25 Juin 2025
Cette aimable fantaisie créée par Gluck en 1758 a la saveur de ces voyages imaginaires qui racontent la réalité à travers son détournement.
Le thème de personnages qui, par les hasards du sort, se retrouvent projetés dans une contrée imaginaire, a nourri les échappées belles de bien des fictions, théâtrales ou romanesques. En 1725, trois décennies avant la création de l’Île de Merlin, Marivaux, avec l’Île des esclaves, mettait en scène les principes d’une société aux valeurs renversées, moyen commode de proposer, par le biais d’un monde étrange, aux codes inventés, démarqués de la réalité des spectateurs, une critique sociale ou politique.
Le thème existait cependant déjà, créé en 1718 sous le titre le Monde renversé, présenté à la Foire Saint-Laurent par Lesage et d’Orneval, sur une musique de Jean-Claude Gillier qui travaillera, entre autres, pour la Comédie-Française. Le livret, en vers, sera repris par Louis Anseaume.
L’Île de Merlin dans son temps
L’argument d’une fiction qui n’aurait rien à voir avec la réalité et dont tout rapprochement avec une situation actuelle ne pourrait être que fortuit – on pense aux précautions mentionnées dans nombre de génériques de films – constituait un bon stratagème pour s’exprimer sans encourir les foudres de la censure… Au même moment, l’évaluation critique de la « civilisation » passait aussi, par exemple, par Robinson Crusoé de Daniel Defoe (1719) ou par les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726), mais aussi à travers de nombreuses explorations de mondes utopiques. Leur pendant, c’était l’arrivée d’un faux naïf dans le pays visé, type Candide, dont le regard rendait étrange des comportements considérés comme « normaux ».
Cette évasion vers des contrées imaginaires, qui présente un autre point de vue sur le monde, n’est donc pas une nouveauté, mais elle correspond à l’esprit frondeur des Lumières, qui ne touche pas seulement les milieux bourgeois mais concerne aussi les salons aristocratiques.
Il n’est donc pas complètement surprenant que l’Île de Merlin, commandée à Gluck, à son retour à Vienne pour s’y installer définitivement, croit-il, soit créée dans la capitale autrichienne, au château de Schönbrunn, le 3 octobre 1758. Il est d’usage, à cette époque, que les cours d’Europe et le public cultivé parlent le français et le nouveau directeur des théâtres impériaux, le comte Dorazzo, est francophile. Il fait venir de France les meilleurs livrets et passe commande à Gluck pour en réécrire la musique. C’est ainsi que l’Île de Merlin, la révision du Monde renversé par Anseaume, tombe dans l’escarcelle du compositeur.
Par ailleurs, la théâtralisation de l’inversion des valeurs n’est pas une surprise pour les gens de l’époque. Dès le Moyen Âge, les traditions carnavalesques avaient mis en avant ces formes contestataires de la morale établie qui autorisaient la licence et ont conduit, à Londres par exemple, à l’élection d’un Maire des fous qui régnait, le temps du carnaval.
Entre fantasmagorie et commedia dell’arte
L’opéra-comique met en scène deux personnages principaux dont les tribulations nous entraînent dans ce pays imaginaire. C’est parce que leur bateau fait naufrage que Scapin et Pierrot s’échouent dans l’île de Merlin. Scapin vient remplacer l’Arlequin de la version de Lesage et d’Orneval. Les personnages sont empruntés à la tradition italienne de la commedia dell’arte qui a essaimé dans toute l’Europe – catholique, s’entend. Pierrot est le prototype du personnage naïf, un peu décalé dans le milieu dans lequel il évolue mais pas encore éthéré. Quant à Scapin, c’est le valet bouffon, rusé, insouciant et cupide qui sait tirer son épingle du jeu. Un duo qui permet, par le jeu des contrastes, d’accentuer les effets comiques.
Plongés dans ce « monde à l’envers » qu’ils rencontrent, ils serviront de comparateurs, fourniront l’aune avec laquelle mesurer cette inversion, une aune roublarde et terre-à-terre, bien éloignée des « grands » principes. Ils aiment boire et manger, ce que l’Île de Merlin leur offre avec libéralité, s’interrogent sur les concepts de probité et de justice en rencontrant tour à tour un notaire et un procureur. La femme-médecin ne tuera pas plus que les autres, le philosophe ne sera pas ennuyeux et le chevalier se fera poète. Et puisqu’il ne leur manque que l’amour, deux charmantes donzelles (Argentine et Diamantine, dont les noms font référence à leurs avoirs) rempliront cet office. Mais ils ne sont pas au bout de leurs étonnements. Ils apprendront d’elles qu’être riche est un problème – ce qu’ils ont évidemment du mal à voir, eux dont les poches sont vides –, que la fidélité est un devoir – ce qui les laisse dubitatifs – et que les rivalités amoureuses se règlent aux dés, car la violence a été bannie.
Une mise en scène burlesque qui traverse le temps
C’est dans une dimension atemporelle mais cependant proche de nous que nous transporte la mise en scène, qui s’appuie sur une modernisation des dialogues et s’amuse avec les codes et les références.
