19 Juin 2026
Dans ce tour de chant malicieux qui combine classique, jazz et pop, art lyrique et chansons populaires, composition et improvisation, Anne Baquet propose un mélange aussi humoristique que poétique, aussi savant que farfelu et surréaliste.
Une immense voile blanche, à cheval sur un piano, occupe une grande partie de la scène. Elle se dresse tout à coup, dévoilant une immense silhouette qui surplombe le piano, enveloppée de cette immense pièce de tissu immaculé. Un ange tout droit descendu du ciel, ou une femme qui attend d’y monter. C’est Anne Baquet au Paradis, qui s’amuse déjà de la superposition qu’on applique entre son ascension au ciel, son récital dans la salle la plus haute du Théâtre du Lucernaire, dénommée salle « Paradis » et la référence, dans un théâtre, aux places haut perchées où se pressait le public populaire.
Il n’y a pas que la silhouette qui se trouve « perchée ». La voix aussi flirte avec les hauteurs. Parce qu’Anne Baquet a une tessiture de soprano, qu’elle exploitera tout au long du spectacle dans toutes ses gradations.
S’amuser avec la voix
Anne Baquet est coutumière de ces jeux insolites qui détournent la voix lyrique de son utilisation traditionnelle.
Dans ABC D’Airs, avec ses complices musiciennes au piano, à la contrebasse, au hautbois et au cor anglais, elle explorait les lettres de l’alphabet, à commencer par le « A », décliné sous toutes ses formes de « Ah », interrogative, exclamative, signe de surprise, de rire ou d’effroi.
Avec Come Bach, avec ses mêmes complices, elle fait son miel du cantor de Leipzig en plongeant dans la grande rivière musicale du compositeur et dans les détournements auxquels elle a donné lieu, au fil du temps, y compris par le musicien lui-même, qui s’amuse, déjà au XVIIIe siècle, à jouer avec les lettres de son nom en les utilisant comme tonalités pour composer de la musique. Les quatre dames qui associent voix et instruments ne manquent pas d’exploiter les dérivations et dérives qui plongent dans les motifs inoubliables et l’impeccable mécanique inventive de Jean-Sébastien Bach, qui ont laissé leur empreinte sur Mozart et Beethoven, Camille Saint-Saëns, Arvo Pärt et Nino Rota, sans compter les jazzmen et les chanteurs de variétés.
Avec Anne Baquet chante au Paradis, c’est – presque – seule, accompagnée seulement par un pianiste – Damien Nédonchelle ou Gwendal Guiguelay – qu’elle fait face au public, proposant un répertoire piano-voix avec la même idée de mélange musical, créé cette fois en associant des auteurs aussi variés que François Morel, Juliette, Victor Haïm, J-J. Sempé, Frank Thomas, Georges Moustaki, Isabelle Mayereau à des compositeurs tels que François Rauber, Claude Bolling, Reinhardt Wagner, Thierry Escaich, Isabelle Aboulker mais aussi Marie Paule Belle, Juliette, sans oublier les « classiques » – Gounod, Chopin et, bien sûr, Bach –, embusqués au coin du bois.
Une p’tite balade burlesque et éclectique
C’est dans une promenade pleine de fantaisie qu’Anne Baquet nous entraîne avec son petit air gavroche, clownesque et mutin, alternant récitatif et chant, poussées lyriques et cocasseries, nostalgie et dérision.
De l’Air de Juliette de Gounod à Ô casseroles, ô faussets, on parcourt toute la gamme du bien et du mal chanter, des voix qui développent toute leur puissance ou se cassent et déraillent, en passant par une allusion à Florence Foster Jenkins, cantatrice chantant notoirement faux mais si richissime héritière qu’elle finit par se produire au Carnegie Hall pour la plus grande joie d’un public avide de se moquer.
Elle ne dédaigne pas le récitatif ou presque lorsqu’elle s’intéresse à Jacques Prévert et à Il faut passer le temps, extrait d’Histoires (1946), qui met en scène un riche oisif qui n’a envie de rien et distille un ennui qu’il communique à tous ceux qu’il « achète » pour se défaire de son mal : un chien, puis son maître écossais, puis, pour éviter à celui-ci de dépérir, ses moutons qui broutent le tapis avant de périr d’ennui.
Elle surfe sur la vague amoureuse, non sans distance, entre amour posthume d’une candidate au Châtelet, écrasée le lundi « pas très loin du Pont-Neuf par le bus 69 », enterrée le mercredi, chavirée le vendredi, voisinage passionné par trop sonore et regrets de n’avoir pas fait, pas vécu, pas cédé.
Une valse de Chopin offre matière à un virtuose exercice de diction chantée en accéléré tandis que Bach, à maintes reprises, revient sur le tapis, pas toujours sous son meilleur jour, comme lorsqu’Anna Magdalena, qui déplore l’appétit sexuel de son mari et prie pour ne pas être enceinte, encourage son époux par trop empressé dans la voie du génie qui vaut « mieux qu’un ringard racorni. »
Anne Baquet fait du mime et des mines, grimpe sur le piano, tourne autour du pianiste, en fait son comparse, se drape dans son voile et joue de toutes les ressources de sa voix et l’on s’amuse beaucoup de cet ensemble en sautes de vent qui ne cesse de se transformer.
