7 Mai 2026
Entre farce, pantomime et cabaret chansonnier, l’évasion rocambolesque et fiscale d’un homme d’affaires sans scrupule : un quatuor, emmené avec une folle précision par Sacha Vilmar, en scène aux côtés de Fanny Colnot, Étienne Guillot et Véronique Mangenot.
Un polar burlesque
Thermos Grönn (Fanny Colnot) réussira-t-il à rejoindre le paradis fiscal promis ? Le voici avec sa garde du corps dévouée jusqu’à la mort (Sacha Vilmar), embarqué dans une cavalcade haletante, poursuivi par des policiers et des douaniers pathétiques de bêtise (Étienne Guillot et Véronique Mangenot), dignes des Dupont et Dupond de Tintin. Caché (mais pas vraiment) dans une malle, le PDG, avec un faux « pisseport » et un milliard sept cents millions volés, passe par la case prison dont il se tire sans encombre – il échappera même au jugement dernier en bernant l’Archange Michel et le Père Noël. Il n’y a de la veine que pour la canaille et ce sont les autres qui paient les pots cassés, dont la pauvre garde du corps.
Librement inspirée par l’affaire Carlos Ghosn et son évasion rocambolesque, Romane Nicolas écrit une parodie grotesque pour quatre acteurs et plus de trente personnages. Sa pièce, bourrée de néologismes, offre une partition hilarante et « culottée » dans sa forme. Elle donne un mot pour un autre (mûrir pour mourir ; foirer pour faire...), créant une langue à double fond. Le rythme soutenu, les dialogues à l’emporte-pièce, le passage sans transition d’un lieu à un autre, produisent un théâtre qui décolle de la réalité tout en pointant du doigt des questions politiques et éthiques. Alfred Jarry et son Père Ubu ne sont pas loin.
Après Adieu mes chers cons, sur l’affaire Grégory, Sacha Vilmar s’empare avec maestria d’un autre fait d’actualité, avec cette comédie hors-norme : « Je ne cherche pas à raconter cette fable de façon raisonnable et réaliste, je me donne comme feuille de route de défier le mensonge naturaliste », dit-il.
Ce conte grotesque demande une mise en scène au cordeau : on passe d’un appartement à un aéroport, du royaume des morts à un cercueil, d’un paradis fiscal à un plateau de télévision. Sans compter l’apparition sporadique de nombreux personnages : policiers, Père Noë̈l, radis vengeurs, avocats, musicien désespéré... Un véritable casse-tête que résout habilement Sacha Vilmar, qui incarne aussi une dizaine de rôles. Il utilise toute une panoplie d’artifices : grimaces, parodie, travestissements, effets surprises et balourdises... Et surtout un décor au diapason.
Une scénographie qui joue
Sur tournette, le décor d’Emmanuel Charles permet le passage rapide d’un endroit à un autre. Sur le petit plateau, cet assemblage d’espaces réduits, imbriqués les uns dans les autres, permet la circulation rapide des comédiens. L’étroitesse des aires de jeu est utilisée comme élément de burlesque, les personnages se bousculant, forçant le passage, restant coincés, se brûlant la politesse.
En pivotant, le dispositif scénique permet des changements de costumes rapides, des escamotages et apparitions d’accessoires, créant l’illusion que les lieux et les interprètes se démultiplient.
Les lumières de Chloé Agag renforcent l’impression de mouvement et donnent du relief et de la profondeur de champ, à ce décor de carton-pâte et de tentures. Tournant à un rythme infernal, la petite scène sert la pièce tout autant qu’une direction d’acteurs implacable. Perruques extravagantes, fausses moustaches, demi-masques façonnent des faciès à la commedia dell’arte, et les costumes soulignent les intentions parodiques du spectacle.
La morale de l’histoire
Tous coupables sauf Thermos Grönn n’impose pas de jugement moral à l’encontre de Carlos Ghosn, de ses frasques et de sa fuite dans un flight-case, quoique le titre en dise long. Cette drôle de façon de « se faire la malle », aussi invraisemblable qu’elle puisse paraître, procède d’une histoire vraie. Vraies la fraude fiscale, l’impunité du délinquant une fois réfugié au Liban, ses duperies et surtout la soif d’argent des milliardaires, tel le protagoniste.
Comment s’y est-il pris ? Qui l’a aidé ? Autant de questions qui ont fait la une de la presse internationale, ouvrant la porte aux spéculations et aux fantasmes. Aussi, dans ce thriller burlesque, le fait que la garde du corps sacrifie ses mains à son patron – symbole de l’obéissance aveugle aux pouvoirs de l’argent –, quoique exagéré, n’a rien d’incongru, ni la veulerie des juges qui gobent tous les mensonges de l’homme d’affaires, grossis à l’excès dans la pièce. Nous en avons actuellement d’autres exemples sous les yeux. La réalité est parfois plus grotesque que le théâtre.
Tous coupables sauf Thermos Grönn
S Texte Romane Nicolas S Mise en scène Sacha Vilmar S Avec Fanny Colnot, Étienne Guillot, Véronique Mangenot, Sacha Vilmar S Voix Fabrice Drouelle S Assistanat et dramaturgie Mathilde Segonds S Décor, accessoires Emmanuel Charles S Costumes Amélie Waille S Prothèses Carole Allemand, Laurent Huet S Maquillage, perruques Catherine Saint-Sever S Lumières Chloé Agag son Manon Poirier S Régie générale Robin Mensch S Construction du décor Hannah Deutschle – Scénopolis, Strasbourg S Doublure répétitions Chad Colson S Production Démostratif S Coproduction Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine, La Filature – scène nationale de Mulhouse, le TAPS – Théâtre Actuel et Public de Strasbourg, l’Agence culturelle Grand Est, La Pokop de Strasbourg, Le Diapason de Vendenheim, l’Espace Bernard-Marie Koltès – Metz – scène conventionnée d’intérêt national écritures contemporaines S Avec le soutien de la DRAC Grand Est, de la région Grand Est, de la Collectivité européenne d’Alsace, de la ville de Strasbourg, de la Salle Europe de Colmar et de l’Adami S Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National S Coréalisation Théâtre de la Tempête S Durée 1h
Du 5 au 24 mai 2026
Théâtre de la Tempête Cartoucherie – Route du Champ-de-Manœuvre 75012 Paris
www.la-tempete.fr T. 01 43 28 36 38