Les costumes ressortissent à la comédie musicale. Scapin et Pierrot apparaîtront en marins d’opérette, les jeunes filles feront un clin d’œil aux Demoiselles de Rochefort et aux années 1950, le Philosophe apparaîtra en jeune gandin très entre-deux-guerres et Merlin fera une entrée en costume mauve du plus bel effet.
Les accessoires sont à l’avenant. Voilà l’île de Merlin transformée en bar où le comptoir s’ouvre pour laisser apparaître un micro mou qui ne parvient pas à tenir sur son pied, où les victuailles offrent le meilleur d’un pays de cocagne en agençant fruits et légumes dans des combinaisons arcimboldesques aussi savantes que ludiques, transformant raisin, melon, pastèque et concombre en un volatile à la queue de paon ou composant un vase fait de bananes associées contenant des fleurs de pommes et de tomates. Le quotidien du jour, qui porte le gracieux nom de Le Merlin – référence à certain journal contemporain –, affiche des manchettes improbables telles que le non-naufrage du Titanic ou la non-baisse du budget de la Culture. Le médecin n’est pas avare de « Poudre de merlin pinpin ».Quant aux livres que sont invités à lire les deux compères – et le public tout autant –, ils portent des titres aux noms évocateurs. Le Contrat social voisine avec le Capital et le Deuxième Sexe avec les Droits de la femme et de la citoyenne.
En jeu et en musique
La langue coule dans le même moule les accumulations rabelaisiennes telles que « pulmonique, léthargique, hydropique, asthmatique » et les clins d’œil au cinéma, par exemple lorsque Pierrot, jouant les fiers-à-bras, singe De Niro dans Taxi Driver en adoptant une attitude agressive assortie de « Are you talking to me ? »
L’invraisemblance est de rigueur, la fantaisie de règle. L’atmosphère est au jeu et les comédiennes et comédiens chanteuses et chanteurs s’en donnent à cœur joie, singeant parfois des attitudes de d’jeun’s en teuf, ou faisant écho en chœur à coups de « ton, ton ton » à ce que chante l’un des personnages. Et les jeunes interprètes de l’Académie de l’Opéra-Comique sont épatants dans leurs rôles à transformations, tout comme Michèle Bréant et Fanny Soyer, qui incarnent respectivement Argentine et Diamantine.
La musique de Gluck est facétieuse, légère, rieuse. Elle s’inscrit dans le souci du compositeur de privilégier des formes musicales plus souples que celles traditionnellement dévolues à l’opéra, en visant à introduire le naturel et la vérité dramatique. Et, pour ajouter à la brume nuageuse qui lie le dix-huitième siècle au monde contemporain, inscrite dans le spectacle, Guillemette Daboval et Sammy El Ghadab (tous deux artistes de l’Académie) se livrent à un travail d’actualisation musicale qui, tout en respectant la musique de Gluck, lui offre en contrepoint airs populaires et musiques de jazz. La Bicyclette, composé par Pierre Barouh sur une musique de Francis Lai et immortalisé par Yves Montand trouvera donc sa place sur scène au même titre qu’un boogie-woogie sans qu’on y trouve à redire, contribuant à rythmer un spectacle où l’humour et la bonne humeur sont contagieux. Preuve s’il en est besoin qu’on peut dire des choses sérieuses sans se prendre la tête et s’amuser d’un moment de spectacle un peu iconoclaste en regardant dans son miroir l’image qu’il donne de nous…
L’Île de Merlin ou Le Monde renversé. Opéra-comique en un acte composé par Christoph Willibald Gluck et créé à Vienne en 1758. Le livret, en langue française, est une version remaniée en 1753 par Louis Anseaume de la comédie mêlée de vaudevilles, Le Monde renversé, créée par Lesage et d’Orneval à l’Opéra-Comique, Foire Saint-Laurent, en 1718.
S Un conte fantaisiste et satirique et remis au goût du jour par Myriam Marzouki pour l’Académie de l’Opéra-Comique S Direction Musicale Guillemette Daboval / Sammy El Ghadab* S Mise en scène Myriam Marzouki S Dramaturgie et adaptation des dialogues Sébastien Lepotvin S Décors Margaux Follea S Costumes Laure Maheo S Avec Ulysse Timoteo (Hanif/Le Philosophe), Dominic Veilleux (Pierrot), Benoit Dechelotte (Scapin), Léontine Zimmerlin* (Le notaire / Hippocratine / Le Procureur), Vincent Guérin* (Merlin / Le Chevalier), Michèle Bréant* (Argentine), Fanny Soyer* (Diamantine), Gulliver Hecq (Comédien) (*Artistes de l’Académie de l’Opéra-Comique) S Production Opéra-Comique S Coproduction Compagnie du dernier soir
Les mardi 24 juin (14h30 & 20h), jeudi 26 juin (15h) & samedi 28 juin (10h30 & 15h)
Opéra-Comique (salle Bizet) – 1, place Boieldieu, 75002 Paris
Rés. www.opera-comique.com / 01 70 23 01 31