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Arts-chipels.fr

Les Anonymes, vus par Bernard Sobel. Entre Franz Kafka et Hermann Broch, un appel à la résistance.

Les Anonymes, vus par Bernard Sobel. Entre Franz Kafka et Hermann Broch, un appel à la résistance.

Bernard Sobel revisite, dans une mise en scène comme toujours minimaliste, Franz Kafka et Hermann Broch pour mettre en lumière les mécanismes d’oppression exercés sur le peuple par les puissants de ce monde. Une série de petites formes incisives qui déjoue la dialectique du maître et de l’esclave, incitant à secouer le joug du pouvoir.

De Franz Kafka à Hermann Broch

« C'est l'Empédocle d'Hölderlin qui traite "d'anonymes" une multitude qui se laisse manipuler par des possédants, "démocratiquement" élus : Trump, Poutine, Nétanyahou et consorts... Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue », écrit Bernard Sobel en exergue de sa nouvelle création.

Depuis son départ du Centre dramatique national de Gennevilliers en 2007, où il a réalisé plus de quatre-vingt-dix spectacles en quarante ans, le metteur en scène n’a cessé de créer avec une quinzaine de pièces dont La Mort d’Empédocle de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, Prix de la Critique 2023, et, dernièrement, L’Exception et la Règle de Bertolt Brecht, au Théâtre de l’Épée de bois.

En fin connaisseur de la littérature de langue allemande, Bernard Sobel développe avec acuité sa réflexion sur la démocratie et le fascisme en s’appuyant sur les écrits de Franz Kafka (1883-1924) et d’Hermann Broch (1886-1951), en ce que ces deux écrivains ont pu pressentir, pour l’un, et analyser, pour l’autre, la montée du nazisme.

Le Pragois décortique la complexité des rapports de l’individu à l’autorité, prémisses à la soumission, comme le révèlent le chapitre 7 du Château, Le Secret d’Amalia, présenté ici, ainsi que deux nouvelles : L’Instituteur de village et En construisant la muraille de Chine. 

Quant à son contemporain viennois, auteur des Irresponsables, d’où est tiré le fameux Récit de la servante Zerline, il analyse dans ce roman « l’innocence coupable » (« schuldhafte Schuldlosigkeit ») de la bourgeoisie dans une petite ville de province de l’Allemagne préhitlérienne.

Dans La Théorie de la folie des masses, il mettait déjà au jour les causes et les dispositions psychologiques individuelles qui ont mené à l’adhésion massive à un régime totalitaire. Par ses écrits, Hermann Broch ne désespérait pas d'influencer indirectement les événements contemporains : « Toute âme peut être éveillée parce qu’en toute âme coexistent le bien et le mal et que tout homme, par conséquent, est susceptible d’avancer vers le haut comme vers le bas. »

C’est dans le même sens que Bernard Sobel envisage Les Anonymes.

Les Anonymes, vus par Bernard Sobel. Entre Franz Kafka et Hermann Broch, un appel à la résistance.

L’Instituteur de village, et la taupe de Kafka

Au loin, les crépitements d’une machine à écrire plongent le public dans l’univers de l’auteur qui a écrit cette histoire. Entre en scène Claude Guyonnet, les bras chargés de brochures et de manuscrits, d’où il exhume quelques feuillets. Le comédien consulte ses documents, prend son temps, pour nous inviter à le suivre dans les méandres de ce récit.

Il est en effet difficile de décrypter le sens de cette courte nouvelle inachevée. Publiée aujourd’hui dans le recueil Blumfeld, un célibataire plus très jeune et autres textes, elle parut pour la première fois en 1931, en même temps que En construisant la muraille de Chine. Il y est question d’une taupe géante découverte dans un petit village reculé « qui, du coup, acquit une certaine notoriété éphémère. À présent, il est à vrai dire retombé dans l’oubli depuis longtemps sans avoir été examiné de plus près […] par suite de l’inconcevable négligence des milieux qui auraient dû s’en soucier et qui se soucient effectivement avec zèle de choses bien plus futiles ».

