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Arts-chipels.fr

Théâtre en mai 2026. Thésée sa vie nouvelle et Brûle, deux figures du désastre

Théâtre en mai 2026. Thésée sa vie nouvelle et Brûle, deux figures du désastre

Place aux hybrides

Du Parvis Saint Jean rénové, salle du Théâtre Dijon-Bourgogne, à d’autres lieux de la ville le festival demeure « un espace de curiosité et de découverte ». « L’occasion […] de présenter […] des spectacles hybrides, plastiques, poreux aux autres disciplines, où les écritures plurielles sont à l’honneur chez les créateurs et créatrices contemporains », précise Maëlle Poésy, aux commandes du Centre dramatique depuis 2021, première femme à diriger ce centre dramatique national, à la suite d’une lignée de directeurs.

En trente-six ans d’existence, le Festival Théâtre n’a jamais perdu son goût de la création. Tremplin pour des compagnies émergentes, il a aussi accueilli des metteurs en scène de renom. C’est le cas en cette soirée d’ouverture, où l’on a pu voir, porté avec brio par Guy Cassiers et Valérie Dréville, Thésée, sa vie nouvelle, adaptation d’un livre de Camille de Toledo et la première mise en scène de Muriel Carpentier, Brûle, tout aussi remarquable d’invention et de poésie.

Il en va de même pour la suite des propositions croisant théâtre, vidéo, musique et arts plastiques. La directrice du CDN conçoit sa programmation comme « un appel fort et indispensable, dans ces temps de repli obscur, à la tolérance et au dialogue [] à donner une place à celles et ceux que l’on ne veut pas voir ».

Du 22 au 31 mai, quinze spectacles axés sur les écritures contemporaines, notamment d’autrices dont Caroline Arrouas (Dora et Franz, Sauver le jour), Liora Jaccottet (Sans Ulysse) et Juliette Navis (J.C./ Céline/ Pedro). Sans oublier Émilie Faucheux avec Tumeur ou tutu, le Collectif Marthe et son Vaisseau Familles ainsi que le comédien-metteur en scène Simon Roth (Erdal est parti) et l’auteur-metteur en scène Guillaume Caillet (Nos Empereurs).

Côté ouverture à l’international, il faut signaler la pièce du Palestinien Mohammed Al Qudwa, 3 Saisons et 1 corps, créée à Passages Transfestival de Metz. Il y aura aussi Moi, Elles de la franco-chinoise Wang Jing et Gildaa de la Franco-brésilienne Camille Constantin Da Silva. Un échantillon hybride de la création contemporaine.

Brûle. Phot. © Thibault Behaghel – Cie Abysses

Brûle. Phot. © Thibault Behaghel – Cie Abysses

Brûle, un conte noir surréaliste

Un monticule informe rougeoie dans l’obscurité du plateau, agité de mystérieuses convulsions et accompagné d’une voix off synthétique non moins énigmatique : « Je suis Brûle. C’est l’idée que je me fais de moi-même. Tout ici est brûle. Les murs... brûle. L’air... brûle. L’odeur... brûle. La lumière, aussi. »

Deux corps s’extraient lentement du magma incandescent. Lampes frontales, vêtements et visages mâchurés, Pierre Lhenri et Muriel Carpentier, tels des mineurs, prélèvent des décombres carbonisés, disséminés sur la scène : la matière première du spectacle.

Apparaît, en transparence sur un écran de tulle, un être étrange, mi humain, mi animal. On le dirait sorti d’un film d’animation japonais en noir et blanc. C’est Brûle, une silhouette noire qui va évoluer dans un décor en mouvement, fabriqué à vue sur un tapis roulant par les deux comédiens, et projeté sur l’écran par un ensemble de trucages artisanaux en apparence mais sophistiqués.

On voit défiler les paysages calcinés que traverse Brûle, fantôme errant dans un monde ravagé par la chaleur. Dans sa cabane de carton, envahie de poussière, tout est désolation. Lui-même semble se consumer de l’intérieur, exprimant sa douleur d’une voix caverneuse, comme venue d’un monde post apocalyptique. Son état d’être entre en résonnance avec un environnement stérile ou, inversement, c’est par les images d’un univers dévasté que Muriel Carpentier entend traduire un épuisement psychique, ou burn-out, ce mal du siècle..

