30 Mai 2026
Du 4 au 24 mai, la Garance, scène nationale de Cavaillon, proposait spectacles et rencontres autour de la nourriture, en ce qu’elle inspire de récits aux artistes. Depuis les lieux de production, des aliments jusqu’à l’assiette et le repas partagé, le public est invité à consommer l’art culinaire sans modération.
Marier culture et agriculture
Il parut logique à Chloé Tournier, en prenant les rênes de La Garance, il y a cinq ans, d’offrir au public une programmation en harmonie avec le territoire de la petite ville de 26 000 habitants où le théâtre est implanté. Au bord de la Durance, entre Lubéron et Alpilles, Cavaillon est le plus important marché aux fruits et légumes de l’Hexagone, réputé pour ses melons. Sera-t-il bientôt le pays du théâtre gourmand ? Le festival Confit ! s’inscrit, depuis quatre ans, comme le point d’orgue de chaque saison théâtrale, focalisée « sur de nouvelles alliances entre le vivant sous toutes ses formes ».
Il s’agissait, pour la directrice, non seulement de mettre en valeur des spectacles autour de repas, une tendance qui semble inspirer un certain nombre d’artistes, mais de susciter des projets qui rendent compte des cultures liées aux activités paysannes et agro-alimentaires environnantes : « Confit ! nous amène à sillonner les routes vauclusiennes à la rencontre des invisibles de l’agriculture. En France il y a 800 000 ouvrier·es agricoles, pour 400 000 agriculteur·ices. Leurs histoires, leurs parcours, leurs vies sont peu documentés. » Cette saison, la Garance lance « un projet de territoire avec ces femmes et hommes des champs : Hors Champs. Les invisibles de la restauration seront aussi représentés.
Confit ! se prolonge par A Tavola, des rencontres entre chercheur·ses, anthropologues et agronomes... pour s’interroger, face aux multiples changements climatiques, sur ce qu’on mangera demain et avec quelles méthodes de production.
Ça mijote
« La création artistico-culinaire connaît un essor remarquable. Des artistes cuisinent, invitent le public à manger et à partager des récits. Une expérience esthétique, relationnelle et politique. » Partant de ce constat, Chloé Tournier lance cette année le réseau « Ça mijote », réunissant des structures culturelles autour d’une même envie : « penser et visibiliser les formes artistiques liées aux cultures et pratiques culinaires. » « Ensemble, ses membres entendent favoriser la réflexion, la diffusion de ces projets. Quels nouveaux protocoles relationnels s’inventent à table ? Comment produire et accueillir ces formes exigeantes, en levant les freins logistiques et financiers potentiels ? » Avec, à la clef, une boîte à outils collaborative pour répondre à des questions pratiques voire terre à terre (vaisselle, service, TVA, etc.).
Pour Matthias Tronqual, directeur de la scène nationale de l’Essonne qui a rejoint le réseau : « Le repas est un des derniers liens communs de convivialité. Il englobe la notion d’hospitalité : accueillir des gens de cultures différentes [...] L’alimentation est un sujet apaisant, fédérateur, qui reconnecte au corps, au territoire et aux autres. » Il a de son côté impulsé un festival : Mets et Merveilles.
D’autres projets mijotent au Channel de Calais et au NEST de Thionville-Grand Est... Ils seront une quarantaine de responsables de lieux, artistes et cuisiniers à se réunir pendant le festival, après avoir assisté aux spectacles. Dont Floriane Facchini, autrice l’an dernier d’un banquet paysan donnant voix à ceux qui cultivent, La Cucine. Elle nous sert cette année des « pâtes antifascistes », affirmant que le théâtre comestible ne se réduit pas au convivial.
La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi, un plat de résistance
« Vous n’allez pas seulement regarder un acte culinaire socio-magique, ingérer des pâtes antifascistes ; avec nous il y a ceux qui sont présents pour les servir », indique Floriane Facchini, tandis qu’elle réunit devant nous les ingrédients nécessaires à sa recette familiale de fettuccine : farine et œufs. Tout réside ensuite dans le tour de main.
