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Arts-chipels.fr

Brundibár. À l’Opéra-Comique, la Maîtrise populaire donne voix aux enfants assassinés de Terezín.

Phot. © MD

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L’Opéra-Comique clôt sa saison sur le spectacle de la Maîtrise populaire et se prépare à une année d’itinérance, en raison de travaux importants. Ses prochaines productions seront accueillies par le Grand Palais, le Théâtre de Gennevilliers, le musée d’Orsay, la Cité internationale des Arts, le TAP-Scène nationale de Grand Poitiers, le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, l’Opéra de Rennes, le lycée Carnot et le collège François Couperin, The Juilliard School et Villa Albertine... Il y aura aussi des événements dans le vaste Foyer richement décoré. On pourra donc continuer à admirer Le Drame lyrique, une statue d’Alexandre Falguière disparue pendant la guerre, retrouvée en Allemagne, qui vient de reprendre sa place dans le hall de la Salle Favart. Une œuvre chahutée par la Guerre, tout comme Brundibár.

Phot. © Stefan Brion

Phot. © Stefan Brion

Une fable pour enfants au destin tragique

Chaque année, dans la programmation de l’Opéra-Comique, les jeunes de la Maîtrise populaire participent à une production qui leur est dédiée, leur offrant l’opportunité d’explorer les territoires du lyrique et d’y convier le public. Cette initiative a vu le jour en 2016 avec Inondation de Joël Pommerat. L’an dernier nous avons pu découvrir La Grande Affabulation, une pièce baroque sur le monde contemporain, proposée par Benjamin Lazar et Geoffroy Jourdain. Cette fois, la soirée est construite autour d’un opéra écrit pour les enfants à l’orée de la Deuxième Guerre mondiale et qui, dans le contexte du nazisme, connut un destin particulièrement dramatique.

C'est l'histoire d'un bonimenteur qui monopolise la parole publique. Ses discours tonitruants, au son de l’orgue de barbarie, étouffent les autres voix et il menace de faire taire ceux qui ne sont pas d'accord. Deux enfants, Pepíček et Aninka, à la recherche de lait pour soigner leur mère malade, vont devoir affronter Brundibár. Ils viendront à bout du tyran avec l’aide d’un oiseau, d’un chat et d’un chien et de tous les enfants, entraînés à chanter mieux et plus fort que lui.

Au printemps 1938, Brundibár, écrit à Prague par l'auteur et artiste Adolf Hoffmeister et le compositeur Hans Krása, sous couvert d’un opéra pour enfants, ne revêtait pas le même sens pour les jeunes interprètes que pour les adultes. Pour les Tchécoslovaques, menacés d’invasion par l'Allemagne, le tyran s'appelait Adolf Hitler et ils espéraient encore que le concert des nations sauverait leur jeune République. On connaît la suite : juste après la conférence de Munich, l'armée allemande entre en Tchécoslovaquie le 16 mars 1939, Sympathisant communiste, Hoffmeister s'échappe en France avec l'aide de Louis Aragon. Mais Krása, demeuré à Prague, est déporté à Theresienstadt en août 1942. Anciennement Terezín, la ville a été rebaptisée pour devenir le camp de détention des Juifs de Bohême-Moravie. C’est là que le compositeur va créer Brundibár, avec les enfants du camp. Pour la plus grande joie de ces derniers, alors que l’événement a été instrumentalisé par les nazis. Un extrait du spectacle figure dans le film de propagande visant à montrer au monde Theresienstadt comme une ville modèle, où les juifs sont heureux. Le mini opéra avait été représenté auparavant clandestinement dans un orphelinat juif, à Prague en 1942.

Phot. © Stefan Brion

Phot. © Stefan Brion

Une soirée composite

Comment mettre en scène Brundibár, lourd aujourd’hui de d’un contexte historique et du destin tragique de ses premiers interprètes ? « Travailler sur un sujet aussi grave avec des enfants rendait cet objet artistique à la fois dangereux et intéressant », dit Muriel Mayette-Holz qui signe la mise en scène avec Jean-Claude Berutti.

