11 Avril 2026
Au croisement entre la grande Histoire et l'histoire intime, ce théâtre d'objets offre la remontée au jour d'une mémoire encombrant qui plonge ses racines au cœur des relations de l'Autriche avec le nazisme.
Sur la scène, un jeune homme en tenue de ski fait glisser à l'aide d'une manette un téléphérique miniature vers un panneau de fond en forme de montagne. Il évoque son enfance et ses vacances dans sa famille, là-bas en Autriche, où le grand-oncle Léopold l'entraîne sur les pistes. Lui, il préférerait le foot, d'autant qu'on est en 1999 et qu'il a la tête farcie de Zizou, de trophées de l'équipe de France et qu'il engrange leurs souvenirs de gloire dans des albums Panini. Mais il voue un véritable culte à ce grand-oncle, fils « héros », et donc il passe outre.
Mais voici qu'en recherchant une télécommande, lui dégringole sur la tête une montagne de papiers, de carnets et d'albums : les souvenirs engrangés par cette modeste famille rurale autrichienne. Des documents portant des croix gammées, des certificats d'aryanité, des photos du jeune garçon de l'époque – son grand-oncle – posant fièrement en uniforme nazi et l'équivalent des albums Panini de l'époque où se retrouvent mélangées des photos d'Hitler, d'Himmler et de Goering et des photos de défilés impeccables, de soldats aussi raides que des soldats de plomb. Des images qu'on ne voudrait pas voir mais qui s'imposent à vous et marquent le début d'un questionnement.
Une remontée du temps
C’est en puisant dans son histoire personnelle qu’Arno Wögerbauer, à la fois « fournisseur » de souvenirs, co-metteur en scène et unique comédien de ce seul-en-scène, offre à Marion-Solange Malenfant la matière de ce qui formera le spectacle : la découverte du passé pronazi d’une partie de sa famille et une interrogation sur les motivations qui l’ont conduite là.
La pièce remontera le temps en partant de l’événement fondateur : l’Anschluss, l’entrée des troupes hitlériennes en Autriche en 1938. Le panneau du fond en forme de montagne portera l’échelonnement des dates et les « messages » diffusés par l’hitlérisme. On y retrouvera, quand la situation se gâte pour le national-socialisme, l’engagement des enfants-soldats dans le conflit.
L’interprète-narrateur, devenu grand, interpelle son grand-oncle, absent de la scène. Entre honte qu’il voudrait tempérer et occultation de la vérité, il se lance à la recherche de ce qui s’est réellement passé et des motivations qui ont guidé les membres de sa famille. Plaisir d’enfant pauvre de porter un bel uniforme et de devenir quelqu’un ? Incarnation par les nazis de la « modernité », d’un accès à l’éducation et d’un espoir d’évolution sociale qui intègrera la famille dans la classe moyenne autrichienne ? Ignorance des exactions nazies quand le camp de Mauthausen est voisin ? Et que faire de l’attendrissement de Léopold devant les photos de l’ami Hans ?
L’inspirateur-comédien cherche des réponses, des excuses qu’il aimerait bien trouver, l’amorce peut-être de regrets, rendue peu vraisemblable par la conservation en masse de tous ces souvenirs.
Quand les objets racontent l’histoire
Le travail avec les objets ponctue cette évocation d’une page noire de l’histoire autrichienne et de l’histoire intime du personnage-narrateur.
Une carte postale dont le paysage est projeté sur la « montagne » donne de l’Autriche une vision idyllique que des boîtes d’allumettes agencées ensemble peuplent de maisons, de rues et de monuments, avant que d’autres boîtes et leur contenu ne suggèrent des armées de soldats-allumettes en marche ou des déportés et que le feu qui les consume dans ce qui ressemble à un fourneau ne figure les crématoires.
Des arbres posés sur un support, parmi lesquels on effectue un tri, matérialiseront les distinctions de races enseignées aux enfants et l’élimination des races « inférieures », « dégénérées », que le narrateur retrouve sur les cahiers d’écoliers.
