7 Mai 2026
Deux baladins nous invitent au royaume des poètes et des poétesses, dans une cavalcade à travers les textes, un courant d’air chargé des imaginaires d’hier et d’aujourd’hui.
De la poésie tout terrain
La bien nommée compagnie Les arpenteurs de l’invisible, créée à la Réunion par Florian Goetz et Jérémie Sonntag, aujourd’hui rejoints par Jordan Sajous, bousculent le genre du récital poétique. Avec [poíēsis], ils surgissent en tout lieu pour partager leur passion avec divers publics. Jérémie et Jordan emmènent les spectateurs entraînés, sagement assis en rangs comme à l’école, dans un tourbillon de textes. Ils évoluent parmi eux et n’hésitent pas à grimper sur les tables et les chaises disponibles, bousculant l’espace investi. Munis de papier, de post-it et d’une enceinte portable, ils nous entraînent dans l’univers de poétesses et de poètes contemporain·es et des siècles passés.
Nous avons pu les voir à l’œuvre au très sélect lycée parisien Victor Duruy, mais ils officient dans des établissements plus modestes, notamment dans le Val-de-Marne où la compagnie est implantée, trouvant toujours un terrain de dialogue avec les différents publics. Ils ont déjà joué [poíēsis] plus de soixante fois, dans des théâtres, des médiathèques, et surtout en milieu scolaire, transformant la salle de classe en un champ lyrique. En rendant la poésie organique, ils nous font ressentir sa sensibilité, sa pulsation et sa musicalité.
La poésie vivante
Ils entrent en bourrasque dans la classe, porteurs de mots qu’ils effeuillent sur les murs, les vitres, au sol, en assemblages aléatoires de petits papiers colorés, tandis qu’ils nous enveloppent de leur faconde. La poésie s’éclate en images portées par ces bouillonnants compères, sans jamais trahir les écrivain.e.s par une interprétation compassée. Tous styles confondus, les textes prennent corps. Les comédiens s’autorisent parfois des battles, improvisées en toute sobriété.
On suit la descente vertigineuse de Kae Tempest de l’espace intersidéral à la planète bleue, vers une ville en vrac et ses habitants pressés (Qu’on leur donne le chaos). Le monde se fait Apocalypse, « rêve de cœurs glacés », puis se réchauffe à l’amour selon Louise Labbé « Tout en un coup je sèche et je verdoie./ Ainsi Amour inconstamment me mène [...] ». Nous sommes bercés par la plainte de Paul Verlaine : «Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville », ou saisis pas les Stances amoureuses de Marguerite de Navarre : « Mais ma mort est ta mort et ma vie est la tienne ; Ainsi je veux mourir, et je ne le veux pas !... ».
Jordan Sajous part en une cavalcade réjouissante : « Je rêve que je galope à cheval dans une prairie remplie de fleurs. Partout des fleurs. Et des pétales. Des milliers de pétales ». Ce sont des mots issus d’un atelier d’écriture.
Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud nous absorbe en son sillage d’une beauté insolite. Mais ses « Peaux-Rouges criards » clouant les haleurs « nus aux poteaux de couleurs » sont matière à contestation antiraciste, et les comédiens donnent la parole à David Diop. Son Défi à la force incite à la révolte, égrené sur des carrés de papier rouge de colère. Quittant « les fleuves impassibles », nous voici donc de nouveau sur terre à envisager l’autre comme notre prochain : « Toi qui plies, toi qui pleures/ Toi qui meurs un jour sans savoir pourquoi/ Toi qui luttes, qui veille sur le repos de l’autre/ Toi qui ne regardes plus avec le rire dans les yeux/ Toi mon frère au visage de peur et d’angoisse/ Relève-toi et crie : NON »
Puis c’est l’instant écologique avec notamment N. Scott Momaday (Chant des délices de Tsai-Talee) : « Je suis une plume dans la clarté du ciel/ Je suis le cheval bleu qui court dans la plaine/ Je suis le poisson qui tourne et brille dans l'eau [...] Je suis le rugissement de la pluie/ Je suis le scintillement de la croûte de neige/ Je suis la longue trace de la lune sur le lac. »
Enfin, retour à Kae Tempest (Connexion) et la boucle est bouclée : « Règle ta séquence sur les autres [...] Sur ce gamin, là, qui se bat avec ses sacs de courses trop lourds et qui essaie de rattraper les jambes puissantes de sa mère. Voilà. C’est ça. C’est ça qui est beau. »
Une mise en appétit
Emportés dans ce tourbillon de mots, phrases, assemblages de post it , haïkus saisis au vol, vient l’envie de peut-être revenir davantage à la poésie. Comme si les deux porteurs de feu nous avaient donné les clefs d’entrée au royaume de poiesis (du verbe grec poiein, « faire », « créer »).
Que les textes soient de Victor Hugo, d’Anna de Noailles, de Walt Whitman, Diamond, Lord Byron, Valère Novarina, Boris Vian... peu importent les noms des auteurs et autrices – ils ne sont pas cités dans le spectacle –, les écrits s’enchaînent et se répondent du XVe siècle à aujourd’hui pour former une vaste fresque.
Habilement construite, la pièce évoque des questions existentielles et philosophiques intemporelles : quelles sont les relations que nous avons à nous-même, à autrui, au collectif ? Comment appréhender un monde en crise sans sombrer dans le désespoir, la colère ou la résignation ? Comment ré-enchanter notre rapport au vivant ? Comment dépasser le repli sur soi, cultiver l’ouverture à l’autre ?
Un moment d’échange est prévu après le spectacle et les spectateurs, de tout âge, n’hésitent pas à faire part de leurs émotions et de l’envie de revenir sur l’un ou l’autre texte.
Le metteur en scène confie que ces discussions sont souvent suivies d’un désir d’écrire à son tour. Dans cette salle de classe, [poíēsis] a d’autant plus de saveur qu’il s’inscrit a contrario de la manière dont la poésie est enseignée à l’école, avec ses tristes récitations contraintes.
« [poíēsis] est comme un grand poème d'amour, un élan vital, épris de liberté », rapporte l’un des enseignants cités par la compagnie Les arpenteurs de l’invisible. Et les artistes rapportent à leur tour que des professeurs se sont inspirés de cette irruption poétique pour désacraliser la littérature dans leurs cours.
[poíēsis] montage poétique : poétesses et poètes contemporain.es, éclats de poésie de toutes les époques et improvisations poétiques live
S Conception Florian Goetz, Jordan Sajous et Jérémie Sonntag S Mise en scène Jérémie Sonntag et Florian Goetz S Distribution Florian Goetz et Jordan Sajous S Administration et production Anna Brugnacchi et Virginie Hammel - le petit bureau S Diffusion Emmanuelle Dandrel S Coproduction Théâtre Antoine Watteau - Nogent-sur-Marne, la Ferme de Bel Ebat - Guyancourt, Théâtre des 2 Rives - Charenton-le-Pont S Durée 50 min. : 40 min. de spectacle et 10 min. d'échange avec le public S Publics scolaire à partir de la 4e / tout public à partir de 12 ans
Avant-première parisienne le 5 mai 2026 à 13h15 au Lycée Victor Duruy 33 bd des Invalides 75007 Paris
Du 6 au 23 juillet 2026 à 11h30 au 11 • Avignon - 11 boulevard Raspail 84000 Avignon