10 Mai 2026
Ils sont six : trois musiciens-compositeurs et trois comédiennes-chanteuses venus d’horizons divers, des terres de l’Afrique à la Bretagne, de Lyon à La Réunion. À l’écoute les uns des autres, ils construisent, à partir de la musique, un chemin de mixité artistique et d’amitié.
Cela commence par une veillée aux chandelles, comme un hommage aux morts qui charrie avec lui son lot de souvenirs. Grands-parents, pères et mères, oncles et tantes sont conviés à ce concert joyeux et tendre, complice et teinté d’humour qui les rassemble.
Des cantiques camerounais à l’opérette, du jazz à la musique classique, du rock à la pop et aux variétés, de Tino Rossi, Gainsbourg, Brassens et Colette Magny jusqu’aux comptines sénégalaises ou aux chants traditionnels réunionnais, c’est une musique sans frontière ni a priori qu’ils nous offrent en même temps que leur parcours de vie.
De cette remontée vers le passé qui définit une manière d’être au présent, jazz et variété, guitare et basse – sèche et électrique – se mêlent aux percussions qui vont du tambour à la batterie pour nous conter l’histoire d’une culture actuelle faite de mélanges et d’hybridations.
Quand ils ne chantent pas, ce sont les souvenirs qui affluent à la surface. Des souvenirs qui les ont modelés, définis en partie et dont ils nous livrent, parfois avec une certaine réserve ou maladresse, le plus souvent avec le savoir-faire que des années de pratique du spectacle leur ont enseigné, la matière formatrice. Un témoignage chaleureux, amical, non exempte cependant de vision critique, par exemple lorsqu’il s’agit des méfaits du colonialisme, qu’il s’exerce en Afrique ou ailleurs.
Des itinéraires singuliers
Tous ont une légitimité artistique affirmée et un rapport à la musique qui remonte à l’enfance.
La seule qui n’entretienne pas avec la musique un rapport de pratique directe est Élise Vigier, issue de l’école du Théâtre national de Bretagne, qui mène une carrière de comédienne et de metteuse en scène, mais son histoire familiale est mêlée de près au monde de la musique. Ses parents ont créé le Café de la Danse, un lieu d’accueil situé dans le quartier de la Bastille à Paris où musiciens, chanteurs, danseurs et gens de théâtre se sont, depuis les années 1990, pressés, et ses souvenirs la ramènent à une maison « pleine de fenêtres », avec quantité « de frères et de sœurs » de toutes origines qui y trouvaient refuge, constituant une famille aussi élargie qu’inattendue et bigarrée.
Ludmilla Dabo, l’autrice et la metteuse en scène à l’origine du projet, quoique née en France, conserve la mémoire de la double origine, camerounaise et sénégalaise de ses parents. Comédienne saluée par le Syndicat de la critique pour son rôle dans Une femme se déplace, autrice de My Body is a Cage, elle allie son travail de comédienne à la musique et au chant, en particulier quand elle se joint à David Lescot pour Portrait de Ludmilla en Nina Simone.
Kaloune, elle, a été bercée par le servis kabaré, une pratique magico-religieuse qui rend hommage aux ancêtres dans la culture afro-malgache, associant musique, chant et danse à la fête et au banquet, et par le maloya, dont la définition varie, allant d’« incantation, sorcellerie » au Mozambique à « parler, dégoiser, dire ce que l'on a à dire », un mot composé de maloy aho à Madagascar. Le maloya, chanté en créole réunionnais, voit le jour durant la période esclavagiste. Kaloune, poétesse et musicienne, lauréate en 2017 du prix Musiques de l’Océan, chante et déclame en créole réunionnais et joue du mbira, un instrument formé d’un support en bois sur lequel sont fixées des lamelles métalliques de différentes tailles et formes, qui produisent un son varié.
Du côté des « garçons », c’est vers le jazz qu’il faut se tourner, même si Gilles Normand confesse un passé de choriste dans un chœur d’enfants, les Poppies, « coaché » par Eddie Barclay. Imprégné de musique classique, biberonné à Wagner, aux Nibelungen et à Tristan et Yseut d’un côté, et aux contrepèteries paternelles de l’autre, ce qui expliquerait une certaine appétence pour Bobby Lapointe, entre autres, ce guitariste et bassiste qui fut un accompagnateur d’Henri Salvador n’en est pas moins proche du jazz latin et brésilien et compositeur pour des productions aussi diverses que le Petit Prince pour Hrysto ou Blue-S-Coat pour Koffi Kwahulé. Il s’essaie ici au lyrique, à Tino Rossi et aux nuits enchantées de l’opérette.
