’il était enfant). La suite sera essentiellement en français, exception faite de quelques mots récurrents qui marquent le tempo, presque comme des onomatopées : jetzt (maintenant) et loss (en route !). On reconnaît chez le compositeur des emprunts à la musique électronique et, percussionniste de formation, il fait grincer les cordes, résonner un tramway, s’entrechoquer des ossements ou entendre des cloches. Sous la battue discrète mais efficace de Fiona Monbet, les musiciens de Miroirs Étendus donnent relief à la partition.
Une esthétique atemporelle
Les anges scrutent de leur regard autant le Berlin d’après la chute (la guerre et Auschwitz) que celui d’avant la chute : celle du mur, omniprésent sur les toiles peintes qui tombent des cintres. Une mémoire lourde à porter, traduite ici par une esthétique qui mélange les périodes. Les traits des marionnettes, de style expressionniste, dévoilent une certaine tristesse. Leurs costumes, intemporels, parfois rehaussés de quelques paillettes, dénotent la pauvreté.
Grégory Voillemet, également compositeur, a collaboré à des mises en scène de Robert Wilson, Mathieu Bauer ou Olivier Py, David Cronenberg. Il en a gardé le sens de l’image et du mouvement et réussit à transposer la mélancolie qui infuse le film de Wenders. À l’instar des mouvements de caméra de l’original, une scénographie complexe multiplie les points de vue et permet des jeux d’échelle entre interprètes et marionnettes. Plusieurs esthétiques se superposent : des toiles peintes un peu surannées alternent avec des images plus colorées, situant différents lieux ; un écran blanc fortement éclairé, en fond de scène, ouvre un espace onirique entre ciel et terre, sur lequel les silhouettes se découpent en contrejour.
Cette prolifération d’effets théâtraux alourdit parfois la narration, mais l’orchestre meuble habilement ces changements de décor et de perspective.
Le fruit d’une coopération
Cette création contemporaine, jouée pour la première fois les 9 et 10 novembre 2023 au Bateau Feu, scène nationale de Dunkerque, est une initiative de La Co[opéra]tive. Un regroupement de théâtres engagés pour faire vivre l’opéra au-delà des grandes institutions lyriques. Les scènes nationales de Besançon, Quimper, Sénart ainsi que le Théâtre impérial – Opéra de Compiègne, l’Opéra de Rennes, et l’Atelier Lyrique de Tourcoing mettent en commun leurs forces et leurs savoir-faire pour créer des spectacles.
Après avoir parcouru les répertoires du baroque au XXe siècle, La Co[opéra]tive présente pour la première fois, une œuvre inédite. Pour ce faire, elle s’est associée avec Miroirs Étendus, une compagnie de création implantée dans les Hauts-de-France. Elle est animée par un comité artistique, composé de Fiona Monbet, Romain Louveau, Othman Louati, et comprend un ensemble musical dirigé par Fiona Monbet. L’ensemble revisite les répertoires de la musique écrite jusqu’à la création contemporaine.
Il faut mettre en commun beaucoup de moyens humains, techniques et financiers, pour une création de l’ampleur des Ailes du désir !
Les Ailes du désir • Musique Othman Louati • Livret Gwendoline Soublin d’après Wim Wenders
S Mise en scène Gregory Voillemet S Direction musicale Fiona Monbet S Regard marionnettique Cécile Briand S Assistance à la scénographie Grégoire Faucheux S Dramaturgie Olivia Burton S Dessins Sebastiano Toma S Régie lumière et régie générale Christophe Naillet S Création costumes Pétronille Salomé S Assistance costumes Cécilia Delestre S Maquillage et perruques Anna Arribas S Fabrication marionnettes Amélie Madeline S Son Anaïs Georgel S Fabrication costumes Angers Nantes Opéra S Fabrication décors Ateliers de l’Opéra de Rennes S Regard extérieur Jean-Yves Courrègelongue Avec Marie-Laure Garnier (Damielle), Romain Dayez (Cassiel), Camille Merckx (Marion), Shigeko Hata (L’Enfant, la Mendiante), Mathilde Ortscheidt (La Mère sans insouciance, La Directrice du cirque), Ronan Nédélec (Le Vieux rescapé, l’Employé du Cirque), Benoit Rameau (Peter, L’Aimant jamais aimé) S Avec les marionnettistes Gabriel Allée, Lucile Beaune, Cécile Briand, Enzo Dorr, Eirini Patoura, Alexandra Vuillet S Avec l’Ensemble Miroirs Étendus S Production Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon ; Théâtre – Opéra de Compiègne ; Le Bateau Feu, Scène Nationale de Dunkerque ; Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper ; Opéra de Rennes ; Atelier Lyrique de Tourcoing ; Miroirs Étendus et La Co[opéra]tive S Coproduction Angers Nantes Opéra ; La Comédie de Clermont-Ferrand scène nationale S Durée 1h40
Vu à l’Athénée, à Paris (12-15 février 2026)