9 Mai 2026
La bourgeoisie n’en finit pas de mourir et les couples de se déliter. En confrontant deux générations, Martin Crimp dresse le portrait d’une société à l’agonie dont le futur ne s’annonce guère plus riant.
Un décor réduit à sa plus simple expression. Une modeste table de travail, sans style, deux chaises et un magnétophone professionnel posé à même le sol. On n’y dénote aucun souci d’individualiser cet intérieur, d’en faire le reflet de la personnalité de ses occupants. Encadrée par des rideaux, une grande baie vitrée derrière laquelle on ne distingue rien occupe tout le fond de scène.
Lorsque Julia et Paul, les occupants du lieu, apparaissent, c’est derrière le filtre, partiellement opaque, de la vitre, silhouettes à la Hopper, mais estompées, paradant au balcon qui se trouve en fond de scène mais qu’on devine plus qu’on ne le voit. Un lieu très « classe » d’où l’on contemple les autres à ses pieds. Une métaphore de la manière dont ils se perçoivent par rapport à la société.
Deux couples emblématiques
Et c’est bien ainsi qu’il se pense, ce couple « parfait », parfaitement accordé et sans histoire. Ils n’ont rien à se reprocher, exercent l’un et l’autre des métiers très « hype » – elle fait une brillante carrière dans l’art contemporain, lui, ancien musicien talentueux, est producteur de musique électronique. Leurs métiers les comblent, ils exercent, dans leur champ de compétences, une réelle influence, même si l’on devine que derrière la façade le vernis se craquèle.
C’est cependant derrière cette surface lisse, un rien mondaine, distillant un ennui alangui et de bon ton, que se dissimulent des gouffres de vacuité. Julia met les pieds dans le plat, avec élégance et sur le ton de la banale conversation d’abord, puis de manière de plus en plus agressive et interpellante. Dévorés par leurs carrières, qu’ils ont privilégiées de leur propre chef, ils ont, d’une certaine manière, oublié de vivre, d’emplir leur existence des multitudes de petits riens qui font l’identité d’un couple et ont, par la même occasion, négligé d’avoir des enfants, trop compliqués à gérer compte tenu du reste.
Aussi, lorsque Julia annonce à Paul qu’elle a invité sa jeune collaboratrice et son compagnon, à deux heures du matin, alors que le frigo est vide et qu’il n’y a rien à boire hormis de l’eau du robinet, la stupeur saisit Paul, d’autant que les « invités », non seulement vont venir mais vont aussi s’incruster sans vergogne.
Se met alors en place un chassé-croisé de tranches de vie entre chacun des quatre personnages. Origines bourgeoises et prolétaires se font face, doublées par des différences de carrières professionnelles, de quoi permettre à la commisération, au mépris de classe, à la jalousie, à la fascination et à l’orgueil de faire leur pelote. Deux générations sont aussi mises en parallèle, avec les grands écarts qu’on détecte dans leur manière de penser et de vivre.
Non-expérience pour un non-lieu
On saupoudre le face-à-face de quelques poncifs générationnels et sociaux. Face à ces bourgeois revenus de tout surgit une jeunesse avide de toutes les expériences, drogue comprise. Face à ceux qui ont « appris » les réseaux sociaux et les utilisent avec un brin d’appréhension et un discours critique, on trouve ceux qui y sont plongés comme dans le liquide amniotique maternel et naviguent à l’aise dans le monde du fictif de l’immatériel.
Cerise sur le gâteau : la jeune assistante de Julia, Josefine, est enceinte de son compagnon, Tilman. Tilman l’apprendra cette nuit-là au détour d’une discussion aussi générale que banale. Pour Josefine, garder ou pas l’enfant à venir est un dilemme qui met en jeu couple et carrière. Une question qui a concerné de près Paul et Julia, qui ont privilégié leur vie professionnelle. Serafine suivra-t-elle leur voie ou fera-t-elle un autre choix ?
Tous s’épuisent en auto-récits traversés d’interpellations et de conflits dont on sait à l’avance ou presque qu’ils ne déboucheront sur rien. Cette histoire sans histoire, ce débat sans fin, ce combat qui s’achève sur ce qui s'apparente à un non-lieu les mènera au bout d’une nuit, très longue – et très alcoolisée pour certains – où la mise à nu prend des couleurs singulières et aboutira à noyer dans l’oubli les heures écoulées, laissant place à des hommes endormis et à des femmes réfugiées dans le travail.
Brasser le vide
En dépit des efforts des comédiens et de la mise en scène d’extraire, par un jeu d’acteur poussé un degré au-dessus de la « normale », le texte de sa gangue volontairement atone et pseudo-réaliste, on accroche assez peu à cette fable qui rappelle sans les égaler Harold Pinter et Lars Norén ou, en plus mordant, parfois Marius von Mayenburg.
On a beau, au passage, noter les clins d’œil à Beckett et à la Dernière bande, ces scènes de la mondanité bourgeoise qui se délitent, ces couples en perdition dans une société aussi erratique qu’eux-mêmes, ces ruptures générationnelles étalées sur scène ont un parfum de déjà fabriqué, de déjà reniflé, de déjà senti ailleurs, où ils trouvaient une acuité et un mordant qui n’avaient pas laissé indemne. Martin Crimp, en mettant de tout un peu et en tressant le trop-plein de l’ensemble, ce qui fait perdre à chacune des composantes du « conflit » une part de sa force, n’apporte pas grand-chose de plus. Et si, à certains moments, la drôlerie est au rendez-vous, elle ne hisse cependant pas le spectacle à la hauteur de la joute verbale que le propos laissait espérer.
Des hommes endormis
S Texte Martin Crimp S Traduction Alice Zeniter S Mise en scène Ludovic Lagarde S Scénographie Ludovic Lagarde en collaboration avec Sébastien Michaud S Régie générale et assistanat à la scénographie Moustache (François Aubry) S Costumes Marie La Rocca S Lumières Sébastien Michaud S Son et images Jérôme Tuncer S Musique Alvise Sinivia S Collaboration artistique à la mise en scène Céline Gaudier S Avec Christèle Tual (Julia), Laurent Poitrenaux (Paul), Guillaume Costanza (Tilman), Hortense Girard (Josefine) S Production Compagnie Seconde Nature S Avec le soutien du dispositif d’insertion de l’École du Théâtre national de Bretagne S La Compagnie Seconde Nature est conventionnée par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles Île-de-France S La pièce Des hommes endormis de Martin Crimp (traduction de Alice Zeniter) est publié e et représentée par L’Arche, éditeur et agence théâtral S Durée 1h40
Du 4 au 24 mai 2026, 4-7, 11-13, 19-23/5 à 20h, les dim. 16h
Théâtre de l'Athénée - 4 square de l'Opéra Louis-Jouvet - 75009 Paris
www.athenee-theatre.com