10 Avril 2026
Si, dans cet opéra, ne demeurent de la pièce de Molière que quatre personnages dont trois chanteurs, il ne faut pas moins de douze musiciens sur scène pour mettre en musique, avec un brio facétieux, ce thème de l’avaricieux pris à son propre piège.
C’est dans un voyage des apports français vers l’Italie que l’Avaro prend place. Représentée en 1668 sur la scène du Palais-Royal, la pièce de Molière inspire à Antonio Salvi, l’un des librettistes de Francesco Gasparini, coutumier des adaptations de Molière, trois intermezzi inspirés des cinq actes de la pièce, cinquante-deux ans après la création théâtrale – les échanges d’influences seront moins simples en sens inverse ; l’introduction de formes italianisantes en France donnera lieu, à partir de 1752, à la querelle des Bouffons qui oppose ses partisans (autour de Lully) et ses détracteurs (groupés autour de Rameau).
Mais pour le moment, en 1720, sur un livret de Salvi, Gasparini présente à Venise les intermezzi de l’Avaro, en l’honneur du grand-duc de Toscane. Ces formes courtes dans lesquelles on peut voir une préfiguration de l’opera buffa, rassemblant généralement deux chanteurs, offrent au public un intermède léger intercalé dans les opera seria.
À partir des trois intermezzi de l’Avaro, Vincent Dumestre, guitariste classique de formation, passionné de musique baroque et coutumier des œuvres sortant des sentiers battus, imagine une œuvre unique, elle-même entrelacée de canzone napolitaines qui en assurent le lien, interprétées par une « nourrice » travestie qui apparaît en jouant de la vielle à roue.
Un Avare remodelé
Si Salvi conserve parfois des répliques de la pièce de Molière en les reprenant au mot près, il condense le récit en le concentrant entre deux personnages. Les enfants de l’avare disparaissent et il met en scène une jeune femme, Fiametta, voisine de Pancrazio, vieux barbon soixantenaire qui vient, par avarice de renvoyer son serviteur, témoin et complice de l'action sur scène.
La jeune femme, d’origine modeste, se met en tête de rouler le vieux grigou. Travestie en Fichetto, qu’elle fait passer pour son frère, elle incite Pancrazio à l’épouser. En guise de dot, elle lui apportera le contenu de la cassette qu’elle lui a dérobé. Pancrazio s’apercevra, mais trop tard, qu’on s’est joué de lui.
Un troisième personnage intervient, celui du serviteur congédié, un zanni, le valet de la commedia dell’arte, un personnage muet, un mime cocasse, dansant, qui suit les personnages à la trace et sert de confident à Fiametta.
Une révision teintée d’insolence
Un quatrième personnage assurera les intermèdes des intermèdes : celui de la « nourrice », un travesti à la voix d’homme dont le visage s’ombre de barbe, avec lequel, à l’occasion, Fiametta et le valet joueront. Commentateur de ce jeu de dupes dont l’argent est l’enjeu, il aura en charge ces chansons napolitaines pleines de saveur dont l’une, emblématique de l’opéra, assure qu’« Aujourd’hui qui ne possède pas n’est rien ».
C’est du point de vue de Fiametta, malicieuse er rusée meneuse de jeu, qu’on regarde l’intrigue dont le contenu s’avère centré autour de la vénalité et empreint d'un certain cynisme. Non seulement à l’intérêt avaricieux de Pancrazio répond celui, punitif et dépensier, de Fiametta, mais la jeune femme n’y va pas par quatre chemins en souhaitant à voix haute que, découvrant l’imposture, celui-ci finisse par se pendre.
Enfin, le spectacle laisse traîner une certaine équivoque, non dénuée d’humour, sur le choix par Pancrazio de Fiametta pour ses noces : c’est parce que Fiametta ressemble à son supposé frère Fichetto que Pancrazio envisage ce mariage…
Les amours contrariées et finalement récompensées de Molière ont cédé la place à une peinture sociale très acide sous les dehors de la farce et du grotesque.
Une mise en scène qui dit le théâtre
Lorsque la pièce commence, une charrette fatiguée est disposée à jardin. Elle contiendra la vielle à roue de la nourrice et le siège sur lequel Fiametta prendra place. Nous ne sommes pas encore chez Pancrazio et le rideau de scène, dans lequel on pourrait reconnaître un jardin, est soulevé en partie par le valet pour dévoiler l’orchestre.
Machiniste muet et facétieux, il reviendra à ce domestique qui, quoique renvoyé, ne se résout pas à quitter la scène, de dévoiler, par un système de guindes montées sur des poulies exposées aux yeux du public, l’ensemble du plateau lorsqu’on s’introduira, dans le bric-à-brac que n’aurait pas boudé un brocanteur, à l’intérieur de la demeure de Pancrazio. Le valet fera aussi monter les rideaux qui masqueront le fond de scène. Nous sommes au théâtre et l’illusion est revendiquée comme telle.
