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Arts-chipels.fr

Vielleicht, un « peut-être » qui s’est réalisé.

Phot. © Dorothée Thébert

Phot. © Dorothée Thébert

Cédric Djedje et Safi Martin Yé enquêtent sur le passé allemand, à l’occasion du baptême de trois rues de Berlin, du nom de héros et héroïnes de la résistance anticoloniale.

Déterrer le passé

Vielleicht, (« peut-être » en allemand), mis en scène par Cédric Djedje de la compagnie Absent·e pour le moment, s’ouvre sur un étrange rituel : les deux comédiens plantent des bocaux dans un tas de terre, en silence. Le public, assis en arc de cercle dans la salle du Centre culturel suisse, nouvellement réouvert après quatre ans de travaux, se voit transporté à Berlin, en l’an 2022, à la découverte d’un passé dont les plaies n’ont pu être refermées. Pour preuve, la subsistance, à Wedding, le quartier dit « africain » de la ville, de rues portant le nom de colonisateurs de sinistre mémoire : Lüderitzstraße, Nachtigalplatz  et Petersallee.

Adolf Lüderitz fut le premier spoliateur allemand à mettre les pieds en Namibie, en 1882. Ce commerçant, surnommé Lügeritz (le Menteur) acheta des terres aux peuples Nama et aux Héréro en faisant passer des Meilen germaniques (7,4 km) pour des miles anglais (1,6 km). Il espérait y trouver de l’or. Par la suite, le chancelier Otto von Bismarck accorda à ses terres le statut de protectorat, s’engageant à défendre la colonie contre les rebelles du pays. Le camp allemand, construit plus tard pour emprisonner les révoltés namibiens, édifié sur Shark Island, fut nommé prison de Lüderitz. C’est là que fut perpétré le premier génocide allemand, de 1904 à 1907. Les os et crânes des victimes furent envoyés aux universités et musées allemands pour appuyer les théories raciales.

Gustav Nachtigal ne valait guère mieux. Devenu consul itinérant pour représenter l’Allemagne au Togo, Cameroun et jusqu’en Namibie, il fut surnommé Gustav aux mains rouges. Quant à Carl Peters, il est connu en Tanzanie comme Hängpeters (Peters le pendeur)...

Sur un écran constitué de cerfs-volants blancs assemblés, en fond de salle, sont projetés les interviews de différents activistes qui militent depuis quatre décennies pour effacer ces patronymes et les remplacer par ceux de héros des luttes contre la colonisation allemande.

Phot. © Dorothée Thébert

Phot. © Dorothée Thébert

Une résistance héroïque

Aujourd'hui ces noms ont été effacés de Berlin et il convient de célébrer avec Cédric Djedje et Safi Martin. Yé la victoire des activistes. Grâce à eux, se retrouvent enfin mis à l'honneur dans les rues du quartier africain les rebelles Anna Mugunda et Cornelius Frederiks de Namibie, la famille Manga Bell du Cameroun ou les Maji-Maji, l'un des plus grands soulèvements du continent africain dont la répression a fait plus de deux cents mille morts de 1905 à 1907, en Tanzanie . Les deux artistes reviennent longuement sur l'identité de ces résistants, largement oubliés des livres. 

Une dramaturgie éclatée entre documentaire et journal intime

Une dramaturgie éclatée entre documentaire et journal intime

Vielleicht, qui en est à sa soixantième représentation, semble encore chercher son style entre performance, conférence et journal intime. L’aspect documentaire, prépondérant, repose sur des vidéos des activistes berlinois des associations Berlin-Post-kolonial et Afrika-rat. Il se nourrit aussi d’événements de la colonisation allemande, dont Adolf Lüderitz, Gustav Nachtigal et Carl Peters ont été les acteurs. Mais la performance verse parfois dans le cabaret grotesque, en rupture avec le strict exposé historique, par exemple la caricature du chancelier Bismarck. La pièce se double d’une plongée des artistes dans la vie berlinoise, ses rues et ses boîtes de nuit et s’attarde sur leurs déambulations. De surcroiît, Cédric Djedje et Safi Martin Yé (remplacée au pied levé, ce soir-là, par Doryle Calmet) évoquent leurs états d’âme et questionnements quant à leur propre identité de citoyens suisses issus de l’immigration. En ce sens, Cédric Djedje va alors jusqu’à interpeller sa mère au sujet de son prénom qui n’a rien d’africain alors qu’il est d’origine ivoirienne.