Louis Jeffroy, alias Lou Sakay, est batteur et pianiste. Percussionniste et compositeur-interprète à la source de la création, en 2018, du groupe Mamen, qui porte la marque du jazz et du hip-hop, il n’en pratique pas moins un répertoire coloré où rock, métal et funk se mêlent au jazz et au hip-hop. Il est lié, comme les autres, au monde de la danse et du théâtre, en particulier avec Lazare avec lequel il collabore à partir de 2016 sur Sombre rivière, Je m’appelle Ismaël et Cœur instamment dénudé. Il invite ici son enfance bretonne et la place importante de la musique dans les réunions familiales, chante a capella en évoquant, d’une voix cassée par l’émotion, son couchage bordé trop serré et la présence de sa grand-mère.
Quant à Anthony Capelli, il raconte une histoire de paysans pauvres du sud de l’Italie, contraints par la misère à émigrer en France. Musicien, compositeur électro-acoustique et électronicien, il travaille pour le théâtre, notamment avec David Lescot pour les Ondes magnétiques ou Une femme se déplace, mais compose aussi pour des fictions radiophoniques, des concerts-lectures, des performances ou des films. Nourri de variété française, de Johnny à Gainsbourg, il rapproche l’évocation de sa grand-mère de la Jeanne de Brassens.
La mise en commun des passés
Tous et toutes ont en commun, d’une certaine manière, une mémoire de l’exil et de la transplantation dans un ailleurs. Mais le souvenir – le spectacle, par son dynamisme, en témoigne – n’est pas pour eux veillée funèbre, il est activation d’un processus où perte de repères et rattachement au passé deviennent générateurs d’une autre identité et une source de création.
Non seulement ils ne s’interdisent pas les échappées belles issues de leur héritage musical, mais ils en font la matière même de la relation passé-présent qu’ils privilégient dans leur parcours. Si le modèle reste toujours là, en arrière ou en avant-plan, il n’en dialogue pas moins avec les dérives d’école buissonnière dans lesquelles il se réinvente, avec la complicité, chaque fois, de l’ensemble du groupe. Et ils savent y faire, associant mise en scène, éclairages et des compositions musicales auxquelles tous participent, où ils interviennent, se complètent, se répondent et chantent en chœur.
L’évocation moins riante d’un passé où les thèmes de colonialisme, exil et pauvreté courent en filigrane y est présente, mais elle apparaît comme atomisée par le côté « copains qui se racontent » qui lui fait perdre une partie de sa force. La connivence que le spectacle établit avec le public crée cependant une atmosphère sympathique qu’on aurait tort de bouder. Le spectacle distille, au-delà de la musique, une chaleur humaine réconfortante qui fait espérer qu’aujourd’hui, un monde plus fraternel est envisageable, rêvable, et que son avenir réside dans la rencontre et l’écoute mutuelle.
Elle vient nous dire, en cette période de clivages entre communautés et regain de tensions entre nombre d’entre elles, qu’il est possible de créer un dialogue et d’établir des liens. Façon de nous rappeler aussi, sans doute, qu’en remontant assez loin dans le temps, nous sommes, dans notre écrasante majorité, venus d’ailleurs et que nous ferions bien d’utiliser cette histoire comme un tremplin et non comme un frein…
Musiques en héritage
S Texte et mise en scène Ludmilla Dabo S Avec Anthony Capelli, Ludmilla Dabo, Louis Jeffroy, Kaloune, Gilles Normand et Elise Vigier S Assistante à la mise en scène Marie Desgranges S Lumières Kevin Briard S Son Alexandre Borgia et Patrick Da Silva S Régie générale Hannah Kircher S Costumes Alma Bousquet S Liste des chansons : Cantique Bassa Me ti nin yem nyu yon ; La mort me hante, Colette Magny ; Chant de la réunion Ti marmaye la ; Chant de Bretagne, Kousk ; Wagner, Tannhaüser ; Poppys, Non non rien à changé ; Gainsbourg, La Ballade de Johnny Jane ; Georges Brassens, Jeanne ; Alain Peters, Mangé pou le cœur ; Ismaël Lô, Tajabone ; Comptine sénégalaise, Kelemati Leng ; Tino Rossi, Le Pêcheur de perles ; Charles Aznavour, La plus belle pour aller danser ; Cat Stevens, Foreigner Suit ; Otis Redding, Try a Little Tenderness ; Colette Magny, Melocoton ; Jean Max Brua, La Grange aux belles S Production Sorcières et compagnie, Libomna S Coproduction Comédie de Caen, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, Scène nationale, Théâtre Sénart, Scène nationale, la Machinerie-Vénissieux-Scène conventionnée d’Intérêt National et la Ferme du Buisson S Avec le soutien de la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Action financée par la Région Île-de-France, avec le soutien du Centre national de la musique (CNM) S Création les 19 et 20 mars 2026 à la Ferme Bel Ebat de Guyancourt S Durée 1h45
Du 6 au 24 mai 2026
Théâtre de la Tempête – Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 >aris
www.la-tempete.fr