2 Juin 2026
Le NEST de Thionville, provisoirement sans lieu fixe, a choisi de faire son nid en itinérance, en allant rencontrer le public chez lui. Quoi de plus rassembleur et de plus populaire pour créer des liens que de prendre le thème de la « fête » comme le fait le spectacle qu’il propose ? Mais cette fête-là ne se trouve pas forcément où on l’attend…
Ce n’est pas seulement parce que le lieu où est implanté le Centre Dramatique National de Thionville, près des berges de la Moselle, est en travaux pour une réouverture prévue seulement en 2029 que le NEST a choisi de travailler hors de ses bases, mais pour engager une action au plus près de la population implantée dans la région.
Depuis sa nomination en 2020 à la tête du CDN, Alexandra Tobelaim s’est fixé pour mission de mettre en place un projet artistique en « porosité » avec son aire régionale d’implantation. Le territoire du Grand Est a fortement pâti, dans les décennies passées, de l’abandon de la sidérurgie et de la fermeture des hauts fourneaux. Son habitat, atomisé en petites communes éloignées des grandes métropoles, ne favorise pas la fréquentation d’un lieu centralisé, en l’occurrence Thionville, deuxième ville du département, qui ne compte que seulement 42 000 habitants. Il fallait aller vers ces populations disséminées et non attendre qu’elles fassent la démarche de venir.
Par ailleurs, la proximité avec l’Allemagne, et surtout avec le Luxembourg, crée un contexte particulier. Nombre d’habitants travaillent en effet de l’autre côté des frontières où, de plus, les salaires sont meilleurs, transformant leur lieu de résidence en ville ou village dortoir. Une situation qui aggrave, de plus, les disparités sociales entre ces travailleurs transfrontaliers et une ancienne population ouvrière aux origines multiples – italienne, portugaise, etc.
C’est dans ce paysage, culturellement et socialement bigarré, que le NEST évolue, avec le souci de toucher toutes les composantes de la population.
Un mode de communication original
Pour prendre en compte cette diversité, le choix du NEST a été d’aller chercher le public où il se trouve en lui épargnant d’avoir à se déplacer. C’est donc en utilisant toutes les ressources possibles en matière de communication, tous les relais d’information et en privilégiant les contacts directs que le choix a été fait de toucher les spectateurs sur leurs lieux de vie, via les associations, les radios et TV locales, mais aussi les commerçants, et même les baraques à frites ou autres food trucks où le dépôt de flyers d’information les rend visibles.
Un travail au petit point de distribution d'informations en mains propres le complète. Il donne lieu à des rencontres de rue où l’on engage la discussion, où l’on se présente, où l’on invite, où l’on échange pour créer un rapport direct, chaleureux. Un travail qui s’accompagne de relations avec les municipalités, parties prenantes de la venue des spectacles dans des salles des fêtes, foyers ou lieux collectifs, parfois même en extérieur, sous réserve que les conditions météo soient favorables.
« Nous avons adopté les techniques du cirque itinérant », disent les membres de l’équipe : une voiture, munie de haut-parleur, sillonne les rues en annonçant : « Ce soir, votre salle des fêtes se transforme [en théâtre ou autre]. C’est chez vous que ça se passe », l’opportunité d’accueillir ces « bricoleurs d’émotions » qui occuperont les lieux. Les flyers sont partout et un fléchage mis en place dans tout le village indique que quelque chose se passe. Point n’est besoin de parler du spectacle lui-même, il constitue en lui-même une « sortie » bienvenue. Au passage la voiture s’arrête, les animateurs du NEST engagent la conversation, créent du lien. La représentation du soir montrera l’efficacité de la technique.
En arrière-plan restera l’idée qu’un jour, ces spectateurs-là, au moins pour partie, iront plus loin et franchiront les portes d’un théâtre. En attendant, l’équipe est petite, le territoire vaste et les ambitions grandes…
C'est la fête à Fontoy
La caravane-bar, éclatante dans sa robe rouge, a été installée à l'entrée de la salle des fêtes, les lumignons multicolores sont en place. Trois rangs de tables ont été disposés dans la salle où les comédiennes et les comédiens, avec les membres de l'équipe, accueillent le public en lui recommandant d'admirer les photos du jeune artiste local, Bilal, dont on fête ce soir les vingt ans. On offre aux spectateurs des langues à rouleaux dans lesquelles on souffle pour développer la « langue » tout en émettant des « Frrrtt ! » festifs. L'idée est que le divertissement est vraiment pour tous et que les spectateurs font partie intégrante du spectacle.