Pourquoi son grand-père l’incitait-il à parler politique en mangeant des pâtes ? Elle va creuser la question et découvrir que Mussolini les avait interdites. Un comble pour les Italiens. À la place, le dictateur préconisait le riz – cultivé en abondance –, parce que l’Italie manquait de blé. De plus Filippo Tommaso Marinetti, chef du mouvement futuriste, proche du Duce, les dénonçait comme symbole de mollesse et de passéisme : « Le peuple qui mange trop de pâtes devient lent, pessimiste et nostalgique. » Alors, malheur aux mangeurs de spaghettis ! Surtout à ceux qui les partageaient avec leurs voisins, comme les frères Cervi, partisans antifascistes, dans le Nord de l’Italie.
En 1943, la famille Cervi décide de cuisiner des pâtes pour tout leur village, pour célébrer la destitution de Mussolini : un acte inacceptable sous le régime fasciste. Les sept garçons de la famille, Gelindo, Antenore, Aldo, Ferdinando, Agostino, Ovidio et Ettore furent exécutés par des soldats de la République de Salò. Et Alcide Cervi, leur vieux papa, dans un livre qu’il a publié, I miei sette figli, leur rend hommage et compte sur ses filles et ses onze petits-enfants pour reprendre le flambeau. Célébrés par l'écrivain Italo Calvino, le cinéaste Gianni Puccini, ces partisans sont bien connus en Italie. Le 25 juillet, on célèbre la Pastasciutta antifascista de Casa Cervi dans plusieurs villages et villes d’Italie, encore aujourd’hui, sous le gouvernent néofasciste de Melloni ! Floriane Facchini entend populariser cette pratique de l’autre côté des Alpes, à sa manière.
Tout en nous contant cet acte de résistance, d’une main agile, l’artiste fabrique le repas qui nous sera servi devant le théâtre. Des images documentaires projetées sur un écran et des musiques de circonstance l’accompagnent, ainsi qu’une dégustation de tisanes des montagnes d’Émilie Romagne, patrie de la famille Cervi.
Pour plus de convivialité, les assiettes de pâtes, délicieuses, servies par des bénévoles, sont posées sur des tables sans pied, construites pour l’occasion. Ce sont – ô combien symbolique – les genoux des convives qui, solidaires, soutiennent les planches de ce théâtre. Le spectacle se prolonge en plein air par des discussions animées que Floriane Facchini souhaiterait politiques, comme le lui demandait son grand-père.
Artiste « complice » de La Garance pour trois saisons, la jeune Italienne, installée aujourd’hui à Marseille, explore les notions de territoire, de paysage et d’alimentation. Elle enquête sur les patrimoines culinaires et immatériels et sur comment un territoire nous « nourrit ». Une démarche originale à suivre.
La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi
S Conception, écriture, mise en scène, jeu et sfoglina (confection de pâtes) Floriane Facchini S dj et vidéaste Charline Thiriet S Musicien Renaud Vincent S Dramaturgie et regard extérieur Maria Da Silva S Conception scénographique Barreau & Charbonnet et Manu David S Construction et régie générale Manu David S Création lumière Viviane Descreux S Collaboration artistique Johanna Rocard S Collaboration culinaire Marianna Melis S Photographe Clément Martin S Graphisme Fred Fivaz S Chargée d’administration et de production Lorène Bidaud S Chargée de la coordination et du développement Ninon Bardet S Création à La Garance, Scène nationale de Cavaillon, les 19, 20 et 21 mai 2026
Les 29, 30 et 31 mai 2026 Le ZEF, scène nationale de Marseille
Les 4, 5, 6 et 7 juin 2026 Le Channel, scène nationale de Calais
Les 11, 12 et 13 juin 2026 L’Agora, scène nationale de l’Essonne