Venue des arts plastiques, la metteuse en scène convoque ici la matière, les corps, les images et les sons pour créer un monde étrange, d’où émerge sa créature inquiétante.

En utilisant de vieux effets spéciaux du cinéma mais en s’appuyant sur les moyens numériques, elle superpose concret et virtuel pour créer une fantasmagorie cauchemardesque. Dans ce théâtre d’objets et de marionnettes qui emprunte aux films d’animation, tout apparaît et disparaît au gré des manipulateurs et Muriel Carpentier ne cache pas les influences japonaises du Kintsugi (l’art de réparer avec de l’or).

Peintre, photographe, illustratrice, vidéaste et comédienne, la jeune femme  a collaboré à des films et spectacles collectifs. Elle signe avec Brûle sa première mise en scène personnelle. Elle conjugue ici ses talents pour créer un objet théâtral fascinant et inouï, où elle invite le public à « lâcher prise et laisser son imagination vagabonder sans retenue ».

À chacun de tirer de ce conte fantastique, où le monde s’embrase, ses propres conclusions.

Souhaitons au spectacle une longue carrière, après l’accueil chaleureux qu’il a reçu à Dijon.

Thésée. Phot ©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Thésée. Phot ©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Thésée, sa vie nouvelle le vertigineux labyrinthe de la mémoire

Seule en scène, Valérie Dréville incarne l’auteur d’une autofiction qui, hanté par des deuils familiaux, remonte le fil des générations et de la grande histoire. Guidée par la mise en scène et en image de Guy Cassiers, elle ressuscite des mémoires d’outre-tombe, convoquées par le romancier Camille de Toledo.

Une adaptation fidèle

Séduits par la sombre sobriété de ce roman ciselé, dont la rythmique se prête à une transposition théâtrale, la comédienne et le metteur en scène en livrent une adaptation fidèle et nuancée.

« Un père demeure seul devant la corde à laquelle son fils s’est pendu. [] Terreur, à la suite de l’aîné, d’être le frère restant ». Valérie Dréville, dans un élégant costume noir et d’une voix calme, entre dès le début dans le vif du texte. Elle en suivra les méandres en se glissant dans la peau du narrateur, Thésée, double romanesque de l’écrivain, en dialogue de ses fantômes.

Immobile au centre du plateau, sur un tapis de photos exhumées d’albums de famille ou d’épisodes historiques qui, au fur et à mesure du récit se reflèteront sur un écran géant, Valérie Dréville entre en relation avec les membres d’une lignée marquée par des morts violentes dont la mémoire a été refoulée. « Il y a le silence et ce qu’on y entend ». Un silence que Thésée va faire parler.

Après le suicide de son frère, suivi de peu par le décès de ses parents, Thésée quitte « la ville de l’ouest » pour une nouvelle vie, dans une ville de l’est parlant une autre langue – qu’on devine être Berlin , emportant trois cartons d’archives. Mais il est poursuivi par ce qu’il fuit. Son corps se paralyse, lui rappelant ce qu’il ne veut entendre. Il ouvre les cartons et avec eux les « fenêtres du temps »… Débute une enquête documentaire et fictionnelle qui navigue entre les vies de ses ancêtres et l’histoire sociale et politique de l’Europe

À la poursuite des fantômes

Sur l’écran géant en fond de scène, où le visage de la comédienne s’inscrit en surimpression, des photos défraîchies apparaissent : Talmaï, le sage ancêtre juif d’Andrinople, et son fils Oved, mort prématurément sans avoir prononcé les prières qu’on ne lui a pas transmises ; le fringant grand-oncle Nissim, tombé au champ d’honneur en 1914-1918 avec son régiment de goumiers algériens ; son frère Nathaniel, grand-père de l’auteur, devenu un magnat de l’industrie française ; Esther, la mère de Thésée, et son père, le brillant Gatsby, un couple à succès… On entend, dans ce récit, le procès de l'insatiable désir de croissance, de richesse et de réussite de la France de l’après-guerre, incarnée par le grand-père et les brillants jeunes parents.