Une musique en liberté
Et puis il y a la partition, au piano, qui ne se contente pas d’accompagner le chant et d’en souligner les accents. Véritable commentaire, second personnage, le piano dialogue en permanence avec le chant, introduisant une distance, créant un deuxième texte qui vient se superposer au texte de l’auteur des chansons et à la prestation de l’interprète lyrique.
Deux musiciens assurent à tour de rôle l’accompagnement d’Anne Baquet. Damien Nédonchelle et Gwendal Guiguelay ont tous deux une solide formation classique. Le premier, qui s’intéresse à la musique de chambre et à l’accompagnement, féru de jazz et de musiques improvisées, a collaboré avec de nombreux musiciens de jazz comme François Jeanneau, Laurence Saltiel, Claude Barthélémy, Yves Torchinsky ou Vincent Lê Quang. Le second, chambriste passionné, travaillant en particulier avec le violoncelliste Louis Rodde, régulièrement invité au piano ou au célesta par l’Octuor de France, l’Académie musicale de Villecroze ou l’Orchestre national d’Île-de-France, est spécialiste de l’improvisation. Il accompagne ainsi régulièrement des projections de films muets, participe à des démarches artistiques originales tels que des concerts-BD, des performances artistiques, et crée des musiques pour le cinéma et la danse.
Tous deux apportent ainsi une contribution créatrice à l’élaboration de la musique du spectacle, qui vient compléter la proposition musicale, en particulier, de François Rauber. Une part d’improvisation leur est réservée, seuls ou avec la chanteuse, laissant par exemple à Damien Nédonchelle toute latitude pour broder, sur des thèmes classiques, une improvisation jazz. Dans le même temps, ils se font complices de l’espiègle chanteuse avec laquelle ils proposent, par exemple, une interprétation pour le moins surprenante de Ticket to Ride de Paul McCartney.
Là encore, le décalage est à l’honneur, et avec lui un certain art de la citation musicale détournée, qui s’impose comme une donnée fondatrice du spectacle. Comme si arranger l’arrangement qui accompagne le texte devenait une seconde identité, un ingrédient essentiel, et que la liberté était le maître-mot de la douce et réjouissante insolence qui préside au spectacle.
Si les interprètes s’amusent, le public aussi. Le plaisir est au rendez-vous de ce spectacle où on peut, en même temps, jouer aux devinettes pour identifier les origines des mélanges musicaux. Burlesque et bonne musique sont les deux mamelles où l’amateur de variété populaire comme le mélomane trouveront à boire. Dans la bonne humeur.
Anne Baquet chante au Paradis
• Accompagnée au piano par Damien Nédonchelle ou Gwendal Giguelay • Mise en scène et lumière Gérard Rauber • Programme Ouverture (Damien Nédonchelle, François Rauber, Claudine Allegra) ; Aleko (Rachmaninov) ; Chanter au paradis (François Morel – Frédéric Fresson, arrgt Damien Nédonchelle) ; Je vous ai reconnu (François Morel – Reinhardt Wagner, arrgt Jérôme Charles) ; Les Prunes (Jean Jacques Sempé – François Rauber) ; Ça rame, ça rame (Philippe Decamp – Damien Nédonchelle, d’après le 2° prélude en ut mineur de J.-S. Bach) ; Remords de vieille dame (Franck Thomas – Reinhardt Wagner, arrgt François Rauber) ; Dans la marmite ça ronronne (René de Obaldia – Jérôme Charles) ; Dans ma baignoire (Michel Rivegauche – Claude Bolling) ; Walking by Flashlight (Ted Kooser – Maria Schneider) ; Air de Juliette (Charles Gounod) ; D’un amour qui n’est plus (Georges Moustaki – Thierry Escaich) ; Improvisation piano solo (Damien Nédonchelle ou Gwendal Giguelay) ; Il faut passer le temps (Jacques Prévert) ; Trajet d’amour (Isabelle Mayereau – Marie-Paule Belle, arrgt François Rauber) ; Le chant d’Anna (Victor Haïm – Damien Nédonchelle, d’après le 3° concerto Brandebourgeois de J.-S. Bach) ; Ticket to ride (Paul Mc Cartney) ; Je t’aime (Isabelle Aboulker) ; Non, c’est rien (Michel Jourdan – Armand Canfora, Joss Baselli) ; Ô casseroles, ô faussets (Juliette Noureddine) ; A-t-on jamais (Anne Baquet – Damien Nédonchelle) ; Vertu Vertuose (Philippe Decamp – Frederic Chopin, arrgt Jérôme Charles) • Durée 1h15
Du 17 juin au 23 août 2026, mer.-sam. 19h, dim. 15h30
Au Lucernaire 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris
Réservations : 01 45 44 57 34 – www.lucernaire.fr