8 Mai 2026
Dans ce délectable seul en scène, à la frontière entre magie, travail du clown et jeux de langage, Yann Frisch, funambule du verbe et de l’illusion nous balade dans un univers onirique plein d’insolence et d’humour.
Le clown-homme singe est entré en scène, mâchant une banane, avec une application qu’il ne manquera pas de répéter au fil du spectacle. Hirsute, le visage maquillé à gros traits, il arbore le gros nez noir, qui démarque en le citant le nez du clown, qu’il portait lors de la première création du Syndrome de Cassandre, en 2015. Il se présente pantalon ballant, manteau ample dont il tirera monts et merveilles, avec aux pieds les gros godillots qu’on attribue à l’auguste.
Une malle à jardin, un comptoir de bar ou approchant côté cour, avec leurs luminaires désuets, et une chaise composent le mobilier du décor. Note poétique en même temps qu’insolite, un petit nuage, chaudement éclairé, dispense de la lumière dans la pénombre. Le clown nous regarde, quelques rires fusent dans la salle, « Qu’est-c’qu’on s’marre », réagit le clown qui va ainsi inclure le public d’entrée de jeu dans la représentation. Cette connivence avec les spectateurs, il la réutilisera à maintes reprises au cours du spectacle, pour le plus grand bonheur des spectateurs.
Un clown qui évolue entre inattendu et attendu
Yann Frisch métamorphosé en clown est un clown maladroit qui joue sur ce qu’on attribue à l'auguste pour tantôt sacrifier au gag téléphoné, tantôt le détourner et passer à côté de lui. Il s'assied, comme de bien entendu, avec un naturel confondant sur une chaise imaginaire. Mais s’il mange des bananes, il ne glisse pas sur leur peau. S’il sort un énorme bidon d’essence dont il répand une partie sur son bras à laquelle il met le feu, le contenu entier, qu’il se verse sur la tête, ne s’enflamme pas quand il en approche le briquet. La flaque à ses pieds deviendra, sur le sol, huile sur laquelle il glisse et manque de tomber, mais pas toujours en permanence. Le jeu est d’être où on ne l’attend pas, ce qui fait surgir le rire.
Ses poches intérieures font de lui une Mary Poppins en puissance. Caverne d’Ali Baba, elles sont un coffre aux trésors, inépuisable, dont il peut sortir toutes sortes d’objets, y compris une guitare sans cordes dont il jouera, évidemment.
De manière inédite dans la tradition de l’auguste, il introduit un personnage qu'on n'attendrait pas : celui de sa mère. Marionnette de chiffon molle à taille réelle, planquée dans la malle d’où il l’extrait en jouant sur le reflet que le miroir, qui tapisse le couvercle, propose, il fera d’elle une partenaire de jeu qui s'enfonce de manière aussi cocasse que décalée dans un certain gore au fil du temps. Et lorsqu’il l’extrait de sa boîte, c’est évidemment dans une tentative maladroite et vouée à l’échec de la faire tenir assise, le dos droit, et non affalée comme la masse de chiffon sans colonne vertébrale qu’elle est. Si l’on rit de ses tentatives infructueuses, on rira davantage de la voir se redresser seule quand le clown en aura abandonné l’idée.
Ce jeu sur les objets récalcitrants, on le retrouvera tout au long du parcours, détourné, qu’il s’agisse du nuage aux interventions intempestives ou d’un ballon aux réactions inédites.
Un magicien plein de fantaisie
En plein cœur de ce parcours semé d’embûches qui provoquent le rire se placent des tours de magie lorsque Yann Frisch verse le contenu entier d’une carafe dans un minuscule gobelet qui ne déborde pas et finit par s’avérer vide, ou lorsque les objets, doués de vie propre, désobéissent.
Tours de cartes, objets volants, tiroir musical qui n’en fait qu’à sa tête, métamorphoses de la mère ou scie musicale qui ne fait pas l’office attendu, s’affranchissant de son interprète pour jouer sa propre partition, parsèment et pimentent les numéros clownesques, mêlant l’invraisemblable au comique et à une évocation de la vie comme elle vient.
