5 Juin 2025
Être handicapé ne dispense pas d’éprouver des désirs et de chercher à prendre du plaisir. Clotilde Cavaroc aborde la manière d’y répondre avec beaucoup de tact et de finesse.
Clémence est dans un fauteuil roulant. On apprendra au fil de la pièce qu’un accident dramatique, qui a tué son compagnon, l’a laissée privée de l’usage de ses deux jambes. Lasse de trop de solitude et d’enfermement, elle fait appel à un « accompagnant sexuel » pour retrouver le chemin de son corps et de ses sensations.
Un homme se présente. Antoine est infirmier le reste du temps. Il a décidé, avec l’accord de son épouse, de donner de son temps – et de son corps – à des personnes en situation de handicap. Leur donner du plaisir sous quelque forme que prenne celui-ci, en répondant à la demande de combler un manque affectif et sexuel.
Lorsque la pièce commence, Antoine met fin à sa relation avec Clémence. Celle-ci réagit mal. C’est en flash-back que nous reviendrons au départ de l’histoire.
L’accompagnement sexuel, une pratique mal considérée en France
Répondre à la détresse affective et sexuelle des handicapés est en France une activité non légiférée, souvent assimilée à de la prostitution. Car, de fait, l’accompagnant sexuel se met au service de celui qui lui paiera en retour sa prestation. D’un côté, prêter son corps, comme le fait l’accompagnant, entre dans une optique de marchandisation. Mais de l’autre, l’activité répond aux recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé qui considère que la santé sexuelle participe de l’équilibre de vie et de l’inclusion du bien-être dans la santé.
En outre, la différence est grande avec la « consommation » qu’offre la prostitution. Non seulement le sexe n’est pas le but ultime de l’accompagnement, mais l’accompagnant n’est pas seul dans sa démarche. Il fait partie d’un groupe de parole dans lequel les problèmes peuvent être évoqués, la manière de se définir et de se comporter analysés pour préserver aussi bien l’équilibre de la personne handicapée que celui de l’intervenant.
Des sources qui partent du documentaire
Au point de départ, il y a le témoignage d’une jeune assistante sexuelle suisse qui touche l’autrice par la pertinence et la maturité de son discours et par la mise à nu des souffrances exprimées. Il suscite l’envie d’aller plus loin qui conduira Clotilde Cavaroc, de lecture en podcasts et en entretiens téléphoniques, à aller au plus près du réel pour comprendre en profondeur les motivations de chacun, le sentiment d’exclusion qu’entraîne le handicap et l’impossibilité de s’épanouir qui conduisent à la mise en place de cet accompagnement. La matérialisation d’une « fiction » passera par la réalisation d’un court-métrage en 2022, disponible sur la plateforme Educ’Arte de la chaîne.
Un spectacle attachant qui traite avec subtilité et sensibilité un sujet « touchy »
La pièce met en scène une femme qui hésite longuement à franchir le pas de faire appel à un assistant sexuel. Un personnage féminin pour dire que, si la majorité des demandes sont masculines, le problème touche aussi les femmes.
Toutes les autres décrit le lent et progressif chemin nécessaire pour éliminer les réticences psychiques, se débarrasser des pudeurs physiques qui entravent la relation. Handicapée, Clémence l’est à double titre : physiquement, parce qu’en dépit de sa volonté farouche de se suffire à elle-même, elle peine parfois à être autonome ; mentalement, parce qu’elle se place en demande face à un individu valide et qu’il lui faut ouvrir la porte de son intimité. Avec justesse, on voit le personnage de Clémence montrer de l’agressivité, osciller, se reprendre tandis que son accompagnant cherche cette voie d’entrée où ils se feront mutuellement confiance.
De son côté, Antoine définit le cadre dans lequel il entend évoluer, les règles qu’il faut mettre à leur relation. Il prête une oreille attentive aux propos de cette femme qui dit son histoire, sa souffrance, répond à ses questions en parlant de sa propre vie pour instaurer le partage et les placer au même niveau.
Intercalés entre ces plans-séquences qui montrent l’évolution de leurs relations, quelques témoignages audio apportent à la fiction le « plus » de la réalité et du vécu.
La question de la limite
On parle sexe et désir avec une infinie délicatesse, et la matérialisation des actes sexuels, évitant la trivialité, passe par le filtre d’une gestuelle chorégraphiée empreinte de poésie. La relation qui se noue apparaît comme un acte d’amour qui lie deux personnes et lorsque Clémence interroge Antoine sur ses motivations, il avoue qu’il ne rend pas seulement un « service », mais qu’il y trouve lui-même un certain plaisir car il aime faire l’amour. Ainsi se mettent-ils sur un pied d’égalité…
La pièce fait cependant toucher du doigt la question des limites assignées à l’accompagnement sexuel. Parce qu’Antoine se laisse émouvoir par Clémence, parce qu’elle-même, dans sa soif de se retrouver comme une femme, désirable et désirée, se place en attente, inconsciente, de l’autre et parce que les barrières placées au début de la relation sont franchies par l’un comme par l’autre. Toutes les autres révèle ainsi la complexité de ce processus qui n’engage pas seulement un « travail », ou un « service » mais aussi des affects.
Le thème était épineux. La mise en scène d’Élise Noiraud, sobre et resserrée, le jeu juste et sans emphase de Kimiko Kitamura et de Stéphane Hausauer ainsi que le lent ballet amoureux de la gestuelle dépouillent le spectacle de toute tentation de voyeurisme. Ils en font une tranche de théâtre et de vie sensible et emplie d’émotion. Une belle manière de se préoccuper de l’Autre et un témoignage fort.
Toutes les autres
S Texte de Clotilde Cavaroc S Commande de mise en scène Elise Noiraud S Avec Stéphane Hausauer, Kimiko Kitamura S Collaboration artistique Clotilde Cavaroc S Création lumières François Leneveu S Scénographie Fanny Laplane S Chorégraphies Ira Nadia Kodiche S Production Compagnie OrNotToBe, Pony Production, ACME, Compote de prod S Diffusion Pony Production, ACME S Partenaires Région Ile-de-France, APF France handicap, APPAS, Adami, SACD, la Mairie du 20e arrondissement de Paris, Proarti S Accueil en résidence Les Plateaux Sauvages (Paris 20e), la MTD d’Epinay-sur Seine (93), le théâtre de Bligny (91), le théâtre Douze (centre d’animation Maurice Ravel, Paris 12e) S Prix : Lauréat de la bourse d’écriture théâtre Beaumarchais-SACD, juin 2024 ; Lauréat de la bourse Adami déclencheur, mars 2024 ; Lauréat des Découvertes de la jeune création théâtrale du Pass Cop, mars 2024 S Présenté en avant-première au Théâtre de Belleville le 4 juin 2025 S Durée 1h10
Du 5 au 26 juillet à 15h55 sauf dimanches
Artéphile - Festival Off d'Avignon - 7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon
Du 5 au 28 octobre 2025 Théâtre de Belleville, Paris