16 Septembre 2026
Sabine Devieilhe (Zaïde), Hugo Brady (Gomatz), Johannes Martin Kränzle (Allazim), Chœur Pygmalion. Phot. © Stefan Brion
Complétant l’œuvre inachevée de Wolfgang Amadeus Mozart, le directeur musical Raphaël Pichon et le dramaturge Wajdi Mouawad en donnent une version contemporaine, dans l’esprit des Lumières qui animait Mozart. Insolite, d’une grande sobriété, Zaïde inaugure, dans l’imposant hall du Lycée Carnot, la saison hors-les-murs de l’Opéra-Comique.
Une saison vagabonde
L’Opéra-Comique sera nomade, cette saison, en raison des travaux de la Salle Favart. L’occasion de rencontrer de nouveaux publics dans d’autres configurations scéniques. Après le Lycée Carnot qui lui prête son imposante cour, la maison propose Carmen en déambulation. Elle investira ensuite d’autres lieux dont le Grand Palais.
Conçu par Gustave Eiffel, surmonté d’une magnifique verrière, l’immense hall du lycée parisien (80 mètres de haut, 60 mètres de long sur 30 mètres de large) sert à la fois de cour de récréation, de salle de sport et de salle de cérémonie ; il attire souvent les défilés de mode, notamment pendant la Fashion Week. Alors pourquoi pas un opéra ? D’autant que, pour les élèves, c’est l’occasion d’assister à la répétition générale de Zaïde. C’est aussi un défi pour l’équipe technique de monter gradins, projecteurs et panneaux acoustiques en pleine rentrée scolaire.
Le décor est tout trouvé, sobre comme l’entend Raphaël Pichon, compte tenu de la tonalité dramatique de l’œuvre, fortement remaniée à l’aune d’un regard contemporain. La cour du lycée, avec sa coursive et les salles alignées comme autant de cellules, évoque la prison où se déroule l’action. Sur ce plateau nu comme celui de la Felsenreitschule à Salzbourg où la production a été créée lors du Festival de 2025, l’orchestre de l’ensemble Pygmalion est installé à jardin, de plain-pied avec les chanteurs, une proximité inhabituelle à l’opéra.
De gauche à droite - Raphaël Pichon et l’orchestre Pygmalion, Xenia Puskarz Thomas (Persada), Chœur Pygmalion. En haut - Matthew Swensen (Soliman) Phot. © Stefan Brion
Un opéra en forme de flash-back
Au prologue, Persada (Xenia Puskarz, mezzo-soprano au timbre classique), arrive sur les vestiges de la prison — devenue musée — où La Femme qui chante fut détenue. Le vieil Allazim, gardien des lieux, lui conseille de fuir ces lieux funestes et raconte les tortures, la tyrannie de Soliman et la résistance que lui opposa une jeune femme... Mais sa mémoire flanche, il ne sait plus son nom. Leur dialogue parlé, accompagné par l’orchestre, a été écrit par Wajdi Mouawad, puis traduit en allemand.
L’acte 1 est un flash-back où l’on voit apparaître Zaïde (Sabine Devieilhe) parmi le chœur des prisonniers dont les interventions décuplent sa force vocale. Son chant résonne haut et clair dans la berceuse Ruhe sanft, mein holdes Leben (Repose tendrement ma douce vie). Elle dit aussi son désir de fuir et son amour pour Gomatz (Hugo Brady), lors d’un magnifique duo, Meine Seele hüpft vor Freuden (Mon âme bondit de joie), où le timbre puissant de la colorature se marie avec la voix veloutée du jeune ténor. Pour clore l’acte 1, le chœur reprend avec eux Chi in Dio sol spera (Celui qui en Dieu seul espère), extrait de Davide penitente.
Vers la liberté
À l’acte 2 règne une autre ambiance : aidés par le gardien, les détenus s’échappent sur une barque de fortune. Mais une tempête repousse leur embarcation contre les murailles de la prison. Soliman condamne à mort les prisonniers. Sabine Devieilhe affronte Soliman (impassible et sévère Matthew Swensen) de son chant. Une scène inoubliable où elle se rue sauvagement sur lui, retenue par le chœur : Tiger ! wetze nur die Klauen ! (Tigre ! aiguise donc tes griffes !/ Repais tes yeux de ta proie prise dans un piège perfide !) Elle y déverse un torrent de rage à l’instar de la Reine de la Nuit dans La Flûte enchantée.
Zaïde donne naissance à une petite fille : Persada. Allazim se dresse face à Soliman pour sauver le nourrisson. Le Sultan se retire, laissant le bébé au gardien. Face au bourreau, Zaïde et Gomatz chantent leurs adieux : Trostlos schluchzet Philomele (Philomele sanglote, inconsolable).
Dans l’épilogue, Allazim achève son récit et se souvient enfin. La Femme qui chante s’appelait Zaïde, révèle-t-il à Persada, qui se lamente du destin tragique de sa mère : Tra l’oscure ombre funeste (Parmi les ombres funestes et sombres, extrait de Davide Penitente)
Mozart, homme des Lumières
Une petite musique claire et joyeuse s’élève en ouverture et en coda de cette œuvre sombre : l’Adagio en ut majeur pour harmonica de verre de Mozart. Cet instrument, inventé par son contemporain Benjamin Franklin, symbolise pour Raphaël Pichon l’ère des Lumières : « Zaïde est la première œuvre humaniste de Mozart, inondée par la philosophie des Lumières. C’est l’époque où il entre en loge, ce tournant annonce L’Enlèvement au sérail, La Clémence de Titus, La Flûte enchantée… »
On ignore quelle fin Mozart réservait à son Singspiel. Aurait-il sauvé les amants comme dans Die Entführung aus dem Serail où le pacha Selim les surprend dans leur fuite et choisit de leur accorder pardon et liberté ? Raphaël Pichon et Wajdi Mouawad ont tranché. La turquerie devient à la fois une tragédie et un hymne à la résistance. L’ajout du chœur, la mise en abîme du récit qui ouvre la fable sur notre aujourd’hui, les costumes intemporels, la mise en scène dépouillée au profit des voix donnent de l’ampleur et ce nouveau Zaïde, servi par l’inoubliable colorature de Sabine Devieilhe, au côté de partenaires non moins talentueux et de l’ensemble Pygmalion (chœur et orchestre), sous la baguette énergique de Raphaël Pichon.
Sabine Devieilhe (Zaïde), Hugo Brady (Gomatz), Xenia Puskarz Thomas (Persada), Johannes Martin Kränzle (Allazim) Phot. © Stefan Brion
Zaïde ou Le Chemin de la lumière
• Conception musicale et scénique, direction musicale Raphaël Pichon • Dialogues Wajdi Mouawad • Zaïde Singspiel en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret original de Johann Andreas Schachtner, partitions Wolfgang Amadeus Mozart • Avec Zaïde Sabine Devieilhe, Gomatz Hugo Brady, Allazim Johannes Martin Kränzle, Persada Xenia Puskarz Thomas, Soliman Matthew Swensen • Chœur et Orchestre Pygmalion • Lumières Bertrand Couderc • Dramaturgie Eddy Garaudel • Collaboration Artistique Amalia Lambel • Chorégraphie Evelin Facchini • Costumes Silvia Costa • Coproduction Théâtre national de l’Opéra-Comique, Pygmalion, chœur & orchestre • En partenariat avec le lycée Carnot et la Région Île-de-France • Durée 1h40
Représenté au Lycée Carnot les 9, 11 et 12 septembre 2026