10 Avril 2026
À l’heure du « politiquement correct » qui laisse la place – liberté d’expression oblige – à des dérives pas forcément reluisantes, un petit tour par ces chansons hier censurées qui font aujourd’hui sourire constitue un détour plein de saveur en même temps qu’une occasion de se poser la question de l’acceptabilité et de la nécessité ou pas de poser des limites.
Sur la scène, un piano. La jeune femme qui vient de s’en approcher s’adresse au public d’un air gêné. Elle travaille pour la municipalité – elle ne précise pas laquelle. Elle est venue dire que la représentation prévue n’aura pas lieu car elle comporte des éléments susceptibles de heurter. Dans la salle, un spectateur l’interpelle et parle de censure. Elle s’en défend. On comprendra qu’ils sont – finalement – les deux comparses de ce spectacle qui a pour thème les chansons « censurées », quelle que soit la forme de censure : interdiction pure et simple, ou à l’antenne, ou aux heures de grande écoute, ou… au choix, au gré des époques et des gouvernements.
Petite balade en pays de censure
Plus d’une trentaine de chansons composent ce « panel » de la censure, depuis la Grève des mères, chantée par Montéhus en 1905, anticipant la Première Guerre mondiale en encourageant les mères à ne plus donner de fils à la « patrie », jusqu’à Nu de Philippe Katrine, le chanteur apparu dans le plus simple appareil – outrage aux « bonnes mœurs », ont clamé certains – aux JO de 2024 à Paris ou Sale pute écrit en 2007 par le rappeur Orelsan, erreur « de jeunesse », dit-il, qui suscita une levée de boucliers pour « incitation à la violence contre les femmes ».
Certaines affichent des contenus directement politiques tels Police de NTM, Parachutiste de Maxime Leforestier, Chirac en prison des Wampas ou la Chanson de Craonne, anonyme, considérée comme défaitiste, antimilitariste, politiquement engagée et subversive, entonnée par les soldats mutinés après l’offensive désastreuse, au printemps 1917, au Chemin des Dames. Pour faire bonne mesure, on peut ajouter le Déserteur de Boris Vian, appel à la désobéissance civile, écrit en 1954, au moment de la guerre d’Indochine. Lorsqu’il s’agit du Chant des partisans dont Joseph Kessel écrit les paroles, on voit aisément où passe la frontière de la permissivité, selon l’endroit où l’on se place.
D’autres sont considérés comme des offenses aux « bonnes mœurs » à ne pas mettre entre toutes les mains, comme L’Amour avec toi (Polnareff), Je t’aime, moi non plus (Gainsbourg), Fais-moi mal, Johnny, Libertine (Mylène Farmer) ou I Want Your Sex (Geoge Michael). On retrouve le gentil « fou chantant » Charles Trenet dans une version un peu leste avec cette bonne peu « sage » qu’on a « trouvée hier soir/ Derrière la porte de bois/ Avec une passoire, se donnant de la joie » (la Folle complainte). On oubliera en passant les Sucettes (Gainsbourg, toujours) et leurs doubles sens, qui n’étaient pas mal non plus…
D’autres encore fustigent les Bourgeois (Brel), les « honnêtes » gens (le Gorille, Brassens), se revendiquent « islamo-caillera » (Don’t Laïk, Médine) ou voient en Jésus-Christ, un « barbu et chevelu » qui « aime les filles aux seins nus » et « doit fumer de la marie-jeanne », bref « Jésus-Christ est un hippie ».
L’étonnement saisit cependant devant certaines de ces chansons comme les Jolies colonies de vacances de Pierre Perret qui indigne Yvonne De Gaulle, tandis qu’on se régale des vi-goureux con-tentements de Bobby Lapointe (Comprenne qui peut).
Raphaël Callandreau qui ajoute, si l’on peut dire, quelques cordes à son arc et une Marseillaise de la Paix écrite par des élèves d’école primaire viennent compléter un florilège plus que moins reconnu qu’on fredonne dans sa tête.
Deux personnages pour tout se dire
Entre provocation et cri de liberté, conflit et désir de briser les tabous, les deux personnages, Zoé et Armand, vont remonter dans leur histoire pour comprendre pourquoi l’un s’offusque de choquer et pourquoi l’autre le pousse dans ses retranchements. Une manière d’interroger les limites entre entraves à la liberté d’expression et délit d’opinion et de questionner le rôle de l’artiste dans une société où les voies sont déjà tracées et où s’en écarter en élevant une voix contestataire est un risque.
Entre le personnage de Zoé, enfermée dans une hiérarchie qu’elle a intériorisée et dans un système dont elle se fait la porte-parole et celui d’Armand, allégorie de l’anarchisme et de la liberté de mœurs, qui sans cesse la place face à ses contradictions et la ramène à une vie d’avant les compromissions, d’avant l’autocensure, se trace un chemin qui modifiera le cours des choses.
Si la construction musicale, le choix des chansons, l’interprétation, le rapport des voix constituent un bel ensemble, agréablement mené, on reste plus circonspect devant la « fable »-roman d’apprentissage qui place Zoé sur la sellette et qui, à certains moments, apparaît par trop cousue de fil blanc. On n’en boudera pas son plaisir pour autant. Se remémorer ces échappées belles de l’humour et de l’imaginaire en pensant à « Soyez réalistes, demandez l’impossible » et à « Interdit d’interdire » dont les slogans nous ont bercés est une entreprise de salut public en ces temps de déprime et d’interrogations sur le futur qui pavent notre quotidien.
Une censure sachant chanter
S Avec Julie Autissier, Raphaël Callandreau S Mise en scène Nicolas Guilleminot S Auteurs Raphaël Callandreau (textes et musiques originales) S Chansons de Pierre Perret, Boris Vian, Orelsan, Philippe Katerine, Bobby Lapointe, Charles Trenet, Raymond Devos, NTM, Georges Brassens, Monthéus, Michel Polnareff, Renaud, Jean Ferrat, etc... S Lumières Mathilde Monier S Costumes Barbara Gassier S D'après une idée de Julie Autissier et Raphaël Callandreau S Durée 1h15 S Tout public, à partir de 11 ans
Du 6 avril au 26 mai 2026, les lundis et mardis à 19h
Théâtre Essaïon – 6, rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris essaion-theatre.com
Du 4 au 25 juillet 2026 à 16h50 (relâches mer. 8, 15 et 22 juillet)
Les Barriques – 8, rue Ledru-Rollin, 84000 Avignon (Festival off)