4 Juin 2026
Leurs pays d’origine sont multiples, leurs arrachements divers, leurs mémoires éclatées. Rassemblés en un seul lieu, à Borny, près de Metz, des exilés recomposent, par leurs témoignages et sous la plume de Wejdan Nassif, une cartographie théâtrale des migrations où se mêlent d’extraits d’interviews et texte de l’autrice syrienne.
Sur le plateau recouvert de papier kraft, la comédienne, entrée en scène, dispose figurines et objets de petite taille : le décor dans lequel va évoluer son récit. Un récit qui commence par son autoprésentation de Syrienne en exil, arrivée en France et envoyée dans l’Est, dans le quartier de Borny, à Metz, dans une cité qui accueille d’autres réfugiés, venus du Moyen-Orient, de Syrie et de Palestine, mais pas seulement. Des Soudanais, des Koweïtiens, des Pakistanais et des Ivoiriens, entre autres, en composent aussi la population.
Une population à qui il va falloir apprendre, avant tout, le français pour lui permettre de s’adapter à ce nouveau refuge. « Tu fréquenteras les cours de langue, mais tu n’arriveras pas à plaisanter en français. Tu essaieras de lier des amitiés avec des Français, mais tu ne les croiseras pas beaucoup, car ils habitent dans d’autres quartiers. Tu es ici. Mais tu es toujours là-bas. C’est tout cela que ‘‘réfugié’’ veut dire. » La tonalité de la pièce est déjà là, entre le long périple qu’ils ont parfois accompli et les conditions de leur arrivée, entre repartir un jour et rester.
Au point de départ, une rencontre
C’est à l’occasion de Passages Transfestival, un festival des cultures européennes créé par Jack Lang à Nancy en 1996, qui a migré à Metz en 2011 et élargi son horizon au-delà de l’Europe, que l’équipe du théâtre Pardès Rimonim, Amandine Truffy et Bertrand Sinapi, rencontre en 2016 Wejdan Nassif, à l’occasion d’une émission de radio destinée à alerter sur la situation en Syrie.
Wejdan Nassif, institutrice à Damas, commence à écrire en 2012, au moment où la révolution syrienne prend une tournure sanglante. Ses Lettres de Syrie, publiées par Buchet-Chastel sous pseudonyme, témoignent du quotidien dramatique vécu par les populations au jour le jour. Réfugiée à Metz, elle réalise un certain nombre d’entretiens avec les autres réfugiés de son quartier du Borny pour tenter de cerner la manière dont ceux-ci vivent l’exil et dont ils se reconstruisent dans ce nouvel environnement. Cette enquête, qui fait état de plusieurs situations d’exil et mêle difficultés et joies d’avoir trouvé un refuge, donnera lieu à une émission de radio, Radio Passages Syrie, et à une édition bilingue arabe-français d’À vau l’eau. L’autrice, mêle, dans ce premier roman, sa propre expérience aux témoignages qu’elle a recueillis. La pièce tire son adaptation de cette démarche.
Entre récit personnel et entretiens
Lionel Marchetti, musicien en résidence dans un autre quartier de Metz classé Zone Urbaine Sensible, à La Patrotte, au nord de Metz, capte pour les utiliser dans le spectacle des ambiances de cours de récréation, de marchés, de jeux d’enfant, de rires qu’il transforme électroacoustiquement pour les intégrer dans le spectacle. D’autres bruits retravaillés, tels celui de la mer ou des grincements et claquements de portes évoquant la prison émailleront les parcours de ceux qui (re)viennent de loin.
Ils accompagneront cette évocation qui croise les témoignages enregistrés par Wajdan Nassif, dont on entendra, au fil de la pièce, des extraits, diffusés sur les haut-parleurs qui encadrent la scène. Hommes et femmes se succèdent dans les entretiens qu’elle réalise dont elle évoque sans pathos le parcours, telle cette petite fille qui passe huit années avec sa mère en prison avant de découvrir, émerveillée, ce qu’est une salle de bains et ce que veut dire regarder dehors.
Ces récits, elle les commente et les replace aussi dans le contexte de son expérience propre d’exilée, chargée de brefs entretiens avec des immigrés et réfugiés pour « casser les préjugés et […] mettre en lumière des personnalités positives ». Comme elle, « ils n’épargnent aucun effort pour continuer leur route sur ces chemins parfois imposés et parfois choisis », et elle ajoute : « Vous les croisez peut-être dans la rue sans leur prêter attention. Ils font l’impossible pour tenir en équilibre parmi vous, et dissimuler leur boitement ». Comme elle, sans doute.
Un traitement théâtral emblématique
Ces entretiens, Wajdan Nassif les réalise auprès des personnes qui fréquentent les cours de français du centre social du quartier du Borny où elle vit. Ils témoignent des difficultés que rencontrent ceux qui parlent pachtou, hindi, ivoirien, ou différents dialectes d’arabe pour s’exprimer en français, et des chemins inusités que prend la communication hors du langage.
La mise en scène « imagera » le recours à d’autres moyens d’établir le contact en utilisant les ressources du théâtre d’objets, qui viendront compléter cette partition à trois voix, composée du récit de l’autrice, des témoignages oraux qu’on entend et de l’environnement sonore qui est recréé.
