27 Mai 2026
Dans la réécriture aussi brillante qu’ingénieuse par Évelyne de la Chenelière, du roman largement autobiographique de Virginia Woolf, Vers le phare, et dans la très fine mise en scène de Florent Siaud, c’est toute la complexité d’une vie de femme qui déploie ses multiples reflets et facettes, au passé comme au présent, en même temps qu’une traversée du champ de l’écriture.
Le plateau éclairé délivre une image d’abandon et de ruine. Un piano démoli dont le clavier s’étale au sol et des tabourets renversés donnent le ton en évoquant un monde autrefois luxueux mais à l’abandon. Les circonvolutions d’un haut rideau composé de chaînettes dorées qui entourent ce décor confortent l’idée d’une splendeur passée en même temps qu’ils suggèrent un espace trouble, incertain, sinueux, non réaliste. Tantôt opaque et tantôt translucide, il laissera parfois passer derrière lui des ombres de personnages qui se dessinent ou deviendra écran brumeux sur lequel apparaîtront au fil de l’évocation, réminiscences de lieux ou personnages.
Durant tout le spectacle nous naviguerons à la lisière entre réalisme et onirisme, dans cette incertitude qui rend les lieux mouvants et le temps poreux, avec ses allers-retours entre passé et présent permanents, sa référence équivoque à l’époque victorienne et au monde d’aujourd’hui.
Deux femmes face à face
Dans ce lieu de désolation, une femme portant pantalon est apparue en costume contemporain. Lily Briscoe est peintre. Pourtant, dans cette maison de bord de mer qui a pour point d’ancrage un phare aussi attirant qu’il est fruit défendu – sa visite, soumise au maître de maison, est décrétée impossible en raison du mauvais temps –, elle ne parvient pas à venir au bout du tableau qu’elle a entamé. Entre autres raisons : l’épouse du maître de maison, Madame Ramsay, qui la fascine, en dépit de son traditionalisme absolu.
Digne mère dotée, dans cette famille aisée, de huit enfants, Madame Ramsay couve sa maisonnée avec une attention sans faille, qui vire parfois à l’obsession du bien-être de chacun, comme toute mère et épouse de l’époque victorienne se doit d’être. Ce rôle que la société lui a donné, elle l’assume sans remettre en question son bien-fondé, bien qu’elle admire l’indépendance de Lily. C’est donc tout naturellement qu’elle imaginera de faire rentrer Lily dans le rang par le mariage et les charges de famille, ce dont Lily se garde parce qu’elle désire conserver sa liberté.
Lorsque les deux femmes apparaissent ensemble sur la scène, elles n’échangent pas, ne dialoguent pas. Elles se livrent plutôt à des monologues croisés. Isolées chacune dans sa bulle, elles se commentent elles-mêmes, se justifient de leur comportement, étrangères l’une à l’autre, avant d’établir le parallèle entre elles, de se rapprocher et de s’entretenir ensemble puis de se séparer à nouveau.
Au costume moderne de Lily s’oppose la longue robe 1900 dans laquelle Madame Ramsay se trouve corsetée. Une référence au portrait que le peintre Fernand Khnopff fait, vers 1887, de sa sœur Marguerite, à qui il vouait un véritable culte, dans lequel la jeune femme est présentée comme un beau lis blanc qui respire la pureté et l’innocence.
Au fil du spectacle, les changements de costumes des deux femmes révèleront la nature des liens qui les unissent. Hautement symboliques, ils exprimeront les tentations et tentatives auxquelles chacune fait face. On verra Lily, amoureuse de Madame Ramsay dont elle refuse cependant la féminité policée et les devoirs de sa charge – le mariage, les enfants, la tenue de la maison et la vie mondaine – adopter la même robe ajustée dans l’idée folle de se fondre dans son idole avant de revenir à sa tenue d’origine en pantalon tandis que Madame Ramsay se dépouillera de sa tenue féminine et étriquée dans un parcours d’émancipation révélateur.
Dans l’ombre, le personnage de Virgina Woolf
Lumières, lumières, lumières part du propos de Virgina Woolf présent dans Vers le Phare, aussi nommé, dans sa traduction française, la Promenade au phare, un roman publié en 1925. Dans cette œuvre considérée comme la plus autobiographique de l’écrivaine, Virginia Woolf trace de sa famille un portrait critique, mettant en scène un père omnipotent mais lointain, sir Leslie Stephen, qu’elle classe dans la catégorie détestée des « mâles victoriens » tandis qu’elle ternit l’image de la parfaite mère de famille victorienne, la sienne, envahissante et traditionnaliste. Madame Ramsay, comme Julia, la mère de Virginia, a huit enfants. La maison que la famille occupe, durant les vacances, Talland House en Cornouailles, donne sa forme, sa faune et sa flore à sa transposition opérée par l’autrice dans l’île de Skye, en Écosse.
Quant à Lily Briscoe, elle est, de manière transparente, un avatar de Virginia Woolf, créatrice comme la femme peintre qu’elle met en scène, mais sur le plan de l’écriture. Féministe, elle plaide pour l’accès aux femmes à l’éducation, s’engage pour qu’elles obtiennent le droit de vote et revendique le même statut et les mêmes conditions que les hommes dans le domaine de l’écriture. On retrouvera aussi dans le personnage de la jeune femme homosexuelle un écho de la liaison de Virginia avec Vita Sackville-West et de ses épisodes dépressifs liés à la mort de ses parents ou au traumatisme des relations incestueuses que lui imposent ses demi-frères.
