15 Décembre 2025
Joachim Latarjet reprend l’histoire d’un petit garçon trop chargé de tâches ménagères pour étudier pour créer celle d’une petite fille aux prises avec les difficultés de la vie, dans un spectacle musical où poésie et onirisme nous plongent dans l’univers d’un conte sans fée mais plein de fantaisie.
Oyez, oyez la pas très rose histoire d’une petite fille qui s’endort à l’école parce que sa fatigue est trop grande. La petite Tuk doit pallier l’absence de sa mère, qui travaille la nuit, laissant la fillette, pendant ce temps, s’occuper du bébé resté à la maison, frotter brosser épousseter ranger au lieu de faire ses devoirs.
Ce point de départ puise, de loin, son inspiration dans un conte d’Andersen, le Petit Tuk, publié en 1847, dont le « héros » enfant, sollicité en permanence par sa mère pour lui rendre des services, ne peut apprendre sa leçon d’histoire. Quand, terrassé par la fatigue, il s’endort, les personnages de son livre lui apparaissent et lui font vivre les événements historiques. Au matin, happy end oblige, il sait sa leçon…
Histoires croisées, histoires vécues
Ce qui rend les Contes d’Andersen si attachants, c’est, pour nombre d’entre eux, la véracité qui les caractérise, qui a d’ailleurs valu à son auteur des volées de bois vert. Grand Claus et petit Claus met en scène, dans une fable assez sanguinaire, un enfant spolié par plus grand que lui qui finit par se venger. La Petite fille aux allumettes est le conte poignant d’une petite miséreuse, maltraitée, qui finira par mourir de privations – elle se retrouve cependant au paradis. Quant au Vilain petit canard, il montre avec une certaine cruauté les moqueries qu’essuie un petit animal, au profil très humain, qui souffre de n’être pas comme les autres. Souvent sombres ou cruels, même lorsqu’ils se terminent bien, les Contes d’Andersen, qui rappellent l’enfance difficile de l’auteur, ont un parfum d’histoire vécue que la Petite Tuk reprend.
Le thème de la pièce s’enracine dans une résidence effectuée par Joachim Latarjet et Alexandra Fleischer aux Ulis, où ils rencontrent des enfants « dans des situations sociales complexes, assez insupportables même dans un pays qui fait partie des pays les plus riches au monde », comme l’analyse Joachim Latarjet. Remonte alors à la surface ce conte de l’enfant trop vite grandi et trop chargé de responsabilités d’Andersen.
Un conte contemporain
Parce que ce sont souvent des jeunes filles de dix-onze ans qui assument, dans certaines familles, des responsabilités d’adulte, le petit Tuk devient petite fille. La mère de Tuk, femme célibataire élevant seule ses deux enfants, fait des ménages la nuit. Une grande précarité sur laquelle plane la menace, pour la mère, d’une perte d’emploi. Pour parvenir à joindre, difficilement, les deux bouts, elle fait reposer sur les épaules de la petite fille une charge trop lourde pour elle.
Tuk fait les courses, le ménage, la cuisine et garde sa petite sœur. Seul le rêve lui offre un moyen d’évasion, la possibilité de s’inventer une autre vie… et lui fait rencontrer, en songe, une autrice célèbre, un père chanteur, une banquière étrange qui jongle avec les chiffres de manière iconoclaste. Des personnages imaginaires qui contrebalancent ceux auxquels son quotidien la confronte : le maître d’école, l’assistante sociale, la directrice de l’école et la représentante terrorisante du propriétaire du lieu où vivent Tuk et sa mère.
Un conte musical attachant
La musique vient apporter une note colorée à cette situation très sombre en même temps qu’elle introduit une distance par rapport au réalisme de la situation et la décale vers la fiction. Chantée dans son entièreté ou presque, la pièce fait de la musique une échappatoire à la noirceur du monde. Pour la mère de Tuk qui fredonne sans cesse, « mère-courage rock’n’roll » comme la qualifie Joachim Latarjet, elle est le moyen de conjurer un quotidien trop dur. Pour Tuk, elle est l’appel de l’ailleurs, ce qui la relie à ce père qu’elle s’invente – dont on peut penser, même s’il a une existence réelle, qu’il n’est que création ou recréation de l’imaginaire de la petite fille –, un musicien avec lequel la fillette se sent en communion.
À la guitare, à la basse ou au trombone, parfois bouché pour assourdir son éclat, Joachim Latarjet, qui participa à l’aventure de Sentimental Bourreau avec Mathieu Bauer et accompagna durant quinze années Philippe Decouflé pour Solo – Le doute m’habite, inscrit le spectacle dans le cadre d’un théâtre résolument musical, attaché aux écritures contemporaines, une recherche qu’il mène au sein de la compagnie Oh ! Oui… avec Alexandra Fleischer.
