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Arts-chipels.fr

Chimère. Donner vie. Rien ne surgit jamais ex nihilo.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

À travers l’évocation partiellement autobiographique des difficultés d’un couple à avoir un enfant, Frédérique Voruz offre, sur le mode du conte imprégné d’humour et de fantaisie, une réflexion beaucoup plus large sur le « donner naissance », ses tenants et ses aboutissants.

Une femme se lamente et prend à partie les oiseaux insouciants qui chantent alors qu’elle pleure. Son drame : elle et son compagnon voudraient un enfant, mais il ne vient pas. La faute à qui, la faute à quoi ? Ça tourne dans leur tête… Ils sont certainement coupables. Oui, mais de quoi ? Ils ne sont peut-être pas faits pour être parents. Ou alors un sort pèse sur eux. C’est quoi, la condition pour réussir ? Qu’à cela ne tienne, dit Stella, il y a toujours eu des fées penchées sur les berceaux dans les contes, alors pourquoi ne pas en appeler une ?

Oui, mais voilà… Celle qui arrive ne remplit pas tout à fait l’office qu’on attend d’elle. Look un peu rock’n’roll, elle n’a pas vraiment l’allure de l’emploi et, face aux demandes de Stella, allègue toutes les nuisances provoquées par l’arrivée d’un petit : nausées, vomissements, pleurs du bébé, vergetures, fuites de lait, tout y passe, mais Stella s’accroche. Et, comme nous sommes dans le monde réel, c’est du côté de la médecine et de l’obstétrique que Stella et Neven, son compagnon, se tournent pour procéder à une PMA – lire Programmation Médicalement Assistée. « Tu sais combien ça coûte à la Sécu ? » dira la fée aux augures douteux pour en rajouter une couche.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Fantaisie à tous les étages

À aucun moment, la pièce ne s’essaie au naturalisme et au réalisme. La musique est visible à l’arrière-plan, les accessoires sont manipulés à vue et un ventilateur et quelques billes de polystyrène suffisent à suggérer un froid qui n’est pas qu’atmosphérique.

C’est dans cet entre-deux entre réel et imaginaire qu’évoluent les personnages. La « bonne » fée renâcle, elle n’a pas l’habitude du genre de demande de Stella : princesse, carrosse, souliers, ça, elle connaît. Mais un petit… Là on commence par la fin – « Ils se marièrent… » – qui n’est pas forcément ce qui lui paraît le mieux.

Quant à la spécialiste qui reçoit le jeune couple, elle n’est pas non plus à piquer des hannetons. Les parents ont beau s’appeler Berlioz, un nom prédestiné de créateur que l’obstétricienne écorche en Berluz – qui rapproche immanquablement leur nom de « berlue », illusion que des « parents » qui voudraient bien l’être en devenir se font –, celle-ci s’emploie à dresser tous les obstacles possibles : âge de la mère, importance du pourcentage d’échecs, etc., de quoi faire douter le plus aguerri.

Et puis il y a les injonctions contraignantes comme pointer du doigt l’influence du tabac – Neven fume – sur le nombre et la résistance des spermatozoïdes du père. Si l’on ajoute le « protocole » de soins, c’est un enfer tant il provoque de fébrilité calendaire et de culpabilité des parents putatifs, sans compter les malaises et douleurs que le traitement occasionne. Heureusement, il y a la fantaisie et la poésie pour mettre le drame à distance.

Bruité et musicalisé en direct, le marathon de Stella et Neven prend des allures distanciées. La musique introduit un propos mâtiné d’humour qui vise à dédramatiser l’ensemble ; elle est commentaire, épaulée par deux personnages – une actrice et un acteur aux costumes tout en nuances de vert et de bleu – qui encadrent le jeune couple. Chœur antique de comédie, ils tourneront autour du cercle de lumière qui figure le ventre maternel, dans lequel se tient la jeune femme, qui a été délimité tel un cercle magique pour ce qui pourrait être une initiation.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Ô rage, ô désespoir !...

Chimère n’en retrace pas moins le parcours du combattant que représente une PMA. Pas seulement au niveau du traitement, lourd, difficile et aux résultats hypothétiques, mais aussi à ce que vivent à l’intérieur d’eux-mêmes les couples en désir d’enfant : responsabilité possible de l’un ou de l’autre, responsabilité des parents, de l’héritage familial, et, plus masqués, failles et doutes que chacun porte en soi. « L’autre jour, dit Stella, j’ai vu un tableau. Il représentait des pots de confiture vides. J’ai eu une montée de larmes. D’angoisse. Tout ce vide, cette transparence. Il y avait quelque chose de contre nature dans ces pots translucides. Le manque matérialisé. Une bulle de rien enfermée. Je me suis sentie l’un de ces pots de confiture vide. […] Un pot qui refusait d’être rempli. »

Les groupes de parole sont là pour aider à pallier les difficultés. Est-ce à dire que l’absence de grossesse serait une maladie ?