Toujours, la poésie accompagne l’humour sur ce chemin plein de fantaisie, qui emprunte parfois des voies qui restent riantes tout en empruntant des voies plus philosophiques.
Entre insolence et jeux de langage
Yann Frisch ne se contente pas de se métamorphoser en clown. Il a en plus le syndrome de Cassandre : il surfe sur la catastrophe non seulement en cultivant l’échec mais aussi en naviguant dans un monde qu’il dépeint comme ne cessant de partir à vau-l’eau.
Ses rapports avec sa mère sont catastrophiques, alors que celle-ci se transforme au fil du temps en empruntant au grand-guignol. Le clown aborde des sujets que la bienséance réprouve et il exhibe ce qui devrait demeurer caché, pour la plus grande délectation d’un public hilare.
Dans l’envolée des confettis et les averses qui se déversent de ce nuage, décidément emblématique des soucis qui pèsent sur le monde, le clown vient nous parler de l’état de la société. On pédale dans la choucroute, on se demande s’il faut ne rien faire, on ne voit pas le temps « passé », on nous encourage à prendre de la distance et derrière blagues et maladresses se cache un rien-ne-va-plus dont on ne sait comment sortir.
Notre clown, dans son parcours du combattant, a aussi des lettres. S’il ajoute à la Marseillaise un regard aussi cocasse que critique, il ne dédaigne pas jeux de mots et assonances, passant du ballon au balai livré au ballet, enchaînant souillure, blessure et boyau dans un dévidement verbal où le non-sens le dispute au sens sans avoir l’air d’y toucher.
Si certains tours de magie laissent pantois et provoquent étonnement et admiration, le rire du clown nous plonge nous plonge dans l’inanité de nos parcours de vie, donnant une dimension plus fondamentale, ontologique, aux ratages de notre humanité.
Le Syndrome de Cassandre de Yann Frisch
S Écriture, interprétation, conception magie Yann Frisch S Co-écriture et conception magie Raphaël Navarro S Dramaturgie Valentine Losseau S Création lumière Elsa Revol S Regard extérieur clown Johan Lescop S Scénographie et costumes Claire Jouët-Pastré S Régie générale Étienne Charles S Régie plateau Zoé Bouchicot et Claire Jouët-Pastré S Construction marionnette Johanna Elhert S Construction Bernard Painchault S Production Fanny Fauvel S Remerciements Alain Demoyencourt, Hugues Protat, Fred Blin, Étienne Saglio S Régie lumière et son Laurent Beucher S Production et diffusion Sidonie Pigeon S Administration de tournée Céline Bary S Production déléguée L’Absente S Coproduction Le Channel – Scène nationale de Calais, Les Quinconces et L'Espal – Scène conventionnée du Mans, Cité du Cirque – PRAC (Le Mans), Le Carré Magique – Pôle national des arts du Cirque de Lannion, La Grange Dîmière (Fresnes), La Cascade – Pôle national des arts du Cirque de Bourg-Saint-Andéol, La Brèche – Pôle national des arts du Cirque de Cherbourg-Octeville, Théâtre de Cusset, Cirque-Théâtre – Pôle national des arts du Cirque Haute-Normandie, Les Subsistances, CIRCa – Pôle national des arts du Cirque (Auch), L’Agora – Pôle national des arts du Cirque, Théâtre Romain Rolland (Villejuif), Théâtre du Rond-Point, Mes Scènes Arts, Le Train Théâtre (Portes-lès-Valence), Le Lieu Unique (Nantes), La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc, L’Avant-Scène (Cognac) S Soutien DRAC et Région Pays de la Loire S Partenaires Château de Monthelon (Montréal), Svet, Les Coëvrons (Evron), Espace Périphérique (Paris) S Avec le soutien de l’État, Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) des Pays de la Loire S La Compagnie l’Absente bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas pour le développement de ses projets S Création les 13, 14 et 15 janvier 2015 à l’Espal, Scène conventionnée danse au Mans (72) S Durée 1h10
Du 5 au 17 mai 2026, mar.-ven., 20h30 – sam., 19h30 – dim., 15h30 (sf 8, 11 & 14 mai)
Théâtre du Rond-Point – 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
T. 01 44 95 98 21 www.theatredurondpoint.fr