26 Mars 2026
Dans cette approche originale et inspirée, fiction et réalité, théâtre et opéra concourent à constituer une évocation poétique et inspirée de la maltraitance fraternelle en même temps qu’un plaidoyer pour l’acceptation des différences.
« Silence. Noire. Noire. Silence. Pause. Demi-pause. Soupir. » Ainsi commence, par la lecture de la musique et de ses intervalles, cette évocation des fratries criminelles. Avec la première d’entre elles : celle de Caïn et Abel, évoquée par un oratorio mis en musique par Alessandro Scarlatti sur un livret anonyme, créée à Venise en 1707. Il primo omicidio (« le premier homicide ») prend pour thème le premier meurtre de l’humanité, celui d’Abel par son frère Caïn, rapporté par la Genèse.
Il évoque l’activité des deux frères, Abel, le gardien de troupeau, qui gère ce qu’on lui a donné, et Caïn, le cultivateur, qui transforme la terre et fait naître les plantes cultivées – les romantiques, en particulier Byron et Nerval, verront plus tard dans l’activité de transformation de la nature par Caïn, en raison de sa nature créatrice, prométhéenne, la raison de son désaveu par Dieu. Mais pour l’heure, dans le spectacle, l’oratorio de Scarlatti évoque les offrandes faites au Seigneur par les deux frères, qui seront jetées au feu : « le premier barbecue », annoncent avec malice les deux auteurs qui vont aller voir « ce qui s’est passé dans la cour de récré ».
Entre autobiographie et fictions entremêlées
Lorsque le spectacle commence, un jeune chanteur et sa répétitrice planchent sur cet opéra consacré au premier fratricide de l’humanité. Au fil de la répétition, les souvenirs affluent. Parce que la famille biblique, Adam, Ève et leurs deux garçons ressemble à celle du chanteur-narrateur. Parce que la violence exercée par un frère sur l’autre rappelle au comédien-auteur-chanteur les moqueries, le mépris, les crachats, les violences qu’il a subies dans son enfance de la part de son propre frère et de ses amis.
À partir de là, tout au long du spectacle, la fable tressera ensemble l’histoire de Caïn et Abel reprise par l’opéra et une histoire de maltraitance et d’incompréhension familiale qui se rapproche de la souffrance vécue par l’auteur-comédien, transformée, sublimée, pour « faire théâtre ». Pour faire de l’introspection un objet de jeu et des souvenirs amers un aliment de la fiction et créer une partition qui s’abreuve à trois sources : l’œuvre musicale, elle-même puisant dans l’un des fondements de notre culture, l’histoire vécue, passée au filtre de la mémoire, et la trame théâtrale.
Un récit d’incompréhensions
Ce qu’Ariane Dumont-Lewi et Olivier Debbasch dégagent de l’oratorio de Scarlatti, ce sont les motivations qui poussent finalement Caïn à tuer son frère. Car les deux frères aiment Dieu d’égale manière, comme on aime ses parents. Mais leurs offrandes ne sont pas reçues de manière identique, ce qui provoque la colère de Caïn et le poussera au meurtre.
C’est une histoire inversée qui se dégage de la partie autobiographique du récit, traitée sous la forme de la narration jouée. Dans l’épisode de la Genèse, c’est celui qui fait usage de la force qui encourt la colère divine et le désaveu. Dans la « vraie » vie, c'est le plus fort qu'on encense, celui qui porte les valeurs de masculinité et de virilité, inculquées depuis des lustres, dont les parents sont, presque inconsciemment, les transmetteurs et les dépositaires. Et la condamnation frappe le plus faible, qui se préfère en princesse quand l’autre se mue en mousquetaire au cours de leurs jeux.
Une forme hybride minimaliste mais séduisante
Pour tout « décor », les personnages n’auront que le piano d’Ariane Dumont-Lewi et une malle de théâtre de grandes dimensions dont le comédien fera un rocher, un piédestal de statue, un plongeoir, un lit d’enfant, un tréteau de théâtre ou une malle à souvenirs d’où il extraira au fil du récit costumes et accessoires.
La frontière entre l’oratorio de Scarlatti et la fable contemporaine se fera de moins en moins nette à mesure que l’histoire avance. La voix du chanteur évoluera vers une tessiture qui abandonne les accents masculins contre ceux du contre-ténor, dans le sens de sa revendication d’être lui-même, hors des injonctions à la virilité qui « motivent » les violences exercées par son frère. La diversité des états d’âme du personnage de Caïn, entre résignation, souffrance, colère et violence trouvera à s’exprimer en miroir avec la situation contemporaine d’incompréhension que dépeint le comédien qui se place dans la position du faible, encore une fois à rebours. L'aigu du contre-ténor, qui était, au XVIIIe siècle, une pratique courante, fonctionne ici comme une affirmation de différence qui va de pair avec la mise en accusation de l’injonction virile.
Une remontée du temps
Alors qu’Ariane Dumont-Lewi, pour guider l’interprétation par son partenaire de l’opéra, le fait entrer dans les motivations de Caïn, Olivier Debbasch raconte sa descente aux enfers en s’interrogeant sur les circonstances qui conduisent à l’hostilité irréconciliable de son frère : un garçon devenu pompier, superman sauveur, affronté à la « fille », mouton du sacrifice, que représente pour lui son frère ? Ou l'incompréhension de l'absence de punition par les parents de la « faute », qui placent sa détestation en porte-à-faux ? Olivier Debbasch plonge alors dans ses souvenirs d’un temps où la princesse et le mousquetaire, tête contre tête, souriaient tous deux à l’objectif de l’appareil photo pour s’interroger et nous interroger sur les raisons de cette complicité perdue.
La pianiste et le comédien questionneront la réaction de Caïn face à l’Éternel qui lui demande où est son frère et qui répond : « Suis-je, moi, le gardien de mon frère ? » qui fait surgir l’évocation de l’enfant martyrisé en cour de récréation par les autres garçons parce que son frère a dénoncé ses travers « féminins », ce même frère qui, devenu adulte, lui voue la même constante aversion.
Intime, touchante sans recourir au pathos et non exempte d’humour, cette évocation dramatique, alliée au naturel avec lequel la pianiste-autrice se glisse dans le parcours, à la beauté de la musique de Scarlatti et au savoir-faire de contre-ténor du comédien, offre sous une forme qui sort de l’ordinaire un plaidoyer pour la prise en compte des différences en les considérant non plus comme « hors-norme » mais comme une donnée fondamentale du vivre ensemble.
Fouiller bercer pompier
S Texte, mise en scène et interprétation Olivier Debbasch et Ariane Dumont-Lewi S Scénographie Mélissa Rouvinet S Lumières et régie Billy Rambaud Costumes Clément Desoutter S Travail Vocal Élodie Fonnard S Regards extérieurs Sophie Bricaire, Emeric Cheseaux et Naïma Perlot-Lhuillier S Production et diffusion En votre Compagnie - Olivier Talpaert et Manuel Duvivier S Production Cie Près d’un lac S Coproduction Les Plateaux Sauvages S Avec le soutien de la Région Île-de-France (lauréat FoRTE #7 en 2024), de la Comédie Française, de La Manufacture de Lausanne, du Théâtre du Rond-Point, des Plateaux Sauvages et du CENTQUATRE-Paris S Une maquette du spectacle a été présentée au Festival Fragments 2024, au Festival Les Singulier·es du CENTQUATRE-Paris et au Festival Mythos en 2025 S Durée estimée 1h10
Du 18 au 28 mars 2026
Les Plateaux sauvages – 5, rue des Plâtrières, 75020 Paris
Tél. 01 83 75 55 70