On s'assied à côté de gens qu'on ne connaît pas, on papote avant d'entrer dans le vif de la célébration de l'anniversaire, où tous les habitants du village – le public – ont été conviés. Le spectacle nous rencontrea avec l'entourage de Bilal : son inséparable copain Jonathan ; Sofia, fils ancienne prof d'EPS, un personnage haut en couleurs ; le père de Jonathan, boulanger-pâtissier de son état, largué devant les rêves de la jeunesse, et une dame acrimonieuse, toujours à critique, jamais contente mais infatigable meneuse de revue dès qu'il s'agit de danser.
Tout un petit monde de la vie comme elle vient, où acteurs et spectateurs évoluent à la lisière entre fiction et réalité et où le jeu s'empare des spectateurs redevenus gamins en soufflant dans leur langue, trop contents de jouer les gosses, ou à l'invitation des comédiens qui les intègrent à certains moments dans le spectacle.
La pièce quant à elle reprend des éléments – adaptés d'une représentation à l'autre selon le lieu – de leur environnement familier : références à Fontoy, le lieu où nous nous trouvions,où une impressionnante mairie témoigne du passé flamboyant de la commune, ou à la Moselle, entre autres, alimentent la connivence.
Une fable en quatre épisodes, pour quatre « plumes »
La particularité de cette « fête », c'est d'avoir été écrite à huit mains, avec une répartition des quatre épisodes qui la composent confiée chaque fois à une autrice ou à un auteur de théâtre. Karine Serres, Mona El Yafi, Samuel Gallet et Magali Mougel ont ainsi prêté, dans cet ordre, leur écriture aux quatre parties qui composent ce qui pourraient s'apparenter à un cadavre exquis surréaliste, chacun ayant la maîtrise de « son » épisode, n'était une élaboration collective et un travail en groupe, avec l'initiatrice du projet et metteuse en scène, Alexandra Tobelaim, pour fixer la trame.
« Le plus bel âge de la vie », « Le vent, la fée et la bonne photographie », « L'inondation » et « Le mariage » constituent les quatre étapes où l'on voit évoluer le destin de cinq personnages, deux jeunes et trois adultes d'âges divers. D'un côté Bilal, qui connaîtra un sort tragique mais dont le fantôme hantera la suite de l'histoire comme une permanence du désir et de l'espoir, et son inséparable ami Jonathan, qui aura à cœur de poursuivre le rêve de Bilal en le faisant sien. De l'autre, des adultes en déconfiture, avec, fait marquant, le départ en retraite mal digéré de Sofia qui donne à la fête un relent de mal vécu et d'amertume derrière une façade joyeuse, et avec la catastrophe écologique qui infléchit les destinées du village en le transformant, sur fonds dystopique de montée des eaux de la Moselle, en îlot au milieu des flots.
Ainsi la « fête », loin de constituer une chaîne ininterrompue de plaisirs et de joie, ne passe pas au large des inquiétudes qui traversent notre temps : des régions où les jeunes n'ont plus leur place, tant du côté de l'emploi que de leurs attentes, forcément insatisfaites ; la question de l'« inutilité » sociale de ces retraités qu'on pousse dehors et qui se sentent mis au rebut ; l'ombre persistante, à nos pieds, de la catastrophe écologique qui fait peser sur l'avenir une lourde chape de plomb.
Mais, dans ce bilan qui obscurcit les flonflons, la fête trouve à réapparaître et se renouveler . Elle renaîtra en retrouvant le sens de la communauté, de l'amour et de la solidarité. Des couleurs reviendront après le virage au noir qui s'était intensifié, épisode après épisode.