Autant d’éléments hétéroclites que les comédiens ont du mal à tisser ensemble, au détriment du rythme de la représentation.

Phot. © Dorothée Thébert

Phot. © Dorothée Thébert

Décoloniser l’espace public

Pour autant, le spectacle nous éclaire sur des épisodes méconnus et il trouvera peut-être son aboutissement dans la version pour jeune public que prépare Cédric Djedje, sous le titre « C’est beaucoup de petits poissons qui ont réussi à trouer le filet du pêcheur », issu d’un proverbe en langue douala. Il lui vient d’un des entretiens menés avec l’historienne et traductrice Marianne Ballé Moudoumbou qui se bat, en Allemagne, pour la reconnaissance de la Maafa, génocide des peuples héréro et nama.

Le comédien n’en est pas à sa première réflexion sur le nom des rues. En 2013, il jouait dans Un après midi au zoo, au Théâtre Saint-Gervais, à Genève, une pièce sur l’exposition nationale en 1896, dans la cité de Calvin. L’une des attractions très courues y fut un zoo humain : des Africains parqués dans un « village nègre modèle » situé du côté de l’actuel boulevard Carl-Vogt. Il faut dire que le célèbre naturaliste suisse, dans ses Leçons sur l'homme (1865), fait de l'homme noir le « chaînon manquant » du passage du singe à l'homme dans sa version prétendument la plus évoluée, à savoir l'homme blanc.

L’Allemagne est donc loin d’être le seul pays à avoir des rues portant le nom de personnages douteux... Les éradiquer suppose une colossale prise de conscience collective. Récemment la Mairie de Paris a rebaptisé l’avenue Bugeaud (16e) – du nom du colonisateur de l’Algérie, qu’on lui a attribué en 1864 – en avenue Hubert-Germain, dernier Compagnon de la Libération, décédé en 2021. Et, dans le 13e arrondissement le Jardin Abbé-Pierre est devenu Jardin des Grands-Moulins, en attendant une nouvelle dénomination.

Phot. © Dorothée Thébert

Phot. © Dorothée Thébert

Vielleicht
S Mise en scène Absent·e pour le moment S Conception Cédric Djedje S Dramaturgie Noémi Michel S Regard extérieur Diane Muller et Ludovic Chazaud S Chorégraphie Ivan Larson S Écriture Ludovic Chazaud et Noémi Michel S Scénographie et costume Nathalie Anguezomo Mba Bikoro S Conseil scénographique Marco Ievoli S Construction Atelier construction Vidy S Confection coussins et dossiers Kanga Eva Michel S Costume Tara Mabiala S Collaboration à la conception espace et lumière Joana Oliveira S Création lumières Léo Garcia S Création sonore Ka(ra)mi S Création vidéo Valéria Stucki S Maquillage Chaïm Vischel S Graphisme Claudia Ndebele S Retranscription des interviews Eva Michel, Bel Kerkhoff-Parnell, Orfeo et Janyce Djedje S Avec Cédric Djedje et Safi Martin Yé S Production Absent·e pour le moment S Coproduction Le GrütliThéâtre Vidy-Lausanne S Coréalisation Les Plateaux Sauvages S Création au Grütli à Genève le 1er novembre 2022 S Durée 1h50

Du 4 au 7 mai 2026
Centre Culturel Suisse
, 32 rue de Francs-Bourgeois 75003 T.01 42 71 95 70
Prochainement à l’affiche du CCS :  du 20 au 29 mai, Chienne de Fabrice Gorgeat

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