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Arts-chipels.fr

Au plus près de ces voix – L’ère de Mahsa. S’opposer en Iran depuis la fondation de la République islamique.

Phot. © Yves Poey

Phot. © Yves Poey

La République islamique ne cesse, depuis les années 1980, d’intensifier la répression contre les mouvements et les manifestations protestataires en faveur de la liberté. Au plus près de ces voix met en scène, à travers un récit, les grandes figures emblématiques dont ils se réclament.

Un homme s’avance sur le plateau nu. Il est iranien et enseigne l’histoire. Il vient, sur le devant de la scène, nous parler de son immobilisme face aux mouvements de protestation qui secouent l’Iran depuis les années 1980 et, plus particulièrement, après la mort d’une étudiante d’origine kurde, Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs en septembre 2022 pour « port de vêtements inappropriés » – en fait pour avoir ôté son voile et défilé en pleine rue – et avoir revendiqué haut et fort le droit de le faire. Emprisonnée au motif de lui dispenser des « cours de morale », elle est battue à mort et succombera à ces traitements iniques. Elle manifestait au milieu d’une foule clamant « À mort le dictateur ! », pointant du doigt Ali Kamenei, le successeur de Komeiny à la tête de la République islamique d’Iran, un régime qui entretient un climat de terreur face à ses opposants.

Phot. © Vahid Amampour

Phot. © Vahid Amampour

Un narrateur immobile

Sa gestuelle est toute de réserve, à l’image de sa volonté de ne pas prendre de place dans un conflit qui n’en déchire pas moins le pays. « Je ne risque rien. Nul danger ne me guette », commente-t-il en évoquant cette « neutralité » choisie. Il évoque son statut privilégié, sa vie dans un quartier résidentiel. Les défilés de protestation, il les comprend mais ne souhaite pas y être mêlé.

Il évoquera progressivement la situation dans laquelle il se défend d’intervenir. Pas nécessairement parce qu’il désapprouve les raisons de ce combat, mais par horreur de l’instabilité et du désordre. Le chaos n’est pas son choix, la mesure son aune d’appréciation.

Il évoque ses renoncements : aborder, en tant qu’historien, la question durant ses cours avec ses élèves pour expliciter ce qui se passe et les références brandies par les manifestants, puisées non seulement dans l’histoire récente et le sort tragique de Mahsa Amini, mais aussi dans le passé avec la résistance d’une poétesse iranienne du XIXe siècle, Fatima Baraghani, qu’on surnommera « Tâhereh » (« la Pure ») mais aussi « Qorrat al-Aïn » (« Consolation des yeux »). Rester en dehors, allèguera-t-il, est le moyen pour lui de « ne pas mettre les élèves en danger ».

Cette position de non-engagement lui vaudra tout de même une brouille d’un an avec son épouse, décédée au moment où il raconte et fermement opposée à la charia.

Phot. © Vahid Amampour

Phot. © Vahid Amampour

Un dialogue des ombres

Sa femme chantait, nous dit-il, mais pas en public. Les couplets protestataires qui circulaient. Les textes et les évocations de ces figures libératrices et militantes, ces femmes qui retiraient leur voile dans la rue pour défiler tête nue.

Voici qu’au fil du récit, une ombre de femme apparaît. Et elle chante. Ancienne choriste de l’Opéra de Téhéran et membre du Chœur de l’Orchestre de Paris depuis 2006, Salmi Elahi prête son beau timbre à ces textes interdits, enfouis dans une certaine clandestinité. Fantôme de toutes les femmes « absentes » qui peuplent l’Iran, elle sortira de l’ombre pour émerger progressivement sur la scène jusqu’à en occuper le premier plan.

Par-delà plus d’un siècle de distance, Mahsa et Tâhereh dialoguent à travers les couplets qu’un jeune auteur-chanteur, Shervin Hajipour, rassemble à partir des slogans des rues. Devenue chanson de la résistance iranienne, sa chanson, dont Ashkan Rahimi fait un vidéo-clip, sera vue plus de quarante millions de fois en seulement deux jours. Composée de tweets postés par les manifestants, Baraye – qui possède le double sens de « pour » et « à cause de » – évoque l’absence de liberté – de danser, de s’embrasser dans la rue, etc. –, l’apartheid dont les femmes sont victimes, mais aussi les grands scandales du régime, les préoccupations écologiques et la volonté de résistance.

Phot. © Yves Poey

Phot. © Yves Poey

La figure quasi mythique de Tâhereh

L’impossibilité de parler du présent n’empêcherait pas, affirme le professeur – mais sous certaines conditions – de faire un détour par le passé en faisant référence à la poétesse Tâhereh, bien que celle-ci soit plutôt utilisée comme contre-exemple par le régime.