Ces objets miniatures voisineront avec des objets « usuels » tel ce casque de soldat qui, trop grand, masque en permanence ce qu’il faudrait voir. S'y étale l'omniprésence d’un monde de papier où s’affichent les messages du national-socialisme – « La pureté de la langue et de la littérature dépendent de toi », « Qui tient la jeunesse tient l’avenir », « Le drapeau nous conduit vers l’éternité » – dont le narrateur se fera un costume. Les documents, il les balaie pudiquement pour ne pas les voir sous le gazon synthétique d’une Autriche « heureuse » de carton-pâte. Il les placardera plus tard sur les parois du décor avec une agitation croissante tandis que tourneront dans l’espace des voix disant « Je ne savais pas » quand on évoquera Mauthausen, marquant l’amnésie volontaire de ceux qui ne voulaient pas voir.
Si le propos est intéressant, original, dans cette quête qui s’enrichit progressivement d’histoires « à charge », et si les trouvailles en matière de théâtre d’objets sont inventives et éclairantes, on ne peut que regretter qu’un resserrement plus grand n’ait pas été fait au niveau du texte, qui prend l’aspect d’une logorrhée difficile à tenir pour le comédien, manipulateur en même temps des objets qui jalonnent son questionnement. Plus condensé, plus travaillé aussi en matière de diction – porté presque en permanence, le texte perd de son impact – il eût acquis une force plus grande.
Le spectacle met cependant en jeu, dans cette dialectique de la mémoire et de l’oubli, un certain nombre d’interrogations qui nous parlent aujourd’hui. En particulier sur la responsabilité que nous portons dans la manière dont l’Histoire se fait… Dont acte quand on voit ressurgir de vieux démons qu’on croyait morts à jamais...
Une histoire autrichienne
S Texte Marion Solange-Malenfant S Mise en scène et direction d’acteur Benjamin Ducasse S Mise en scène et jeu Arno Wögerbauer S Scénographie Tiphaine Monroty S Création lumières Jessica Hemme S Création sonore Erwan Foucault S Costumes Sarah Leterrier S Construction Benjamin Ducasse, Louise Moreau et Benjamin Vigier S Régie générale et logistique Azéline Cornut S Direction de production et responsable de la diffusion Elsa Posnic S Administration Pauline Bardin S Production Cie Les Maladroits S Coproductions Le Sablier, CNMa, Ifs (14) / Le Mouffetard, CNMa, Paris (75) / Mixt (Grand T), Nantes (44) / Scène nationale de Bourg en-Bresse (01) / Le THV, scène conventionnée de Saint-Barthélémy-d’Anjou (49) / Le Trident, scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin (50) / Théâtre de Bourg-en-Bresse, scène nationale (01) / Le Passage, scène conventionnée de Fécamp (76) / L’Archipel, scène conventionnée de Granville (50) / Le Périscope, Scène Conventionnée, Nîmes (30) / Théâtre du Pays de Morlaix, scène conventionnée, Morlaix (29) / Théâtre de l’Eclat, Pont-Audemer (27) S Accueils en résidences et soutiens Le Sablier, CNMa, Ifs (14) / Théâtre de Poche, Hédé-Bazouges (35) / Le Passage, scène conventionnée de Fécamp (76) / Le THV, scène conventionnée de Saint-Barthélémy-d’Anjou (49)/ La Chartreuse, Centre National des écritures du spectacle, Villeneuve-lès Avignon (30) / Mixt, terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes (44) / Théâtre du Pays de Morlaix, scène conventionnée, Morlaix (29) S Aide au compagnonnage auteur·ice avec Marion Solange-Malenfant, Ministère de la Culture, DGCA, 2025-2026 S La Compagnie les Maladroits est conventionnée par l’État / Ministère de la Culture / DRAC des Pays-de-la-Loire et le Conseil départemental de Loire Atlantique. Elle est soutenue pour son fonctionnement par la Ville de Nantes. Elle est associée au Mouffetard, Centre national de la marionnette à Paris (75) de 2022 à 2025 et au Sablier, Centre national de la marionnette à Ifs (14) de 2022 à 2026. Elle est associée à Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique, à Nantes (44) à partir de la saison 2025-2026 et jusqu’en 2028 S Création le 3 mars 2025 au THV, scène conventionnée de Saint-Barthélémy-d’Anjou S Durée 1h15 S À partir de 15 ans (en scolaire à partir de la 3e)
TOURNÉE
10 – 18 avril : Le Mouffetard, Centre National de la marionnette - Paris
27 – 30 avril : Le Trident, Scène nationale de Cherbourg
8 – 9 juillet : Festival Récidives - Le Sablier, CNMa – Dives-sur-Mer