L’autre, dans ces moments-là, peut jouer le rôle de punching-ball. Lorsque l’obstétricienne annonce aux parents que plusieurs ovules fécondés peuvent donner lieu à une grossesse multiple, ce qui perturbe le futur père est source de conflit. « Ah d’accord, monsieur a peur d’être dépassé. Et que je me pique tout d’un coup ça te pose pas de problème ? C’est facile ? Les anesthésies tout ça, pas de souci ? La douleur au site d’injection, les accidents thromboemboliques, je vais peut-être faire un arrêt cardiaque et le mec veut pas trop se fatiguer avec des jumeaux. »

Interrogation sur les raisons profondes de vouloir un enfant et sur ce qu’elles masquent peut-être, impuissance à infléchir, de son propre chef, la situation, remise en question du couple en cas d’échec, incertitudes face à l’avenir sont autant de jalons qui tournent et virent et exigent pour les surmonter une volonté de tous les instants.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une petite graine dans une poussière d’étoiles

Ce qui parcourt la pièce de part en part c’est, au-delà du conte, au-delà du recours à une fée qui ne joue pas le trôle qu’on attend d’elle, le caractère magique de cet acte : donner naissance. Ce n’est pas par hasard que l’autrice fait de Neven un scientifique passionné d’astronomie. Ne sommes-nous pas nous-mêmes, dans l’immensité du cosmos, poussières d’étoiles ? Et le corps, composé d’une myriade de cellules, ne compte-t-il pas plus de cellules qu’il n’y a d’étoiles dans le ciel ?

Il faut une Stella, une étoile, pour donner le jour à un être nouveau, mais cette naissance n’est que la poursuite d’un long processus, commencé il y a bien longtemps, nous dit le spectacle, et qui se poursuivra, de génération en génération, aussi longtemps qu’on fera naître. Ce qui se dessine à travers l’enfantement, c’est une longue filiation qui fait de nous des êtres hybrides, composés d’autres êtres qui nous ont précédés, qui existent en nous en doses parfois devenues infinitésimales mais cependant toujours présentes.

Nous n’avons pas un corps de lion ou une queue de serpent, mais nous n’en sommes pas moins des êtres chimériques. L’idée que nous héritons aussi du patrimoine des générations qui ont précédé nos parents, qui sont elles-mêmes les héritières d’un patrimoine encore plus ancien, battant en brèche l’idée d’un patrimoine génétique seulement hérité de nos père et mère directs, fait aujourd’hui son chemin. La naissance n’y devient que la suite d’une longue chaîne d’héritages chaque fois modifiés, mais à laquelle nous appartenons.

À l’inverse, on sait aujourd’hui que l’embryon dépose dans le ventre de sa mère ses propres cellules, qui vont en retour venir modifier l’apport de la mère aux autres organismes avec lesquels elle est en contact, les autres enfants en particulier. Les microchimères, qui s’échangent pendant la grossesse entre une mère et son fœtus, pourraient jouer un rôle essentiel dans la protection et la réparation des tissus maternels. Non seulement, elles conservent une trace, mais elles ne sont pas rejetés par l’organisme, contrairement à son usage d’évacuer tous les corps étrangers.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Échappées belles

Ce microchimérisme, qui fait de la merveille de la création un échange généralisé, offre, au-delà de l’aventure humaine de donner la vie, l’occasion de nous interroger, plus généralement, sur la création, artistique en particulier. En permanence l’ambiguïté entre art et vie est présente, tant le langage employé pour définir la naissance de l’art et celle de l’être humain sont semblables.

Entre course à l’enfant et course à l’art, les passerelles sont nombreuses et le microchimérisme devrait nous permettre de réfléchir sur les concepts d’originalité de la création et sur la manière dont elle se situe par rapport à un héritage diffus, inconsciemment assimilé mais néanmoins présent.

Ce n’est pas pour rien que Frédérique Voruz, en fondant sa compagnie, a choisi le nom d’Aléthéia dont l’origine composée porte en elle une volonté d’extraire de l’oubli ce qui demeure caché. En partant d’elle-même et à travers le prisme de la psychanalyse lacanienne qui postule que « l’inconscient est langage » et que la psychanalyse « devrait être la science du langage habitée par un sujet », l’autrice enracine son propos dans son expérience personnelle. Elle l’enrichit du savoir-faire acquis au Théâtre du Soleil en se formant au chant et à la variété. Après Lalalangue, où elle survivait à une mère dévoratrice, elle poursuit, avec l’humour comme bouclier protecteur et moyen de guérison et en musique, le récit de son évolution intime en faisant de la création et du théâtre le lieu attachant d’une transformation à la fois intime et universelle. Chimère, ce n'est pas que Frédérique Voruz et qu'une envie d'enfant. C’est une manière de plonger en chacun de nous.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Chimère
S Écriture et mise en scène Frédérique Voruz S Avec Alexandre Babey (Médecin), Salome Dienis Meulien (Elle, Infirmière, Sage-femme), Rafaela Jirkovsky (Stella), Eliot Maurel (Lui, Curé), Frédérique Voruz (La bonne Fée, Dr Margule), Yuriy Zavalnyouk (Neven) S Composition et interprétation musicale Eliot Maurel S Assistanat à la mise en scène Alexandre Babey S Création lumières Geoffroy Adragna S Création costumes Micha Liebgott S Scénographie Geoffroy Adragna et Frédérique Voruz S Conseil son Therese Spirli S Remerciements Geoffrey Rouge-Carrassat et Samuel Valensi S Production Acme, Compagnie Aléthéia, Pony Production, Taita Productions S Coproduction Centre culturel Juliette Drouet – Fougères Agglo, Théâtre de la Fleuriaye - Carquefou S Avec le soutien du Centquatre – Paris, La Colline – Théâtre national, Théâtre du Soleil S Durée 1h35 S À partir de 11 ans.

Du 5 au 17 mai 2026, mar.-sam. 20h, dim. 16h
Petite salle du Théâtre du Soleil – Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris
Rés. 07.59.05.59.33 /
billetterie.chimere@gmail.com

Du 4 au 25 juillet 2026, à 14h (sf les mercredis 8, 15 et 22 juillet)
Théâtre des Halles, Salle Chapitre, Avignon (84)

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