Cette brillante jeune femme, née en 1817-1818 et assassinée en 1852, est l’une des premières figures iraniennes de la lutte pour l’égalité des sexes et le narrateur reconstitue par bribes son histoire hors du commun.

Contrairement à l’usage, son père, docteur en loi islamique, permet à ses deux filles de suivre ses cours, dissimulées derrière un rideau car seuls les hommes ont accès à l’enseignement. Toutes deux montrent des dons en littérature persane, arabe et islamique.

Une correspondance s’établit entre Tâhereh et Rashti, le maître d’une école de théologie chiite à tendance libérale, surnommé le « Báb » (« la Porte menant à la vérité »). C’est alors que Fatima devient Tâhereh, « la Pure », féminisation lourde de sens d’un mot arabe évoquant la circoncision. Seule femme du premier groupe de disciples, elle est désignée pour succéder au dirigeant à la tête du mouvement « babiste ». Bien que mariée à un cousin à l’âge de treize ans, elle quitte mari et enfants pour se consacrer au babisme.

En 1848, après l’arrestation de Báb, le mouvement rompt de manière brutale et complète avec la charia islamique. Devant l’assemblée, Tâhereh enlève son voile et le jette à terre. Arrêtée, elle est conduite à Téhéran et emprisonnée dans la maison du maire. Calcul politique ou admiration pour la jeune femme ? le jeune shah de Perse la demande en mariage, ce qu’elle décline. Devant son refus, il ne tentera pas de la sauver quand ses ennemis réclameront sa tête. À l’annonce de sa sentence de mort, elle déclare fièrement : « Vous pouvez me tuer quand vous voulez, mais jamais vous n’arriverez à empêcher l’émancipation des femmes. » On comprend que le modèle survive au passage du temps et résonne de manière forte au présent.

Phot. © Vahid Amampour

Phot. © Vahid Amampour

Une leçon pour comprendre l'aujourd’hui

Les histoires de ces femmes et des mouvements protestataires dont « Femme, Vie, Liberté » qui suit la mort de Mahsa Amini pourraient suffire à constituer un spectacle. En ajoutant le personnage du professeur d’histoire et en faisant de lui le narrateur de la pièce, l’autrice, Chahla Chafiq, poursuit le but d’en faire une fable pour le temps présent. Ce qui frappe le professeur, au-delà de tout, c’est le fait qu’un des bábistes se tranche la gorge devant la radicalité de l'acte du rejet du voile.

Là se situe le pivot qui permet au professeur de s’interroger sur son comportement. Au centre se tient la peur. Pas seulement de la répression qui accompagne les mouvements de protestations. Mais une peur, plus grande encore, de l’irruption de la femme dans le paysage et de ce que cette intrusion signifie et engendre. L’autrice fera, lors du débat, remarquer que, des trois religions du Livre, seul l’islam aborde la question du désir de la femme, avec les dérives que l’on connaît pour l’enfermer.

Ainsi, de la peur née de la répression de plus en plus violente et sanglante – quelques projections montreront les manifestations de rues et les tirs à balle des Gardiens de la révolution – s’ajoute une autre crainte : celle de la Femme, qui n’est pas une simple définition de genre dans la culture persane, mais la composante plus profonde et essentielle d’une révolution à venir.

La pièce, dans sa théâtralité évacuée et minimaliste, donne toute la mesure de la complexité de la situation iranienne actuelle et, partant, de ce qui définit l’islamisme radical, qui n’a que peu à voir avec l’islam. Elle permet aussi de mieux comprendre pourquoi les femmes sont à l’avant-garde du mouvement et pourquoi demeurent des réserves face à la situation actuelle, parfois nées de trop d’espoirs déçus et réprimés dans le sang, qui engendrent une certaine circonspection quant à l’avenir.

Phot. © Yves Poey

Phot. © Yves Poey

Au plus près de ces voix - Partie 1 L’Ère de Mahsa
S Texte Chahla Chafiq S Adaptation Jean-Paul Sermadiras S Mise en scène Gilles David (Sociétaire de la Comédie-Française) S Avec Salmi Elahi et Jean-Paul Sermadiras S Création sonore Evgueni Galperine et Salmi Elahi S Lumières Jean-Luc Chanonat S Vidéo Ludovic Lang S Costumes Cidalia da Costa S Production Cie du Passage & Les Chercheurs de lumière S Avec le soutien de la ville de Pleubian, la ville de Saint-Cloud et de l’Alliance Française de Pondichéry S Durée 1h05

Les lundi 5, mardi 6, jeudi 7, mardi 12 et mercredi 13 mai à 20h
Au 100ECS
- 100, rue de Charenton, 75012 Paris www.100ecs.fr
Puis
Du 4 au 25 juillet à 18h30 (sf 8, 15 & 22/07)
Théâtre de la Porte Saint-Michel - 23 rue Saint-Michel, 84000 Avignon
Rés. 09 80 43 01 79

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