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Arts-chipels.fr

Foutue bergerie. Un rural, drôle et grinçant « génie des alpages ».

Phot. © Martin Argyrolo

Phot. © Martin Argyrolo

Pierre Guillois a fait du burlesque et de la comédie grotesque l’une de ses terres de prédilection. Sa « bergerie » décalée puise dans des poncifs aussi cocasses, déjantés et distrayants qu’outranciers sans emporter toutefois une adhésion totale.

Une muraille de ballots de paille se dresse sur la scène tandis qu’une guitariste-chanteuse survoltée en costume emplumé, haut en couleurs, déroule à l’avant-scène son numéro de music-hall. Elle sera intempestivement interrompue par deux brebis loquaces et pinailleuses qui se feront une place sur scène en explosant littéralement le mur de paille. Nous voici introduits dans un monde qui fleure fort la campagne.

Mais cet univers-là n’est pas tout rose : un jeune homme, qui débite chapelets de jurons et insanités à la chaîne, s’est pendu et son cadavre, suspendu à un appareil de levage manipulé à vue, gesticule tant et plus au bout de sa perche en dévidant ses injures. On découvrira que la raison de son suicide est un pénis trop petit, rapport à des insecticides dont sa mère, qui ne quitte pas la chambre depuis qu’elle en a été imprégnée, a absorbé une quantité délétère alors qu’elle était enceinte, ce qui a provoqué l’atrophie du zizi du petit.

On verra se pointer dans le paysage : un autre fils très soucieux de montrer que le sien, de zizi, est plus que normal, un jeune immigré de la cité voisine, un agriculteur qui se cramponne à une certaine idée de la tradition et une journaliste avide de sensationnel qui cherche dans le scandale écolo un gros coup pour booster sa carrière, sans compter nombre de figures annexes tout aussi schématiques et farcesques.

Phot. © Martin Argyrolo

Phot. © Martin Argyrolo

Une intrigue à tiroirs

À la fable « écologique » se mêlent une série de notations qui viennent compléter, par touches successives, le tableau et enrichir cette évocation de la fin d’un monde.

Brave homme au demeurant, le paysan, qui vote « Marine » sans trop savoir pourquoi, se prend d’amitié pour un jeune immigré, venu de la cité voisine, qui « passe par le droit de passage » qui traverse les terres du paysan. Celui-ci fera de lui un « stagiaire » bon pour tous les travaux de force dont son fils ne veut pas, ce qui n’empêchera pas le fils de développer une véritable aversion pour l’« étranger ».

Lorsque la pièce commence, la ville est déjà aux portes de la ferme et les promoteurs guignent les terres du paysan pour les transformer en terrains à bâtir. Le père et le fils s’affrontent sur la question et la mort de la mère – finalement terrassée par le poison insecticide –, providentielle pour le fils qui regarde du côté de l’argent que la vente représenterait, sonne le glas de l’exploitation agricole traditionnelle.

Se mêle au tout une histoire de pitbulls appartenant aux habitants de la cité, qui s’attaquent aux troupeaux et cristallisent l’hostilité des paysans envers les intrus. D’une bête sanguinaire à l’autre il n’y a qu’un pas et crier au loup rappelle quelques affaires récentes. On ajoute un soupçon de racisme à la sauce déjà corsée en poncifs et on obtient une mixture qui serait franchement nauséabonde si elle n’était traitée avec un humour tout terrain qui en souligne le grotesque et l’inanité.

Phot. © Martin Argyrolo

Phot. © Martin Argyrolo

Des brebis « philosophes »

Dans cette ambiance déjantée, volontairement excessive, qui cultive le mauvais goût avec une jubilation contagieuse, les animaux de la ferme y vont de leur partition. Dotées de la parole – et elles ne manquent pas de bagout –, les brebis qui composent le cheptel commentent leur vie et celle des autres, ergotant sur le manque de performances sexuelles du bélier et son possible lien avec les insecticides déversés. Mâchonnant leurs brins de paille, elles se répandent sur tous les terrains, brocardant les volailles – dindon, coq, pintade, poule ou canard – qui fréquentent la basse-cour et reviennent sans cesse, en dépit des critiques, à la charge, toutes plumes dehors, pour tenter de se faire entendre avec leurs chansonnettes sur le devant de la scène. Des voix de peu de poids  parce qu’elles n’ont pas le pouvoir…

Si les brebis chassent le petit, poursuivent les gallinacées et autres volatiles de leurs invectives, usant et abusant de la loi du plus fort pour évincer ces « inférieurs » qu’elles perçoivent comme des intrus, elles n’en retrouvent pas moins l’instinct grégaire de se regrouper peureusement dès qu’on parle du loup – les réactions sécuritaires ne sont pas loin…

Remonte à la mémoire la série de bandes dessinées créées par F’murr dans les années 1970, le Génie des alpages, où les brebis, « gardées » par leur berger et son chien, papotaient en posant sur les humains un regard critique tout en philosophant sur la vie.

Phot. © Martin Argyrolo

Phot. © Martin Argyrolo

De foin, de paille et de poutre

Dans ce décor de ballots de paille qui font office, au gré des séquences, de clôtures, de barrières protectrices à construire ou à abattre, de lit hébergeant des amours torrides, de sièges, de costumes ou de projectiles tandis qu’un simple voile qui les masque par moments  nous projette dans un studio de tournage ou dans une salle de rédaction, les actrices et les acteurs passent d’un personnage à l’autre à rythme soutenu, avec une maestria sans faille et un infatigable entrain.

