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Arts-chipels.fr

Nuit sans aube, une pierre à la place du cœur.

Phot. © S. Brion

Phot. © S. Brion

À la tête de l’Orchestre philarmonique de Radio France, Matthias Pintscher dirige son nouvel opéra, composé sur le livret de Daniel Arkadij Gerzenberg, adapté en version française. Un conte fantastique dans une forêt sonore habitée d’esprits maléfiques. Une commande de l’Opéra comique.

Un conte moral revisité

Das kalte Herz (Le Cœur froid), titre sous lequel l’opéra a été créé au Staatsoper de Berlin, est emprunté à un conte, connu de tous les enfants allemands. Le livret du poète et pianiste Daniel Arkadij Gerzenberg, écrit en osmose avec la musique, s’éloigne de la narration du fameux opus de Wilhelm Hauff, qui en 1827, sous couvert de féérie, se voulait une critique du capitalisme naissant. Dans ce conte, issu du recueil L’Auberge du Spessart, Peter est un pauvre charbonnier de la Forêt-Noire qui, sorti de la misère grâce à un gentil lutin, pactise avec un géant démoniaque et échange son cœur contre une pierre froide, afin de s’enrichir davantage, sans scrupule. Il y perd sa mère, sa fiancée, Clara, puis tentera de se racheter.

Loin d’une critique sociale, qui valut au conte initial une adaptation radiophonique par Walter Benjamin, en 1932, puis, en 1950, un film Paul Verhoeven, le présent opéra, rebaptisé en français Nuit sans aube, devient une fable romantique.

Peter est en proie à d’insondables souffrances sans que l’amour de Clara puisse l’en soulager. Il invoque les esprits de la forêt pour qu’ils le délivrent de ces maux mystérieux. Il ignore que, né un dimanche et marqué du signe de Cain, il est voué aux forces occultes des bois, le démon Azaël et la déesse Anubis, tout comme l’est sa mère. Une mère, qui à l’instigation de ces divinités mauvaises, lui arrachera le cœur pour le remplacer par du marbre. Elle comprendra, mais trop tard, qu’en leur sacrifiant son fils, elle l’a privé de sentiments et de sensations. « Mon cœur est froid. Je ne ressens plus rien », chante le héros désemparé. À la fin, il n’y a pas de rédemption, au sens du conte de fées, mais un désir de retrouver sa sensibilité.

La morale de l’histoire : en s’amputant de ses sensations on risque de se perdre soi-même. Plus le héros se retire émotionnellement, plus son monde devient spectral, et lui, vide et isolé. « C’est une œuvre qui parle de rupture, et de la question de savoir si nous voulons ou non conserver notre cœur humain », dit le librettiste.

Phot. © S. Brion

Phot. © S. Brion

Un cauchemar sonore

Les deux auteurs, tissant folklore germanique, Livre des morts des Anciens Égyptiens et Ancien Testament, abandonnent la narration explicite pour un récit onirique. Du conte originel ne subsiste que l’atmosphère crépusculaire de la Forêt-Noire. Les douze tableaux qui composent la pièce sont baignés dans des interludes qualifiés de « musique de la forêt ». Bruissements, craquements, froissements inquiétants, ambiances propices à la métamorphose des étranges personnages qui entourent Peter.

La scénographie déploie une panoplie d’effets visuels fantasmagoriques liés à l’imaginaire sylvestre. Les chanteurs se fondent dans des projections où la forêt s’anime de toutes ses branches, se colore de teintes vives ou sombres ou se dilue dans le brouillard. Une meute de loups empaillés, suspendus à des crocs de boucher, descend des cintres, symbole de la cruauté des hommes et de leurs atteintes au vivant. Dans cet environnement inquiétant, Peter est accablé par sa sensibilité aux êtres et à la nature et se complaît à clamer sa « souffrance », un mot qui revient tel un leitmotiv. Il invoque les puissances qui hantent ces lieux sinistres. Devant lui apparaissent des figures féminines, créatures des bois en costumes féériques ou drapées de fourrure... Seule Clara, sa fiancée, appartient à un autre registre, dans son costume de ville ou ses tenues sans connotation fantastique.

Phot. © S. Brion

Phot. © S. Brion

Une partition romantique

Matthias Pintscher développe une large palette sonore, un mélange d’extrêmes acoustiques : des cordes expressives, avec force contrebasses, des vents aux accents sombres, dont tuba, basson et cors, des motifs wagnériens soulignés par des percussions dramatisantes. Cette partition aux multiples strates, aux tonalités graves, fait ressortir les mouvements instrumentaux qui accompagnent les voix. Evan Hughes incarne Peter, avec un baryton souple qui épouse les atermoiements d’un homme déchiré, traînant son malheur sans qu’on sache trop de quoi il souffre. Sur scène, un garçonnet incarne son double innocent. Katarina Bradić, avec un mezzo au large spectre, rend palpable l’ambivalence de la mère, entre dévouement et culpabilité. Marie-Adeline Henry est une Anubis impérieuse dans la scène rituelle où, casque de cuivre et costume rouge extravagant, entourée d’une armada de jeunes loups dansants, elle accompagne de son puissant mezzo l’ablation du cœur. Hélène Alexandridis a le parler rauque d’Azaël : un démon du désert, « mangeur de péchés », figure hermaphrodite fort peu sympathique. Face à ces forces mythologiques, Clara, chantée par Catherine Trottmann au soprano d’une limpidité cristalline, tient le langage de l’amour. Elle n’a d’autre choix que de quitter la place.

