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Arts-chipels.fr

Forcenés. Le cyclisme, entre dépassement de soi et revanche sur la vie.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Qu’est-ce qui fait courir, au-delà de leurs forces et jusqu’à l’épuisement, ces athlètes du vélo que des gens attendent de longues heures sur le bord des routes pour les voir passer en une fraction de seconde ? Entre mythologie et épopée, dans une langue qui dit l’effort et son rythme, un jeune comédien se lance, sous la direction de Jacques Vincey, dans une performance qui emprunte à Philippe Bordas son rythme échevelé et ses éclairs poétiques.

À l’entrée du public, il est déjà en scène, seul sur un vélo d’entraînement. Nous, le public, serons ces spectateurs massés le long des routes, témoins de ces exploits qui subliment l’effort et lui donnent la dimension de l’épopée.

Un écran, en fond de scène, projette des images qui décollent l’univers du cyclisme de la manière dont on le regarde habituellement. Gros plans d’engrenages du plateau, détail de chaînes à l’arrêt et en mouvement, plus tard rayons des roues : le vélo apparaît détaché de l’approche quotidienne qu’on en a. Une abstraction, une œuvre d’art cinétique qui serait en mouvement, et une récurrence : le film, avec la présence à l’écran de cyclistes célèbres et les gros plans sur l’effort, scrutés par des millions de personnes dans les reportages télévisés qui accompagnent les courses.

Le jeune homme filiforme qui se tient face au public sur le vélo d’entraînement restera en partie dans une semi-obscurité. Son ombre portée, dans le faisceau des projecteurs, démultipliera son personnage sur les parois du théâtre. Nous ne sommes pas dans la réalité mais dans l’exploration d’un mythe.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Au point de départ, une rencontre

Le projet naît du travail de Jacques Vincey avec de jeunes comédiens. Parmi eux, Léo Gardy, qui a envisagé une carrière de cycliste de haut niveau à laquelle il a dû renoncer pour raisons de santé. Une passion qu’il a conservée au cœur et qui le relie à Philippe Bordas, qui se destinait au cyclisme avant de devenir chroniqueur sportif à L’Équipe.

C’est dans la rencontre du livre de Philippe Bordas, Forcenés, publié en 2008, composé de chroniques fragmentaires dans lesquelles se reconnaît cette poétique passionnée si particulière des journalistes de L’Équipe, et dans l’expérience propre du jeune comédien, avec sa ferveur cycliste maintenue intacte, que Jacques Vincey puisera les éléments de son adaptation.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Un spectacle du presque rien qui dit tout

Léo Gardy ne quittera pas son pédalier de toute la durée du spectacle – une heure trente, ce qui n’est pas rien –, maintenant inlassablement la pression sur les pédales entraînant les plateaux qui tournent et tournent et tournent encore à des rythmes sans cesse changeants selon la nature du terrain réinventé et de l’effort à fournir.

Tantôt la tête au niveau du guidon quand il évoque Jacques Anquetil, tantôt dressé sur ses pédales, le corps décollé de la selle pour une ascension de montagne difficile, tantôt en recherche de vitesse, couché sur le vélo dans une descente acrobatique quand Lucien Aymar se lance à une vitesse vertigineuse sur les pentes, il fait corps avec le texte. Le souffle accompagne le mouvement. Précipité, court et intense quand il est à la peine, plus continu lorsque l’effort est dans la durée, il laisse voir toutes les nuances d’un corps engagé tout entier dans une épreuve au long cours où la lutte contre soi-même et le dépassement permanent de ses capacités sont les règles absolues.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Une création vidéo qui flirte avec l’onirique

Derrière le coureur, la vidéo déroule son flot d’images, tantôt documentaires et tantôt décalées. Une imagerie mentale, qui s’écarte de la représentation de la « réalité ».

On identifie le « maître » Jacques Anquetil, avec son visage en gros plan, en action avec la mécanique impeccable de sa course et le développement souple, presque uniforme, qu’il lui impose, ou en vainqueur sur la ligne d’arrivée au Parc des Princes. On voit passer René Pottier avec son bonnet blanc de pâtissier, considéré comme le premier « roi de la montagne », Gino Bartali, vainqueur du Tour d’Italie en 1936-1937, « Juste » qui entrera dans la Résistance durant la guerre avant de reprendre sa carrière et de gagner le Tour de France en 1948. On évoque le légendaire Fausto Coppi, adversaire de Bartali, en même temps que l’évolution de l’approche du cyclisme – diététique, lutte contre le dopage, évolutions techniques de l’outil vélo – et le « Pirate » Marco Pantani, grimpeur hors pair mais pris dans des affaires de dopage à maintes reprises.

