14 Mars 2026
Parler chiffon n’est pas toujours futile, cinq acteurs de la jeune troupe du Théâtre Olympia de Tours et une musicienne, sous la direction de Bérangère Vantusso, en font la preuve dans un spectacle aussi amusant qu’instructif.
Dis-moi ce que tu portes je te dirai qui tu es
« Quelle est la tenue adéquate dans telle ou telle circonstance ? », se demandent Félix, Joséphine, Claire, Camille et Luka. Les voilà bien embarrassés, à chercher comment s’habiller. Mais une bande son, activée par la fringante musicienne qui les rejoint, aura raison de leur dilemme, démontrant qu’en matière de fringues, tout est relatif. Suit un cours d’histoire de la mode à travers les âges, illustré par une séance d’habillage : sur le corps d’une des comédiennes, transformée en mannequin haute couture, une simple pièce de tissu, manipulée par ses quatre partenaires, épouse les modes féminines depuis le chiton antique jusqu’à la minijupe... Ce passage en revue, en accéléré, est à l’image de ce spectacle drôle et dynamique, conçu par Bérangère Vantusso, actuelle directrice du Théâtre Olympia à Tours. Le collectif de cinq comédiens réuni sur le plateau se combine pour une narration chorale tout en permettant à chacun de questionner son rapport intime aux vêtements.
On assiste ensuite à un défilé d’uniformes qui joue sur le rapport entre le costume qu’on porte et ce que l’on dit et, quand le discours tenu ne correspond à ce que l’on porte, l’effet comique est assuré. Même décalage quand un comédien débite des extraits de La Distinction, de Pierre Bourdieu, alors que ses camarades lui enfilent successivement des panoplies le situant dans différentes sphères sociales. Il répète mécaniquement ce discours transmis à l’oreillette, ce qui fait résonner autrement les propos du scientifique sur le goût comme discriminant social.
Le dramaturge Nicolas Doutey, en complicité avec la troupe, a mis en forme les improvisations des uns et des autres sur des thèmes donnés et fouillé dans les nombreux écrits de sciences humaines sur la question. Il combine ces éléments avec monologues intérieurs et brefs dialogues sur divers aspects du rapport quotidien au vêtement. Cet habile montage en quatre séquences, accompagné d’une scénographie à géométrie variable, est le fruit d’un long travail collectif.
Des corps en jeu
Un vaste drapé circulaire situé au milieu du plateau se déploie en fond de scène avec des plissés rappelant les collerettes de la Renaissance. Cinq cadres mobiles circulent, devenant, selon leur disposition et les éclairages, cabines d’essayage, miroirs, portes...
Dans cet univers de marchands d’habits, à la fois salon de grand couturier et boutique vintage, Bérangère Vantusso envisage son quintette d’acteurs comme autant de corps à vêtir et dévêtir.
À la manière d’un défilé de mode, les comédiens se glissent d’une tenue à l’autre, dans une transformation perpétuelle. Le morphing, ou changement d’aspect sans interruption, est le mode de travail qui les a guidés : il en résulte une narration en accéléré, à l’instar des vieux films comiques.
En marionnettiste, la metteuse en scène tient à la précision des gestes et l’interprète adopte parfois des raideurs de pantin quand il se prête à la manipulation des autres. À l’inverse, les vêtements vides de corps semblent avoir une vie autonome.
Corps étranger à la troupe, Tatiana Paris, guitariste, chanteuse et artiste électro, se joint à ce défilé en fabriquant le son à vue, en interaction avec les acteurs, Elle se fait vite leur complice, leur impulse son rythme et y va même d’une petite chanson quand, lassés de ces changements de costumes, les interprètes se délassent en maillot de bain, un temps débarrassés de leurs oripeaux
Le vêtement ici fait théâtre à part entière, en ce qu’il montre comment, en revêtant telle ou telle tenue, le comédien entre littéralement dans la peau d’un personnage.
Un Carnaval de fringues
Au final, sur scène, se forme un amas hétéroclite de vêtements : clin d’œil aux problèmes environnementaux que posent la surconsommation des textiles... Noyés dans la fripe, les interprètes ne savent plus où donner de la tête et, puisant dans le tas, se taillent chacun un déguisement farfelu. Empilant ces dépouilles de seconde main, ils jouent, comme des enfants, à s’inventer leur propre dégaine pour un carnaval débridé au milieu d’un décor en vrac.
C’est le bouquet de ce défilé qui aura été une mise en abîme vertigineuse puisque, d’entrée de jeu, sur scène, tout vêtement, voire la tenue d’Adam, est objet de représentation.
« L’habit est un fait social total puisqu’il est simultanément artistique, économique, politique et sociologique, confie Bérangère Vantusso. [...] Le vêtement comme marqueur social est le point de départ de mon désir de travailler sur le sujet ».
Faire le Beau s’amuse avec la dimension performative de l’habit tout en ouvrant sur un vaste champ de questions. Au sortir du spectacle on ne peut s’empêcher de s’interroger sur ses propres pratiques. À l’instar des saltimbanques, au quotidien, ne se met-on pas en scène en se sapant ? Quelle est la frontière entre costume et déguisement ?
Faire le Beau
S Conception et mise en scène Bérangère Vantusso S Écriture et dramaturgie, à partir des improvisations Nicolas Doutey (Le texte comprend des extraits d’entretien de Pierre Bourdieu) S Musique live Tatiana Paris S Avec les comédien·nes de la Jeune Troupe en Région Centre Val de Loire du Théâtre Olympia – CDN de Tours S Musique Tatiana Paris S Création et dramaturgie des costumes Sara Bartesaghi Gallo assistée de Marion Montel S Collaboration artistique et voix enregistrée Boris Alestchenkoff S Assistanat à la mise en scène Pauline Rousseau S Scénographie Cerise Guyon S Lumières Florent Jacob S Regard chorégraphique Thomas Lebrun S Production Théâtre Olympia – CDN de Tours S Coproduction Théâtre Public de Montreuil – CDN, Centre Chorégraphique National de Tours S Cré́ation en novembre 2025 au Théâtre Olympia — CDN de Tours S Durée 1h30 S Dès 13 ans
TOURNÉE
Du 12 au 20 mars 2026 Nouveau Théâtre de Montreuil. Lun.-ven. 20h, sam. 18h
Du 8 au 10 avril 2026 La Comédie de Béthune - CDN Nord-Pas-de-Calais