Thésée. Phot ©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Thésée. Phot ©Théâtre Vidy-Lausanne Claudia Ndebele

Rompre avec la malédiction

L'irrépressible désir d'avenir de cette famille, qui l’a coupé de ses racines juives, serait-elle la source d’une malédiction dont Thésée est l’héritier et dont il devra couper le fil ? L’auteur le laisse entendre : « Que puis-je attendre,/ moi, de ma lignée ?/ N’ai-je pas perdu ma famille ? Je n’ai jamais appartenu ;/ je ne suis pas le fils des miens ; je naîtrai un jour à venir ;/ je ne laisserai pas le passé hanter l’avenir. »
Tel le héros antique combattant le Minotaure, Valérie Dréville prend ce récit à bras le corps mais avec une grande douceur. Elle se contente d’incarner le texte, en restant à distance des tragédies qu’il narre. Sans jamais rompre le fil d’Ariane, elle remonte sur plusieurs générations, jusqu’en 1908, en Turquie, en jouant simplement avec les images orchestrées par Guy Cassiers.

Les artistes relaient avec justesse et sans pathos cette histoire en partie autobiographique et en partie inventée car, si la plupart des événements relatés par Camille de Toledo sont authentiques, tout comme les archives qu’il a confiées aux artistes et qui se diffractent sur l’écran, il n’est pas issu d’une famille juive, et son nom de plume est un pseudonyme. Ainsi va-t-il du roman et du théâtre, miroirs d’une réalité réinventée.

Brûle S D’après une histoire écrite et mise en scène par Muriel Carpentier S Jeu et vidéo live  Pierre Lhenri, Muriel Carpentier S Aide à la mise en scène, dramaturgie et jeu Clémence Laboureau S Vidéo et effets spéciaux Lionel Thenadey, Muriel Carpentier S Écriture des poèmes et des textes Emanuel Campo S Régie générale et vidéo Guillaume Junot S Création et régie lumière Lila Burdet S Création et régie son Geoffroy Daguet S Mise en mouvement  Sanja Kosonen, Eider Nunes S Scénographie, costumes, accessoires, construction Théo Vacheron, Naïma Valiente, Muriel Carpentier S Regards extérieurs Collectif Mulupam, Eider Nunes, Erik Lorré S Production compagnie Abysses coproduction TDB S Création le 22 mai 2026, salle Jacques Fornier, Dijon, dans le cadre de Théâtre en Mai S Durée 1h

Thésée, sa vie nouvelle S D’après le roman de Camille de Toledo S Conception et mise en scène Guy Cassiers et Valérie Dréville S Avec Valérie Dréville S Vidéo Vidéo Bram Delafonteyne S Son Jeroen Kenens S Lumière Zèlie Champeau S Collaboration artistique Benoît de Leersnyder S Assistanat mise en scène Tristan Pannatier S Regard extérieur Blandine Savetier S Accessoires, costume et construction du décor Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne S Régie générale Guillaume Zemor S Régie vidéo Nicolas Gerlier, Sebastian Hefti, Sébastien-Philippe Sozedde (en alternance) S Régie lumière Matthias Schnyder, Cassandre Colliard (en alternance) S Régie son Marc Pieussergues, Charlotte Constant (en alternance) S Production Théâtre Vidy-Lausanne S Coproduction Bonlieu Scène nationale Annecy, Le Volcan Scène nationale du Havre, Tandem Scène nationale (Arras, Douai), Mixt terrain d’arts en Loire-Atlantique (Nantes), Théâtre Dijon-Bourgogne Centre dramatique national, Les Gémeaux Scène nationale (Sceaux), Les Célestins Théâtre de Lyon, Le Maillon Théâtre de Strasbourg – Scène européenne, Maison Saint-Gervais (Genève), MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny) S Durée 1h40
Création le 23 avril 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
22 au 24 mai 2026 Théâtre en mai Dijon
28-29 mai 2026 Tandem Scène nationale Arras-Douai
12-24 juillet 2026 Festival d’Avignon L’Autre Scène Grand Avignon Vedène

Théâtre en mai du 22 au 30 mai 2026 Théâtre Dijon-Bourgogne, Centre dramatique national, Parvis Saint-Jean, rue Danton, Dijon   T. : 03 80 30 12 12 ; tdb-cdn.com

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