Les brebis sont inénarrables dans leur portrait-charge d’humains obtus et exécrables. La journaliste pasionaria écologiste qui n’oublie pas sa carrière (Anne Fournier) et se métamorphose à intervalles réguliers en volatile monté sur ressorts, aussi démonstratif et rigolard qu’envahissant, concourt à mouvementer sans cesse un spectacle qui cavale à bride abattue. Et la truculence est au rendez-vous de cette famille dysfonctionnelle dans un monde qui part à vau-l’eau sous la pression du « modernisme ».

Dans ce microcosme paillé qui ne cesse de faire du foin, le paysan, incarné par Marc Bodnar, fait figure d’extraterrestre. Doux et timide rêveur hésitant, manipulé de partout, paysan largué qui voit débouler sur lui le rouleau compresseur de la modernité, il promène une justesse qui fait contraste avec le reste du tableau. Il reste cet inadapté qui s’excuse d’être ce qu’il est dans un monde où affirmer des choses fausses est la règle, pourvu qu’on les proclame haut et fort. Il incarne la vision poétique d’une paysannerie devenue le dindon d’une farce dont il faudrait pleurer mais qui fait rire, devant les yeux de qui on a agité des simulacres de bonheur et une peur du loup qui en font la proie désignée d’un monde qui change.

Si le divertissement est efficace, le portrait-charge grinçant à souhait, avec son ton insolent et provocateur, il n’est pas exempt d’ambiguïtés. Le fait de ne reculer devant rien et d’aller sur le terrain du « trop » pour faire rire a un prix. Surtout lorsqu’il frappe tous les protagonistes sans exclusive et pourrait ramener, selon le regard qu’on porte sur elle, une paysannerie abusée à l’état de « bouseux ». Même si l’intention n’y est pas, ce qui paraît assuré, le ridicule qui atteint tous les personnages sans épargner personne engendre un petit résidu d’acidité qui provoque le malaise…

Phot. © Martin Argyrolo

Phot. © Martin Argyrolo

Foutue Bergerie
S Texte et mise en scène Pierre Guillois S Avec Cristiana Reali (la mère, la brebis Massachusset, la rédactrice en chef), Marc Bodnar (le paysan, le bélier Jean-Christophe), Anna Fournier (Kimberley la journaliste, la brebis Pervenche, les volatiles de la basse-cour), Mathilde Le Borgne (Chloé, la gendarmette, la brebis Mauricette), Simon Jacquard (Etienne, la brebis Chewing gum), Kevin Perrot (Lucas, le gendarme, la brebis Anastasia), Yanis Chikhaoui (Jamel, la brebis Chloroforme) S Assistanat à la mise en scène Lorraine Kerlo Aurégan S Scénographie Camille Riquier S Costumes Axel Aust assisté de Camille Pénager S Lumières Jérémie Papin S Création sonore Loïc Le Cadre S Arrangement musical Grégoire Letouvet S Confection du cadavre de mouton Judith Dubois S Coordinatrice d’intimité Stéphanie Chêne S Direction technique Colin Plancher S Assistanat à la direction technique Emilie Poitaux et Eve Esquenet S Construction du décor Ateliers de la maisondelaculture Bourges - Scène nationale S Régie générale et lumière Xavier Carré-Laubigeau, en alternance avec Jérôme Pérez-Lopez S Régie plateau Elvire Tapie, en alternance avec Grégoire Plancher et Lalita Savarit S Régie son Loïc Le Cadre, en alternance avec Franck Berthoux S Avec la collaboration des stagiaires en régie Salomé Patat, Lucie Di Natale, Lior Hayoun et Aglaë Le Minor S Administration générale Sophie Perret S Chargée d'administration Fanny Landemaine S Responsable de production Marie Chénard S Chargées de production Margaux du Pontavice et Louise Devinck S Diffusion Séverine André Liebaut – Séverine Diffusion S Communication Anne Catherine Favé-Minssen S Production Compagnie le Fils du Grand Réseau S Coproductions Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper, Les Quinconces & l’Espal- Scène nationale du Mans, Théâtre Gymnase Bernardines (Marseille), MC2: Maison de la Culture de Grenoble - Scène Nationale ; maisondelaculture Bourges - Scène nationale, La Comédie de Picardie (Amiens) Accueils en résidence Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper, Les Quinconces & l’Espal - Scène nationale du Mans, Théâtre National de Bretagne (Rennes), Malakoff - scène nationale Soutiens La Région Bretagne, Ministère de la Culture - Fonds de production S Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National et avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT S Remerciements Julie Darfeuil, Emmanuel Châtelain, Sylvie Bouguennec, l’équipe technique du Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper, l’équipe technique des Quinconces & L’Espal - Scène nationale du Mans S La Compagnie Le Fils du Grand Réseau est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC de Bretagne et soutenue par la Ville de Brest S Création le 30 septembre 2025 au Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper (29) S Durée 1h45 S À partir de 16 ans

Du 11 au 22 mars 2026, mar.-ven., 20h30 – sam., 19h30 – dim., 15h
Théâtre du Rond-Point – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
Rés. T. 01 44 95 98 21
www.theatredurondpoint.fr

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