Seul l’instituteur du village donne quelque publicité à l’animal géant, en rédigeant un rapport qui ne lui vaut qu’humiliation. La publication est en effet traitée par-dessus la jambe par la science : la taupe est grosse, conclut l’Académie, parce que la terre est grasse et lourde à remuer. Ce qui fâche le narrateur. Farfouillant de plus belle dans ses papiers, il s’indigne : «Toute découverte est immédiatement introduite dans la totalité des sciences et cesse, par-là, d’être une découverte, elle se fond dans le tout et disparaît, il faut déjà avoir un regard scientifiquement formé pour la reconnaître encore. Elle est aussitôt rattachée à des directives dont nous ignorons l’existence et, dans le débat scientifique, elle est emportée, à l’aide de ces directives, jusque dans les nuages. »

« Je ne suis pas zoologiste mais commerçant », poursuit Claude Guyonnet, entrant dans la peau de son personnage. Pensant venir au secours du maître d’école, le redresseur de torts va « collecter tout ce qui concernait ce cas », puis faire publier la découverte de l’instituteur dans une revue, exposant ce dernier aux quolibets de la presse. Il appartiendra alors à ce défenseur du maître d’école de s’excuser auprès de l’intéressé quand celui-ci, dépité, lui rendra visite, à Noël « Je vous ai nui ! [...] Nos chemins se séparent [...] mais la taupe est demeurée chère à mon cœur », dit-il en le congédiant.

Le comédien nous a baladés avec flegme et humour dans cette fable énigmatique, mais pas si absurde, qu’elle paraît déterrer d’archives oubliées.

Et la taupe géante dans tout ça ? Nous n’en saurons pas plus que l’encre qu’elle a fait couler. Personne  d’autre n’y est allé voir de près. Reste à creuser la morale qu’en tire Kafka, concluant que, si on savait les écouter, on dirait : « Nos vieux instituteurs de village ont les yeux bien ouverts ». Suivons son regard !

En construisant la muraille de Chine. Une « raison » supérieure.

À travers ce seul en scène qui se rapporte à l’édification, du IIIe siècle avant Jésus-Christ au XVIIe après, de ce monument défensif de plus de six mille kilomètres de long, fossés, barrières naturelles et parties effondrées non compris, Gilles Masson, sous l’égide de Kafka, s’intéresse à la plus importante structure architecturale jamais construite par l’homme. Un projet titanesque de plus de vingt mille kilomètres, édifié par des milliers de petites mains encadrées par des maîtres d’œuvre dont le mode d’organisation du travail interpelle l’auteur.

C’est sur fond d’Internationale, célébrant les travailleurs en lutte, comme pour souligner l’état de servitude des bâtisseurs et le mettre à distance, que Gilles Masson apparaît sur scène pour conter l’histoire au long cours de l’édification de la Muraille, caractéristique du système de gouvernance de la Chine impériale, alors immense territoire sous contrôle.

Dans ce texte, Kafka aborde la question du processus déroutant de la mise en œuvre du mur, commencée par les extrémités sud-est et sud-ouest pour s’achever au point le plus septentrional. Une discontinuité de construction qui s’accompagne du fractionnement du travail : de petites équipes d’une vingtaine d’ouvriers travaillant chacune à réaliser cinq cents mètres de muraille en cinq ans. Associées par deux, les équipes voisines opéraient leur jonction avant de partir ailleurs travailler sur une autre portion de muraille, laissant ainsi subsister des « béances ». Un inachèvement dramatique pour un ouvrage défensif censé protéger la Chine des invasions de nomades du Nord.

Kafka s’interroge sur l’absurdité – qu’il ne nomme pas ainsi – apparente du schéma de réalisation et sur son efficacité. En s’interrogeant sur les raisons d’un travail qu’on pourrait considérer comme illusoire, compte tenu des béances qui restent un peu partout, l’auteur dégage le mécanisme très particulier qui préside au choix.