Poly-instrumentiste et compositeur de grand talent, homme des pas de côté et des sentiers buissonniers, il propose une écriture musicale de notre temps qui ne s’enferme pas dans un style mais explore de nombreuses pistes qui ne dédaignent ni jazz ni rock ni rythmiques électroniques.
Entre rêve et réalité, l’onirisme à côté du drame
La mise en scène et le décor participent de cette fantasmagorie qui recrée et déplace le réel. Reprenant la tradition des toiles peintes du théâtre de tréteaux, un rouleau de tissu qui s’enroule et se déroule compose le décor. Carrelage d’une cuisine et portraits lumineux au mur de la maison voient se succéder, dans la rotation du rouleau, l’évocation du monde de l’école et l’espace indistinct, que modifie la lumière, du chemin qu’emprunte la petite Tuk. Le caractère peint du décor et ses métamorphoses sous la lumière contribuent à détacher la pièce de toute velléité naturaliste.
Ils plongent le spectateur, au même titre que la musique et le chant, dans le domaine de l’artifice inhérent au conte, dans une déconnexion du réel que le déplacement des personnages sur un vélo d’opérette guidé par un rail accentue. Ils soulignent aussi l’irruption constante, dans l’univers enfantin, du « faire comme si » et du « on dirait que » dans la vie courante. L’imaginaire fait partie intégrante de la réalité et la leçon que tireront Tuk et sa mère, en plein cœur du drame, est l’existence d’un ailleurs où l’on peut espérer faire de ses rêves réalité.
Destiné aux enfants à partir de huit ans et à leurs parents, le spectacle questionne la place faite à l’enfance dans un monde qui broie et opprime impitoyablement les « sans grade » qui sont au bas de l’échelle. Ce conte social, que la personnalité de Léa Sery, en Tuk enfant chantante et comédienne, enrichit par sa présence épatante, offre, en même temps qu’une peinture de la société aux tonalités sombres, l’espoir qu’une issue est possible si la volonté de changer sa vie est là…
La Petite Tuk
STexte, musique et mise en scène Joachim Latarjet d'après Le Petit Tuk de Hans Christian Andersen SAvec Alexandra Fleischer, Joachim Latarjet, Léa Sery SCollaboration artistique Yann Richard SScénographie Lisa Navarro SSon et régie générale Tom Menigault SLumière Léandre Garcia Lamolla SVidéo Julien Téphany SCostumes Nathalie Saulnier SCréé en novembre 2025 au Grand Bleu (Lille)S Production Compagnie Oh ! Oui...S Coproduction Le Grand Bleu, Scène conventionnée d'intérêt national – arts, enfance, jeunesse – Lille ; KULTURA, communauté d'agglomération Pays basque ; La Ville des Ulis ; Culture Commune – Scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais ; La Villette – Paris ; Théâtre des Bergeries – Noisy le Sec ; Les Tréteaux de France – Centre dramatique national itinérantS Soutiens Région Ile-de-France, Département de Seine-St-Denis et Spedidam, organisme de gestion collective qui œuvre afin de garantir aux artistes-interprètes de toutes catégories les droits qui leur ont été reconnusSDepuis 2022, La Compagnie est en résidence d'implantation territoriale sur la commune des Ulis (91)SDepuis septembre 2024, la compagnie Oh ! Oui est associé au Grand Bleu - Lille, Scène conventionnée d'intérêt national – arts, enfance, jeunesse pour trois saisons.SElle est artiste associée au Théâtre des Bergeries -Noisy-le-Sec pour la saison 2025/2026SLa Compagnie Oh ! Oui est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Ile de France.SDurée 1hSDès 8 ans
TOURNÉE
Du 11 au 14 décembre 2025 Paris - La Villette - tout public sam. 13 à 11h & 16h, tamisé. 14 à 11h , scolaires le 11 à 10h & 14h30, le 12 à 10h
Du 20 au 23 janvier 2026 Oullins - Théâtre de la Renaissance
Du 12 au 14 mars 2026 Noisy-le-Sec – Théâtre des Bergeries
17 mars 2026 Les Ulis - Espace culturel Boris Vian - scolaire à 14h, tout public à 19h30
Du 26 mai au 1 er juin 2026 Pays Basque – Kultura
Alexandra Fleischer et Joachim Latarjet rendent aussi hommage à Charley Bowers, génie du cinéma muet, à travers un spectacle musical pour les tout-petits, à partir de 3 ans. Bricolo, ciné-concert, au Théâtre Paris-Villette, du 15 décembre 2025 au 4 janvier 2026, ressuscite trois de ses courts-métrages muets. Joachim Latarjet au trombone, à la guitare, au ukulélé, au tuba… et Alexandra Fleischer, comédienne, interviennent inopinément pour répondre aux facéties du héros, Bricolo. Avec lui, les voitures naissent dans des œufs, les chats poussent dans les arbres, la banane est antidérapante et pour apprendre le Charleston, il suffit de mettre les bonnes chaussures… !