La transposition d’une forme littéraire
L’un des caractères novateurs du roman de Virgina Woolf tient au sujet lui-même et à la manière dont il est pris en charge par l’écriture. Car la romancière s’inscrit dans la lignée de Marcel Proust et de James Joyce en sacrifiant l’« intrigue » au profit de l’introspection psychologique. Le roman comporte peu de dialogues et l’« action », quand elle existe, n’est que sous forme infime. Ce sont les pensées des protagonistes ou les observations qu’ils font qui guident les monologues qui peuplent le roman.
Suivant le cours nécessairement brisé et sinueux de la pensée, le parcours en zigzag du roman est en même temps une réflexion sur la fuite du temps. La guerre passera sur la situation d’origine, apportant son lot de morts et de douleurs et sa traversée nous ramènera au décor de la pièce avec son lieu à l’abandon, racontant l’éphémère et l’impossibilité d’arrêter le temps.
Il sera d’autant plus insaisissable que Madame Ramsay mourra et que son fantôme reviendra hanter les lieux.
Le roman de Virginia Woolf était, en matière de narration, construit en trois parties. La première et la troisième suivaient le fil des pensées de chaque personnage, alors que la deuxième était contée par un narrateur extérieur. Ce procédé visait à laisser le lecteur libre de sa propre interprétation sans lui imposer le point de vue du narrateur.
En superposant les récits de Lily et de Madame Ramsay sans nécessairement les unir, Évelyne de la Chenelière laisse le spectateur se forger son propre point de vue, et surtout mesurer la complexité d’analyse qui résulte du croisement de ces points de vue.
Reflets piégés
Non seulement la structure joue la déstructuration, qui donne au récit ce caractère fluctuant, insaisissable, ne laissant au spectateur que la possibilité d’en épouser les méandres pour en percevoir la complexité contradictoire, mais elle entretient l’équivoque, qui est renforcée par le jeu de miroirs auquel le texte donne lieu.
Non seulement, sur ce texte de fiction, Virginia Woolf donne à entendre le rapport ambigu, fait d’admiration et de mépris, d’amour et de rejet, qu’elle entretient avec ses parents, mais elle pose aussi son regard de poétesse et de femme libre sur un monde contraint où les femmes ne disposent d’aucun statut, ce qui nous renvoie à notre position de public du XXIe siècle regardant avec nos yeux d’aujourd’hui une situation qui, en dépit des avancées de la condition féminine, laisse encore beaucoup à faire.
Jouant de la littérature et de la force de l’écriture, Vers le phare et, à sa suite, Lumières, lumières, lumières nous renvoient aussi à la manière dont s’écrit une histoire et dont on la comprend : non comme un continuum logique, traversé de raisons et de leurs conséquences, mais comme un voyage où affluent les images, avec des pensées sautant du coq à l’âne sans souci d’une quelconque rationalité. Un espace intérieur pour appréhender le monde et le décrire, au-delà de toute « objectivité ».
Épatantes dans cet exercice difficile qui sollicite sympathie mais critique, compassion et mise à distance, Florence Viala et Aymeline Alix sont convaincantes, la première dans le registre attachant de cette femme qui voit son monde se défaire mais le défend en dépit de tout, la seconde plongée dans les contradictions entre ses convictions et son attirance. Le phare y apparaît comme la lumière qui troue les ténèbres, l’accomplissement d’elles-mêmes auquel aspirent les deux femmes et auquel elles parviendront.
Jeu des actrices, mise en scène et scénographie concourent ici à rendre le caractère profondément novateur d’une écriture qui pose l’intériorité et les échappées belles qui s’y attachent comme aune d’une analyse du monde. Ils parviennent à matérialiser et faire théâtre d’un processus qui est d’abord mental. Leur osmose fait de Lumières, lumières, lumières un spectacle très abouti.
Lumières, lumières, lumières d’Évelyne de la Chenelière, librement inspiré de Vers le phare de Virginia Woolf
S Mise en scène Florent Siaud S Scénographie Romain Fabre S Costumes Jean-Daniel Vuillermoz S Lumières Nicolas Descôteaux S Vidéo Éric Maniengui S Conception sonore Vincent Legault S Son Maxime Gamache S Assistanat à la mise en scène Natalie van Parys et Mélodie Lupien S Avec la troupe de la Comédie-Française Florence Viala (Madame Ramsay), Aymeline Alix (Lily Briscoe) S En coproduction avec Les songes turbulents S Le texte est publié par les éditions Théâtrales S Remerciements au Théâtre Nanterre Amandiers – CDN S La compagnie Les songes turbulents bénéficie du soutien des Théâtres de Compiègne, du Conseil des arts de Montréal, du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts du Canada, de la Délégation générale du Québec à Paris, de la Région Hauts-de-France, de la DRAC des Hauts-de-France et du Conseil départemental de l’Oise
Du 13 mai au 28 juin 2026, du mercredi au dimanche à 18h30
Studio-Théâtre de la Comédie-Française – Galerie du Carrousel du Louvre, Place de la Pyramide inversée, 99 rue de Rivoli, Paris 1er
Rés. comedie-francaise.fr
TOURNÉE AU CANADA
• Montréal - Théâtre Denise-Pelletier : du 2 au 19 septembre 2026
• Québec - Domaine Cataraqui (lecture publique) : 7 septembre • Longueuil - Théâtre de la Ville : 22 septembre 2026
• Ottawa - La Nouvelle Scène Gilles Desjardins (anciennement Théâtre du Trillium) : 24, 25 et 26 septembre 2026
• Mauricie - Chapelle du Camps du Lac vert, dans le cadre du Festival « Arts en Mauricie » (lecture publique) : 27 septembre 2026
• Baie-Comeau - Centre des Arts : 30 septembre 2026
• Rimouski - Théâtre du BIC : 3 octobre 2026
• Saguenay - Théâtre La Rubrique : 7 octobre 2026