Il décrit alors un véritable système, basé sur le sentiment inspiré à chacun des bâtisseurs de participer à un grand œuvre collectif, un grand Tout réalisé sous l’égide d’une « haute direction » que personne ne connaît, un reflet du divin qui éclaire les maîtres d’œuvre et justifie qu’on applique des directives sans les comprendre. Une intox de grande ampleur qui, en même temps qu’elle exalte l’intérêt de la communauté en lui donnant des lettres de noblesse, divise pour régner. Et si l’on essaie de visualiser la figure de cet ennemi au nom duquel on demande l’union sacrée, seuls les livres en témoignent, et ils en présentent une vision caricaturée destinée à faire peur. Si l’on pose la question « Qui détient la vérité ? », la seule réponse possible est « Demande à la haute Direction », assènera tout de go le comédien qui n’aura cessé, à la manière d’un bonimenteur, de nous vanter les bienfaits d’un système inique.

Le Château. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

Le Château. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

De Muraille en Château

Comment, en découvrant cette nouvelle, ne pas se projeter du côté du Château ? Dernier roman – inachevé, comme l’Amérique et le Procès – de Kafka, le Château met en scène un Arpenteur, K., qui cherche par tous les moyens à faire reconnaître ses compétences par les gens d’en haut, qui résident dans un « château » inaccessible d’où ils exercent leur toute-puissance. Lorsqu’ils s’intéressent au peuple d’en bas, c’est pour lui donner des ordres auxquels il est impensable de désobéir, quels qu’ils soient.

Le Secret d’Amalia rapporte le refus d’une jeune fille, convoitée par l’un des fonctionnaires du Château, de se rendre à l’« Auberge des messieurs » pour devenir sa proie, soumise à sa lubricité et à tous ses désirs. Son refus entraînera la disgrâce de sa famille.

Acceptation ou refus de la tutelle du Château, abusive ou pas, sont au cœur de la discussion qui oppose la sœur de la jeune fille, Olga, et l’Arpenteur, qui se range du côté du manche, ne voyant pas malice à l’emploi de sa compagne, Frieda, à l’Auberge.

Plus construite en longs monologues qu’en véritable dialogue opposant les deux personnages, la joute entre eux reprendra le thème d’un pouvoir d’en haut omnipotent, des possibles attitudes face à ses diktats et de leurs conséquences pour les gens d’en bas, mettant en jeu la raison, ou l’irraison du plus fort et la manière dont l’attitude des faibles conforte le pouvoir des forts.

Le Récit de la servante Zerline. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

Le Récit de la servante Zerline. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

Le Récit de la servante Zerline : la revanche amère d’une femme de peu

C'est dans un espace de convention que se déroule le Récit de la servante Zerline. Au centre du plateau, l'interlocuteur de la servante, un bourgeois, quasi muet, lit un journal économique, confortablement installé dans un fauteuil disposé sur un tapis tandis que la servante, qui n'a pas de siège, rôde autour d'un chariot encombré de projecteurs qui disent le théâtre en même temps qu'ils suggèrent le chariot de la femme de ménage et la trivialité du travail face à l'oisiveté bourgeoise.

Le Récit de la servante Zerline, cinquième chapitre des Irresponsables de l’auteur autrichien Hermann Broch, publié en 1950 mais écrit entre 1917 et 1934, s’inscrit dans le droit fil de la relation des « Anonymes » avec le pouvoir et de la part de responsabilité individuelle dissimulée sous l’irresponsabilité légitimée par l’existence d’un pouvoir qui décide.

Ici, la servante Zerline, domestique chez la baronne W. depuis trente ans, fait le récit intime d’une vie de domesticité à Monsieur A., locataire de la baronne. Une confession aux allures de provocation dans laquelle elle déverse le trop plein trop longtemps comprimé, retenu, accumulé, de ses frustrations et de ses dégoûts devant un étranger qui entretient avec le pouvoir un rapport de proximité.