Vu la brièveté de l’opéra, Louis Langrée, qui dirige pour la première fois la Maîtrise populaire de l'Opéra-Comique, et les metteurs en scène complètent la soirée par d‘autres œuvres musicales. Côté narratif Brundibár est précédé d’extraits d’un conte de Noël de Jean-Claude Grumberg.

En ouverture, l’orchestre joue Mládí (« Jeunesse ») de Leoš Janáček pour ensemble à vents, une pièce dynamique qui nous met dans l’ambiance. Elle sera suivie de Petit Papa Noël d’Henri Martinet, arrangement de Brice Legée – version à cinq voix. Ce chant populaire nous amène tout droit à Pitchik à Pitchouk de Jean-Claude Grumberg. C’est l’histoire d’une vieille qui, se sentant seule le soir de Noël, veut rejoindre son mari au ciel en grimpant dans la cheminée. Elle y rencontre un vieux Père Noël, veuf lui aussi. Dans un dialogue burlesque, ils confrontent leurs solitudes. Sous couvert d’une comédie triviale, le dramaturge aborde ici des sujets graves et, jouée par des enfants, dans des uniformes tristounets, la pièce prend ici une saveur douce amère, dans le décor d’une salle de classe rétro où l’on s’amuse plus que l’on étudie. « La bonne neige », « De grandes cuillers de neige » (extraits d’Un soir de neige) et « O magnum mysterium » (extrait de Quatre motets pour le temps de Noël) de Francis Poulenc, entonnés par les enfants, sous la baguette de Louis Langrée, confèrent une dimension onirique à un univers qui ne l’est pas et préparent à l’arrivée de Brundibár.

Phot. © Stefan Brion

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La version Terezín de Brundibár

Du décor sévère de l’école, la scène s’ouvre sur une place publique où grouille une foule d’enfants. Coiffés de grands masques bricolés avec des cartons et peinturlurés, certains figurent les commerçants de la ville où se sont égarés Pepíček et Aninka, à la recherche de nourriture pour leur mère. On pense à Hansel et Gretel perdus dans la forêt. Sans le sou et terrorisés par le discours du braillard Brundibár, au visage de carnaval, lui aussi taillé dans du carton, les gamins désespèrent. Ils seront secourus par Chat, Chien et Moineau et, entraînant avec eux tout le monde à chanter, ils chasseront le monstre joueur d’orgue. Grâce à la solidarité de tous les enfants, ils triomphent la barbarie car ils ne se sont pas laissé piéger.

La version Terezín de Brundibár, orchestrée par Hans Krása pour treize musiciens, préserve un équilibre entre les effets qui proviennent de la fosse, et ceux chantés sur scène. Une dynamique s’établit entre la douzaine d’instrumentistes et trois douzaines de chanteurs, et la ligne de chant n’est jamais oblitérée ni atténuée par les divers instruments. L’écriture vocale, assez simple dans les ensembles, se révèle plus complexe dans les duos ou les trios. On y entend quelques accents de jazz et de folklore tchèque, dans les mélodies de valse, dans les extraits figurant l’orgue de barbarie ou dans la première chanson entonnée par le frère et sœur pour gagner de l’argent. Cette musique, facile d’accès, divertissante et simple à retenir, est bien adaptée aux différents niveaux de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique

Phot. © Stefan Brion

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Brundibár pour mémoire

Metteurs en scène et directeur musical remettent le conte moral optimiste de Hoffmeister et Krása dans le contexte historique de sa création en choisissant de clore la représentation sur des images du film tourné le 23 juin 1944, lors d’une visite du Comité international de la Croix-Rouge, qui a alors pu applaudir Brundibár. Des images du spectacle ont été insérées dans le documentaire Theresienstadt que l'acteur Kurt Gerron, lui aussi prisonnier, est forcé de réaliser.

À l’Opéra-Comique, se superposent aux visages des jeunes de la maîtrise, ceux des enfants du camp, saluant le public devant un décor rudimentaire naïf de papiers peints et de cartons. S’élève alors le chant déchirant, en allemand : Ich wandre durch Theresienstadt, de la compositrice Ilse Weber (1903-1944), un des titres qu’elle interprétait à la guitare avec les enfants du camp. « Je me promène dans Theresienstadt/ Mon cœur est lourd comme du plomb [...] Theresienstadt, Theresienstadt/ Quand la souffrance prendra-t-elle fin / Quand serons-nous à nouveau libres ? » Elle aussi périt à Auschwitz, déportée avec les enfants de Terezín.