Ces images apparaissent derrière le coureur sur scène, introduisant un dialogue entre le document d’archive et l’acteur qui fait revivre leurs gestuelles propres. Endurance, effort, ivresse de la victoire acquièrent une réalité concrète par la présence et le jeu du comédien.

Parfois mixées avec d’autres images, telle cette évocation de la course de l’homme en compétition avec le galop du cheval qu’il cherche à dépasser, l’image se fait discours. Les gros plans de visage ou une bande de route qu’on suit obstinément des yeux pour « dévorer » les kilomètres s’ajoutent au flouté créé sur les images par la rapidité des passages de coureurs ou à l’accent mis sur un détail de l’équipement qui dit le mouvement. Ces légendes, ces records, ces épopées sont dans la tête du personnage qui les fait défiler à mesure qu’il poursuit sa folle équipée.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Au rythme d’une langue

Ce mouvement, il est aussi effet de langue. Une logorrhée lyrique, une langue heurtée, en fragments, que le comédien accompagne comme un rythme de course, une respiration qui oscille de la régularité d’un effort continu au dérèglement produit à certains moments par l’effort. Une parole comme une succession de souffles que viennent rejoindre les battements de cœur, le bruit du vent, des pneus sur l’asphalte, des roulements des engrenages.

Cette langue déploie le vocabulaire du mythe. On est dans l’Odyssée d’Homère mais « les héros ne portent plus de cape mais des maillots trempés » et la voix off qu’on imagine être celle de l’auteur abonde en superlatifs comme en images poétiques en même temps qu’elle évoque ces coureurs le plus souvent d’origine modeste, partis de rien et grimpés au sommet de l’Olympe.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Au-delà des limites

Philippe Bordas interroge ce « plus qu'humain » qui anime ceux que Michel Audiard a qualifiés d'« aristos du populo ». Revanche sur une vie sans relief qui leur était destinée ? Il prend le cas d'Anquetil et de son goût du luxe et des belles voitures. Ou pulsion incoercible qui les mène à vouloir toujours plus, à chercher à se dépasser en permanence, à être « autres », au-dessus du commun des mortels ?

Il y a dans cet au-delà de la fatigue, dans cet au-delà de soi, de manière consciencieuse ou pas, une volonté prométhéenne de se dépasser, de se rapprocher, voire de s'égaler à Dieu. Sans doute est-ce ce que retiennent ces passionnés qui campent des nuits entières pour être à la « bonne » place pour voir monter les coureurs sur la route d'un col escarpé. Sans doute aussi est-ce ce qui meut ces adeptes des sports extrêmes – ultra-trail, ultra-cyclisme, ascensions périlleuses en solitaire… – à la recherche de l'intensité pure, d'un absolu de la sensation qui fait abstraction de la normalité du monde.

Mais il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark et le cyclisme n'est plus aujourd'hui un « sport » mais un enjeu, vitupère Philippe Bordas. Pour les politiques qui s'y exposent. Dans des luttes stratégiques, oreilles vissées sur la tête. Avec l'apport des technosciences et la culture de « l'homme-machine » qui produit des « corps médians ». Exit, après Bernard Hinault, les « coureurs véritables ». Exit « l'émotion esthétique de la vitesse dans le soleil et la lumière » décrite par Alfred Jarry, scande Philippe Bordas qui dresse un portrait posthume.

L'auteur dit de son livre qu'il est le « testament amoureux d'un garçon qui n'est plus jeune et qui n'a pas pu être champion cycliste ». Léo Jardy, par son engagement physique, lui en propose, en miroir, une transposition réinventée dont la représentation laisse le spectateur hors d'haleine.

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Phot. © Christophe Raynaud de Lage

Forcenés d’après le livre éponyme de Philippe Bordas (éd. Librairie Arthème Fayard, 2008)
S Adaptation & mise en scène Jacques Vincey S Avec Léo Gardy S Vidéo Othello Vilgard S Scénographie & lumières Caty Olive S Musique & sons Alexandre Meyer S Production Compagnie Sirènes S Coproduction Théâtre de la Concorde S Avec le soutien de la Maison de la Culture de Bourges, de la Maison des Métallos, des Plateaux Sauvages S Remerciements à WAHOO France, FRANSCOOP et à la compagnie In-quarto – Julie Duclos S Durée 1h30 S À partir de 13 ans

Du 18 au 28 février 2026 à 20h
Théâtre de la Concorde – Studio, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris

https://theatredelaconcorde.paris

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