Oscillant entre orgueil et désespoir, ironie, colère et résignation, elle dresse d’elle-même et de ses maîtres un portrait aussi cru que sans complaisance dans lequel ses failles et ses contradictions ont pour pendant l’hypocrisie bienséante du monde des puissants. Domestique jouet des appétits de ses maîtres, tiraillée par ses désirs et une sexualité qui s’apparente à une lutte de pouvoir, elle exalte ses victoires dérisoires mais hautement symboliques en séduisant l’amant de sa patronne jusqu’à se faire admettre dans le pavillon de chasse de celui-ci. Lucide, elle sait que chacune de ses victoires est en fait une défaite, où l’aspiration à se hisser hors de sa condition le dispute à la fascination, en même temps que la revendication de sa servitude est une arme contre l’aliénation.

Dressée sur ses ergots, poussée par la volonté de choquer en même temps que consciente de l’incapacité qu’elle a d’être autrement, elle est toutes plaies dehors, tournant comme une bête en cage dans un monde où elle ne voit pas d’issue. Et même lorsque sa vengeance l’aura poussée à la dernière extrémité, faisant d’elle une dénonciatrice révélant au grand jour les turpitudes de ses maîtres, elle restera encore le dindon de la farce d’une société prête à toutes les compromissions pour ne pas voir. Pour des gens comme elle, il n’existe aucune échappatoire et Julie Brochen, qui interprète Zerline, tourne comme un fauve en cage autour de Monsieur A. comme pour exorciser cette impuissance portée à son degré d’incandescence.

En faisant le portrait de Zerline et, avec lui, à la veille de ses manœuvres impérialistes, celui d’une Allemagne immobiliste qui s’aveugle elle-même, Hermann Broch, émigré aux États-Unis en 1938, pose, avec violence, la question de la responsabilité. Car c’est dans le lit de la médiocrité et de l’acceptation que prospèrent tous les totalitarismes. Ainsi Kafka et Broch se rejoignent.

Le Récit de la servante Zerline. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

Le Récit de la servante Zerline. Phot. © Vincent Arnaud Chappe

Les Anonymes
Un diptyque entre des œuvres de Franz Kafka et d’Hermann Broch, mis en scène par Bernard Sobel

Kafka, à propos...
S L'Instituteur de village (déc. 1914, jan. 1915). In Nouvelles et récits, trad. Jean-Pierre Lefebvre (éd. Gallimard). Interprété par Claude Guyonnet S En construisant la muraille de Chine (fév.-mar. 1917). In Nouvelles et récits, trad. Jean-Pierre Lefebvre (éd. Gallimard). Interprété par Gilles Masson S Le Secret d'Amalia, un chapitre du Château (1922), Le Métier de messager. Trad. Jean-Pierre Lefebvre (éd. Gallimard 2018). Avec Valentine Catzeflis, Matthieu Marie, Mathilde Marsan S En collaboration avec Michèle Raoul-Davis et Daniel Franco

Le Récit de la servante Zerline d’Hermann Broch S Adaptation pour le plateau par Bernard Sobel à partir de la traduction de Andrée-R. Picard (coll. Le manteau d'Arlequin, Gallimard, 1987) S Avec Julie Brochen et Sylvain Martin

Kafka, à propos... Du 7 au 17 mai 2026 à 19h, dim. à 14h30
L’Instituteur de village Les 7, 9, 14 et 16 mai 2026
En construisant la muraille de Chine Les 8, 10, 15 et 17 mai 2026
Le Secret d’Amalia Du 7 mai au 17 mai 2026
Le Récit de la servante Zerline du 7 mai au 17 mai 2026 à 21h, dim. à 16h30

Théâtre de l’Épée de bois – Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris
Rés. 01 48 08 39 74
https://www.epeedebois.com/

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