Elle campera ainsi ses personnages à l’aide de figurines qui, chaque fois, seront signifiantes. Une silhouette masculine portant une valise matérialise Wassim qui reste huit mois en Iran, passe par la Libye où il devient « esclave », traverse la Turquie, aboutit en Grèce, fait de la prison en Bulgarie, traverse l’Europe avant, finalement d’arriver en France.
Un footballeur en pleine action campe le jeune privé de sa passion pour comportement violent à l’école, dont l’autrice dira : « Comment raconter l’histoire [de cette rage] […], pour qu’ils comprennent d’où vient sa force ? Sans raconter tout ce qu’il a dû subir. À l’âge de cinq ans. La guerre, les camps, la faim, la soif, les coups, les brimades, les humiliations. »
Une boîte à musique sur laquelle tournent deux mariés renvoie à l’histoire de Khadija qui, venue en France en rêvant de finir ses études de droit et mariée à un cousin, a eu toutes les peines du monde à s’extraire du statut de bonne à tout faire que lui avait attribué sa belle-mère. Un immeuble miniature figure, quant à lui, les barres d’immeubles de Borny – aux portes arrachées, raconte l’autrice, en expliquant, avec une forme d’humour noir, que c’était le seul lieu où des logements sociaux restaient disponibles – que quelques arbres viennent agrémenter.
Au sol, la comédienne (Amandine Truffy ou Christine Koetzel) qui incarne Wajdan Nassif, seule en scène, reconstitue les voyages qu’ont dû effectuer les personnages. Dessinant la silhouette de leur pays d’origine sur laquelle elle appose un découpage qui la reprend, elle trace, à l’aide d’un pinceau trempé dans la peinture, l’itinéraire en zigzag qu’il leur fallu suivre pour arriver à cette barre d’immeubles qui est planche de salut. Le pinceau découpe la silhouette de l’océan qu’il a fallu franchir, les territoires traversés, les arrêts et retours en arrière qu’il a fallu faire en même temps que la comédienne installe, en les traçant sur le sol, les noms des « voyageurs » dont on entend la voix. Un parcours du combattant qui anime peu à peu le sol et dessine une cartographie complexe et tourmentée, à l’image des efforts fournis par chacun pour arriver là, dans cette ville de l’Est de la France.
Ce qui frappe dans cette histoire qui n’a d’autre propos que de montrer, de l’intérieur, ce que vivent ceux qui sont partis, dont le téléphone reste l’accessoire indispensable pour maintenir le lien avec l’avant, le territoire d’origine, la famille, et les épreuves qu’ils traversent en s’inscrivant dans un monde totalement étranger parfois, c’est le courage avec lequel ils affrontent la situation, avec lequel, en dépit des difficultés, ils font face et trouvent des raisons d’espérer. En creux s’inscrit alors la désespérance qui a motivé leur départ. Mais il faut entendre aussi leur solitude et la nécessité de leur tendre la main…
À vau-l’eau
S Écriture Wejdan Nassif, traduit par Nathalie Bontemps S Mise en scène Bertrand Sinapi S Jeu Amandine Truffy ou Christine Koetzel (en alternance) S Avec les voix d’Ablema, Anwar, Elisabeth, Irfan, Jamal, Rafiq, Sahid, Wacila, Wejdan et les enfants de l’école des 4 bornes de Metz S Dramaturgie Amandine Truffy et Emmanuel Breton S Composition musicale et sonore Lionel Marchetti S Creation lumières Brice Durand et Jean-François Metten S Scénographie et accessoires Goury S Assistante mise en scène Clarisse Haton S Régie Matthieu Pellerin, Loïc Le Goff ou Alexander Ogg S Production Inès Kaffel avec Mathilde Ferry et Joséphine Toutain S Spectacle sélectionné et soutenu par la Région Grand Est / UE-FEDER et la ville de Metz (dans le cadre du dispositif Festival Off Avignon) S Production Pardès rimonim S Coproduction Atelier de Fabrique Artistique du Cher (avec le Carroi, le Luisant et la Carrosserie Mesnier), Passages Transfestival, l’Agora de Metz et AMLI - Batigère S Avec le soutien du NEST - CDN de Thionville, l’Espace Koltès - scène conventionnée de Metz et la DRAC Grand Est - Politique de la Ville La compagnie est conventionnée par la DRAC Grand Est, la Région Grand Est, le Département de Moselle et la Ville de Metz S Avec le soutien de Batigère Habitat S Création en mars 2020 au Carroi à Menetou Salon (18) S À vau l’eau forme un diptyque sur l’exil avec Après les ruines (coup de ♥ Télérama à Avignon 2024) S 2 versions : plateau et décentralisé S Durée 1h S Tout public à partir de 13 ans
À vau-l’eau, éd. Île / MJC Borny avec le soutien de Passages (Metz, France)
Radio Passages Syrie émission enregistrée en direct le 4 juin 2016 https://soundcloud.com/zkm-radio/passages-j5-
Sur Passages Transfestival, voir l’article d’arts-chipels consacré à son édition 2026 : https://www.arts-chipels.fr/2026/05/passages-transfestival-2026-nouveaux-rivages.html
3 juin 2026 à 16h et 19h, 4 juin 2026 à 19h THÉÂTRE DE BELLEVILLE, Paris (75)
Du 4 au 23 juillet 2026 à 15h45, salle 2 (sf 10 & 17/7) 11•AVIGNON 11 bd Raspail, Avignon (84)