Le décor jouera un rôle dynamique au fil du spectacle. Partiellement copie de la réalité au début, il reflètera, à mesure que le monde de Pancrazio s’effondre, l’état d’esprit de plus en plus erratique du personnage et la manière dont son univers se défait. Les rideaux de fond de scène tomberont, un projecteur se mettra à pendre lamentablement, le lustre s’affaissera, laissant voir sa réalité d’accessoire, fabriqué seulement à demi pour être vu du public.
Une distribution musicale épatante
Les chanteurs, qui n’en oublient pas pour autant de faire briller le caractère virtuose du chant, ont à cœur de souligner la verve comique de l’Avare. Éva Zaïcik, mezzo-soprano, révélation Lyrique, en 2018, aux Victoires de la Musique classique, Deuxième Prix au Concours Reine Elisabeth de Belgique et au Concours Voix Nouvelles, campe une Fiametta pleine d’allant, dont l’ampleur et la souplesse de voix sont ici mises au service de vocalises qu’elle pousse et module sans effort. Victor Sicard, baryton reconnu pour son interprétation du répertoire baroque, Premier Prix de la Mozart Singing Competition (2011), apporte ici sa tessiture riche et toute en contrastes en même temps que la bouffonnerie qui s’attache au personnage. Quant au ténor Serge Goubioud, soliste auprès des plus grands chef européens du baroque, il s’illustre ici en nourrice improbable et pleine de naturel.
L’Orchestre du Poème harmonique, où dominent les cordes, violon, alto, violoncelle mais aussi harpe et guitares baroques, sans oublier le clavecin, montre, de bout en bout, un savoir-faire aussi allègre qu’impeccable et épouse toutes les inflexions d’une musique qui, sans être immortelle, s’inscrit parfaitement dans la drôlerie du divertissement que constituent ces intermezzi. On pourra même reconnaître, dans les canzone napolitaines où la guitare occupe une place de choix, des traces de musique espagnole, lointain témoin du temps où le royaume de Naples appartenait à l’Espagne.
Amusant, inventif, musicalement abouti, cet Avare qui s’échappe du quotidien mérite qu’on s’y arrête…
L’Avaro (L’Avare)
S Musique Francesco Gasparini S Livret Antonio Salvi, d’après L’Avare de Molière S Mise en scène Théophile Gasselin S Direction musicale Vincent Dumestre S Avec Eva Zaïcik (Fiammetta, mezzo-soprano), Victor Sicard (Pancrazio, baryton), Serge Goubioud (Nutrice, ténor), Stefano Amori (Valetto, mime) S Orchestre du Poème harmonique Louise Ayrton, Camille Aubret, Rozarta Luka, Sophie Iwamura, Clara Lemaître, Jasper Snow, Maialen Loth, François Gallon, Simon Guidicelli, Elisabeth Geiger, Pernelle Marzorati S Scénographie et assistanat à la mise en scène Louise Caron S Costumes Alain Blanchot S Lumières Christophe Naillet S Maquillage Mathilde Benmoussa S Costumes réalisés par les ateliers du théâtre de Caen S Décors réalisés par Espace & Cie à Vénissieux S Production Le Poème Harmonique S Coproduction Théâtre de Caen, Opéra Royal du Château de Versailles S Avec le soutien de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet et de L’ETABLE – Compagnie des Petits Champs, résidences de création S Création en mars 2026 au Théâtre de Caen S Ce programme bénéficie du soutien de la Fondation Orange et de la Spedidam S Le Poème Harmonique est soutenu par le ministère de la Culture (DRAC de Normandie), le Centre National de la Musique, la Région Normandie, le Département de la Seine-Maritime et la Ville de Rouen S Le Poème Harmonique est en résidence à la Fondation Singer-Polignac en tant qu’artiste associé S Pour ses projets en Normandie, le Poème Harmonique bénéficie du soutien du Fonds Haplotès S Le Poème Harmonique est ensemble associé aux Heures Musicales de l’Abbaye de Lessay S Durée 1h15
Du 9 au 18 avril 2026
Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 4 square de l’Opéra Louis-Jouvet, 75009 Paris
Rés. 01 53 05 19 19 www.athenee-theatre.com
TOURNÉE
9-18 avril 2026 Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, Paris
29 avril 2026 Opéra de Reims
6 mai 2026 La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
13 mai 2026 Maison de la culture, Amiens
5-7 juin 2026 Opéra royal du château de Versailles
12, 14 juillet 2026 Festival de Beaune