Dans la représentation donnée par les jeunes de la Maitrise, cela ne sera pas montré explicitement mais largement sous-entendu, tout comme le fait que les rôles principaux, les autres chanteurs et les musiciens, seront déportés à Auschwitz. Y compris Hans Krása. Seuls quelques-uns survivront pour en témoigner.

Grâce la brochure éditée par l’Opéra-Comique et très documentée, on apprendra bien d’autres choses sur cette histoire. À savoir que le spectacle a été monté avec peu de moyens, comme on le voit sur les images, mais avec beaucoup d'ingéniosité et d'enthousiasme, par Zelenka et Freudenfeld fils, qui encadrent des dizaines d'enfants plus ou moins turbulents, ravis de dissimuler l'étoile jaune sous leur costume. La vie culturelle, et particulièrement musicale, est riche à Theresienstadt, et moralement indispensable. Le succès de Brundibár est immense. Tout le monde comprend le message d'espoir de l'opéra. Cinquante-quatre représentations sont données par la suite pour le public des détenus, dans un camp qui sert de vitrine aux nazis.

On ne peut aujourd’hui recevoir l’œuvre – et pour les enfants la jouer sans faire abstraction de la Shoah. Comme autrefois les enfants juifs, les jeunes interprètes jouent parfaitement le jeu du conte populaire naïf, tout en ayant conscience du destin de ceux qui tinrent ces rôles à leur place, il y a plus de quatre-vingt ans « Quand je joue Pepíček, je pense à l’enfant qui jouait ce rôle sans savoir ce qui l’attendait, ça donne une autre dimension à ce qu’on fait », dit l’un d’eux.

Ils en saisissent aussi le message : « C’est une histoire un peu triste, mais surtout une histoire collective. Sur scène, on voit comment tous les enfants et les animaux se rassemblent pour aider Aninka et Pepíček. Ensemble, ils finissent par y arriver. »

Depuis les années 1970 et le développement des opéras pour enfants, l'œuvre a fait l'objet d'une vaste redécouverte. Elle est aujourd'hui jouée partout, en tchèque ou en traduction. Les deux partitions de Brundibár, celle de Prague et celle de Theresienstadt, sont conservées au Mémorial de Terezín, aujourd'hui en République tchèque.

Brundibár Opéra pour enfants en deux actes | Version de Terezín S Musique Hans Krasà S Livret Adolf Hoffmeister S Adaptation Chantal Galiana
S Direction Louis Langrée Mise en scène S Muriel Mayette-Holtz, Jean-Claude Berutti  S Décors et costumes Rudy Sabounghi S Lumières François Thouret S Chorégraphie Christine Bonneton S Dessins Louis Lavedan S Assistant à la direction musicale Liochka Massabie S Assistante à la mise en scène Alessandra Puliafico S Assistant aux décors Julien Soulier S Assistante aux costumes Claire Schwartz S Cheffe des chœurs Clara Brenier S Etude des rôles Dorothée Voisine S Cheffe de chant Katia Weimann S Avec en alternance Arthur Richard, Elias Passard (Pepíček), Yasmin Heck, Mateus, Sarah Bourezg (Aninka), Colin Renoir-Buisson, Léo Bianconi-Simon (Brundibár), Tiago Lucet-Rémy, Giacomo Rattenni (Le crémier), Joachim Garcenot, Raphaël Provost (Le gendarme), Ulysse Dureau, Désiré Lubek (Le boulanger), Emmanuella Traore, Mila Massarotti (La marchande de glaces), Hana Derraji Schrader, Rébecca Mace Buchman (Le moineau), Théonie Forsans, Sarah Vinum- Baudrand (Le chien), Henza Khouader, Cloé Mauviel (Le chat) S Solo Ilse Weber Camille Flament S Chœur Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique S Production Opéra-Comique S Durée 1h15

Du 3 au 8 juin 2026 - Opéra-Comique 1, place Boieldieu – 75002 Paris
www.opera-comique.com  Téléphone billetterie +33 (0)1 70 23 01 31

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