17 Janvier 2026
Quand six personnages survoltés se livrent à des instantanés assez trash de situations parfois tragiques, le rire est au rendez-vous.
Pouvoir rire de tout, on en a bien besoin par les temps qui courent. Et c’est cette piste que Mathilda May et son équipe de joyeux drilles – trois hommes et trois femmes – montés sur ressorts explorent dans ce spectacle tout droit issu de la culture zapping. Un assemblage de petits thèmes qui se succèdent à rythme soutenu, vont et reviennent parfois sous une autre forme. De courtes séquences qui rappellent Short Cuts, le film de Robert Altman inspiré de textes de Raymond Carver, qui dresse de l’Amérique profonde un portrait cruel en séquences de la vie comme elle va, bien senties et sans complaisance.
Six personnages sans quête de trame
Il suffit de quelques blocs noirs diversement agencés pour figurer tour à tour des sièges, un lit, un fauteuil où se prélasser ou un pupitre d’orateur et d’un double rideau de fond entre lesquels une ouverture laisse passer des personnages pour composer le no man’s land dans lequel s’installe l’« action ». Le reste, ce sont les comédiens, la lumière et la musique qui créent l’ambiance, nous transportent d’un lieu à l’autre, d’une atmosphère à l’autre à rythme accéléré comme dans un film muet où le tour de manivelle de la projection serait complètement déréglé.
C’est d’ailleurs bien de dérèglement qu’il s’agit car les séquences qui se succèdent n’ont, elles aussi, rien à voir avec un quelconque continuum. De ces passants qui se croisent sans se voir, le regard vissé à leur téléphone portable, jusqu'à ce meeting politique où l’oratrice, toute en gesticulations triomphalistes et rassembleuses, n’émet que des borborygmes et grommelots indistincts, de la promiscuité d’un ascenseur en panne qui oblige ses occupants à des contorsions du plus haut comique jusqu'à l’enterrement du tonton où l’homélie funèbre comme les évocations censément chaleureuses et évocatrices des proches prennent des allures d’alignements de sons sans suite ni sens d’où n’émergent que des bulles de platitudes, tout un monde en raccourci – et le plus souvent privé de parole – se presse avec une répétitive obstination dans l'urgence de ne rien dire.
Sous la farce, la tragédie du monde
De petits bouts en petits bouts, de petites et grandes misères accumulées qui se télescopent et d’un rire à l’autre, cependant, c’est de nous-mêmes que nous rions, de nous pauvres humains, avec nos travers dérisoires qui pèsent comme le plomb, avec nos croyances imbéciles qui nous conduisent à nous engouffrer dans le premier espoir venu – et s’il emprunte à la « philosophie » du bien-être et de ses rituels aujourd’hui pratiqués, c’est encore mieux.
Nos joies feintes, un cocktail à la main, tandis que des migrants cherchent à combattre la musique qui les noie, c’est nous. Les séances psy où le psy aurait grand besoin de se soigner lui-même, les services de police-secours inaccessibles parce que surchargés, les coachs attelés à vous regonfler à bloc, les mariages qui s’effondrent, les sessions de bac à sable où les parents s’engueulent rapport aux activités de leurs chères têtes blondes, les SDF indélicats, qui portent nos ordures sur leur dos, les paralytiques libidineux et les mordeurs impénitents groupés dans une cour des Miracles nommée EHPAD, c’est encore et toujours nous. De quoi désespérer Billancourt mais pas que. Parce que c’est à notre porte et que, si nous en rions, c’est parce qu’il y a matière à pleurer.
La musique pour commenter et rebondir
Dans cette ambiance survoltée où les fauteuils roulants et les déambulateurs voisinent avec les boas du music-hall, les coiffes et les sabots d'une bourrée auvergnate, le piano, la contrebasse et la batterie ne sont pas que fiction mimée par les comédiens. La musique joue un rôle qui n'est pas que d’accompagnement. Non seulement à chaque lieu – boîte de nuit, meeting, ambiance de plage, etc. – elle donne une couleur, mais elle sert aussi de moteur et de commentaire à l’action, définissant une atmosphère, introduisant un décalage par rapport à la situation, la déplaçant vers le grotesque ou l’onirisme, relayant la parole – ou sa structure délibérément brisée –, la remplaçant parfois.
Brisure multi-styles ajoutée aux brisures d’un discours qu’on ne retrouve qu’en réagençant les pièces pour recomposer un ensemble, elle procède de la même évocation de ce monde en miettes dont les micro-séquences redessinent le profil.
Caustique, certes, mais tendre aussi
De ces portraits humains, hauts en couleur, où se dessine une humanité aussi dérisoire que mal en point, émerge cependant, entre rires et larmes, une compassion profonde. À la manière dont un Reiser croquait nos travers sans complaisance mais avec une empathie profonde. Si la critique de cette humanité qui va mal est acerbe, cruelle même, elle nous touche en même temps parce qu’elle nous ressemble, que nous sommes partie prenante de ces pauvres hères qui se masquent à eux-mêmes leur mal-être et tentent maladroitement d’y apporter remède.
Avec Cut !, sous le grand barnum de la société, les animaux humains sont de sortie pour un tour de piste composé, comme au cirque, de numéros. Et s’il y a ce que certains pourraient qualifier de mauvais goût, il faut y voir une insolence qui fait grand bien en ces temps de politiquement correct et de limé aux entournures… Ne coupez pas ! Enfin on respire...
Cut ! Des histoires, des vies…
S Écriture et mise en scène Mathilda May S Assistant Eric Supply S Musiques et Sons Sly Johnson et Jules Darmon S Distribution Mathieu Alexandre, Benoit Blanc, Marie Desgranges, Émilie Deletrez, Matthias Girbig, Jessica Vedel S Création lumière Laurent Beal S Accessoires et costumes Mathilde Chollot S Eléments décor Patrice Le Cadre S Son Loïc Beaudron S Production Compagnie des 2M S Coproduction Théâtre National de Nice- CDN Nice Côte d'Azur, Théâtre des 2 Rives-Charenton le-Pont, Anthéa-Théâtre d’Antibes, La Comédie de Picardie-Amiens, Lawrence Organisations, Arts-Live Entertainment, Production-Red-Velvet, Quartier Libre Productions S Avec le concours financier de la SACEM, de l’ADAMI et de l’Île de France S Durée 1h20
Du 13 au 17 janvier 2026
La Villette, salle Boris Vian – 211, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris
À suivre : Avignon, festival Off