Un spectacle en pleine pâte humaine
La juxtaposition de ces quatre formes d'écriture, assez différentes les unes des autres, au sein d'un même spectacle, même si elles prennent un propos commun, rend toute velléité d'appréciation globale du spectacle inadéquate du fait de cette diversité, mais on reste séduit par le pari de les faire cohabiter et par la communauté de vues qui s'exprime dans cette évocation des espoirs et des désespoirs du microcosme que la fable met en scène.
Il faut nécessairement déplacer le curseur à partir de la donnée fondamentale que constitue le public, intégré dans le spectacle comme un personnage à part entière,. Il est l'aune à partir de laquelle il convient d'appréhender le spectacle. À Fontoy, dans la salle des fêtes comble, ils étaient de tous âges, jeunes réactifs et pleins d'énergie venus d'un lycée voisin, adultes en exercice ou retraités à la locomotion parfois difficile, en compagnie, bien sûr, des édiles locaux. Chacun, dans son vécu au quotidien, ses attentes, sa mémoire, avait de quoi retrouver dans la pièce des échos de son environnement, des traces de situations déjà rencontrées ou vécues, d'autant que les comédiennes et les comédiens sollicitaient au fil du récit la complicité des spectateurs. Le démarquage de la comédie musicale ou du show qui intervenait parfois, les chansons que le public était invité à reprendre en chœur offraient un moyen d'ouvrir les vannes pour retrouver une partie d'enfance et de jeu souvent enfouie, qui prenait dans ce contexte des allures de lâcher prise.
Là, les passerelles étaient perceptibles, faisant entrer les spectateurs de plain-pied dans la trame théâtrale, jouant la proximité et l'émotion en même temps qu'ils proposaient matière à réaction et à réflexion. Parce que, bien sûr, au-delà de la communion entre le théâtre et son public, on trouvait aussi un message – qui aurait gagné à être un peu plus affirmé, ce qui l'aurait aussi rendu, peut-être, plus clivant. Parce que dans le propos s'ébauchaient des propositions de moyens de s'en sortir, qu'on y parlait de communauté, de solidarité et de changer la vie pour créer une société où chacun se sentirait bien. Là se trouvait la vraie fête, dont le théâtre était le catalyseur, dans cette réconciliation des mondes et dans leur écoute mutuelle.
Jour de fête
S Textes Mona El Yafi, Samuel Gallet, Magali Mougel et Karin Serres S Mise en scène Alexandra Tobelaim S Assistanat à la mise en scène Valentine Basse S Scénographie Camille Duchemin S Lumières Alexandre Martre S Costumes Marine Peyraud S Photographie Juliette Paulet S Musique Lionel Laquerrière S Régie générale Jules Charret S Avec Benoît Billon, Stéphane Brouleaux, Alexandra Castellon, Lionel Laquerrière, Elizabeth Mazev, Hugo Rivière S Production NEST - CDN transfrontalier de Thionville - Grand Est S Coproduction Théâtre du Préau - CDN de Normandie - Vire, ERACM - Ecole Régionale d'Acteurs de Cannes et Marseille S Avec la participation artistique du Studio | ESCA S Spectacle pour salle des fêtes (pas besoin de noir) S Création le 19 mai 2026 par le NEST- CDN transfrontalier de Thionville - Grand Est dans la salle des fêtes de Fontoy S Durée environ 2h S À partir de 14 ans
Les quatre épisodes
● Épisode 1 : Le plus bel âge de la vie – 2026 par Karin Serres
● Épisode 2 (1re & 2e parties) : Le vent, la fée et la bonne photographie –2028 par Mona El Yafi
● Épisode 3 : L’inondation – 2031 par Samuel Gallet
● Épisode 4 : Le mariage - 2033 par Magali Mougel
Tournée déjà effectuée, du 19 au 30 mai 2026 : le 19 mai, salle des fêtes de Fontoy ; le 20 mai, Espace multifonctionnel, Veymerange ; le 21 mai, salle Jean Burger, Rombas ; le 22 mai, Salle Fortuné Debon, Neufchef ; le 23 mai, Espace Riom, Boulange ; le 28 mai, Salle Agora, Tussange ; le 29 mai, Espace Charles Ferdinand, Entrange ; le 30 mai, Foyer socio-éducatif L’Altbach, Mondorff