Phot. © S. Brion

Phot. © S. Brion

Le règne de la forêt

Matthias Pintscher et Daniel Arkadij Gerzenberg Gerzenberg s’intéressent moins à l’intrigue qu’aux états d’âme crépusculaires de Peter. Ils n’ont d’autres messages à délivrer que ceux du sentiment de la nature et de la cruauté du monde. « Il y a une narration, et il se passe certainement des choses, dit le compositeur, mais cela nécessite un certain niveau d’attention. Je voulais mettre l'accent sur les chanteurs en tant qu'êtres humains exprimant leurs émotions. [...] Au public de s’inscrire dans les univers sonores omniprésents de la forêt. Et je trouve cela fascinant que le public puisse repartir en ressentant quelque chose qu’il n’arrive pas vraiment à définir ».

La forêt est la sombre cathédrale de cette fable énigmatique dont on sort un peu désorienté, même si la musique et le chant s’infiltrent en nous, par capillarité.

Le Cœur froid (Le Cœur de pierre dans sa traduction française) a nourri l’imaginaire de quatre adaptations lyriques entre 1885 et 1988, avant celle de Matthias Pintscher, né en 1971 et qui fut, jusqu’en 2023, à la tête de l’Ensemble intercontemporain à Paris. Le livret de son quatrième opéra est le fruit de deux ans d’échanges, et de trois étés de composition.

Il faut accepter, à l’instar de Peter, de se perdre, dans ces bois, guetté par des forces invisibles, où la musique et les voix opèrent comme les cailloux blancs du Petit Poucet.

Phot. © S. Brion

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Nuit sans aube S Opéra en douze  en douze tableaux de Matthias Pintscher S Livret Daniel Arkadij Gerzenberg S Traduction française Catherine Fourcassié
S Création mondiale le 11 janvier 2026 au Staatsoper unter den Linden – Berlin S Composition et direction musicale Matthias Pintscher S Mise en scène James Darrah Black S Décors Adam Rigg S Costumes Molly Irelan S Lumières Yi Zhao S Vidéos Hana Kim S Dramaturgie Olaf A. Schmitt S Assistant à la direction musicale Liochka Massabie* S Directeur des études musicales Yoan Héreau S Assistant à̀ la mise en scène Anderson Nunneley S Assistante aux costumes Solène Dulucq S Assistant aux lumières Gaspard Gauthier S Avec Peter Evan Hughes, La Mère Katarina Bradić, Anubis Marie-Adeline Henry, Clara Catherine Trottmann, Azaël Hélène Alexandridis, La vieille femme  Julie Robard-Gendre, L’enfant Pablo Coupry Kamara (11 et 15 mars 2026), Elias Passard (13 et 17 mars 2026) (Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique) S Orchestre Philharmonique de Radio France avec : Violons 1 Helene Collerette, Cécile Agator, Emmanuel André, Florent Brannens, Amandine Ley, Virginie Michel, Clémentine Bousquet, Juliette Leroux ; Violons 2 Pascal Oddon, Juan Fermin Ciriaco, Guy Comentale, Isabelle Souvignet, Alice Bourlier, Chantal Dury Altos Nicolas Garrigues, Julien Dabonneville, Benoît Marin, Sacha Pietri, Emma Girbal ; Violoncelles Nadine Pierre, Adrien Bellom, Marion Gailland, Kioumarz Kian, Maria Andrea Mendoza ; Contrebasses Yann Dubost, Wei-Yu Chang, Charles Thuillier ; Flûtes Mathilde Calderini, Federico Altare, Marie Laforge ; Hautbois Hélène Devilleneuve, Stéphane Suchanek ; Clarinettes Nicolas Baldeyrou, Lilian Harismendy, Hugo Clédat ; Bassons Jean-François Duquesnoy, Hugues Anselmo ; Cors Antoine Dreyfuss, Stéphane Bridoux, Sylvain Delcroix, Bruno Fayolle ; Trompettes Noé Nillni, Jean-Pierre Odasso, Andréa Jaeger ; Trombones Nestor Welmane, Aymeric Fournès, Clément Maire ; Tuba Nicolas Hohmann ; Percussions Jean-Baptiste Leclere, Gabriel Benlolo, Chung-En Chen, Hervé Trovel, Thibaut Weber ; Harpe Letizia Lazzerini ; Claviers Reiko Hozu S Co-commande Staatsoper Unter den Linden - Berlin / Théâtre national de l’Opéra-Comique S Production déléguée  Staatsoper Unter den Linden - Berlin S Coproduction / production de la version française Théâ̂tre national de l’Opéra-Comique S Partitions Éditions Boosey & Hawkes (Berlin), Éditions Durand-Salabert Eschig (Paris) S Durée 1h40, sans entracte

Opéra enregistré par France Musique et diffusé le mercredi 20 mai 2026 à 20h. Disponible en ligne sur le site de France Musique et l’application Radio France.

Du 11 au 17 mars 2026
Opéra-Comique, 1, place Boieldieu – 75002 Paris
T. 0170230131
  www.opera-comique.com

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