9 Juin 2026
Partant de son roman éponyme, Delphine Minoui dresse un magnifique portrait théâtral de la rébellion des femmes iraniennes contre le régime des mollahs. Texte, jeu, musique et vidéo concourent à cette plongée lyrique au cœur d’un refus qui engage la vie même.
En octobre 2022, une adolescente de seize ans, Zahra, grimpe sur une benne à ordures au cours du soulèvement du mouvement Femme, Vie, Liberté. Elle ôte le foulard qui cache sa chevelure, le brandit et lui met le feu. Elle est le symbole de toutes ces femmes iraniennes qui, au passé comme au présent, se sont insurgées contre le sort fait aux femmes dans la société iranienne.
Ainsi commence Badjens, sur le son sourd de battements d’un cœur transposé électroniquement à la console de son par Renaud Satre, alias N9nE. Un traitement emblématique de ce qu’il nous sera donné de voir.
Sur l’écran, en fond de scène, une femme, le visage enfermé dans un foulard noir qui ne laisse dépasser aucune mèche de cheveux, se tient, immobile et muette, révélant l’autre face de celle qui, sur scène, en baggy et chevelure au vent, asticote celle qu’elle interprète. « Vas-y ! T’as plus rien à perdre. » Un éclairage expressionniste souligne ses traits, marquant, en ombres et lumières, un visage dont la neutralité a disparu.
Le souffle persistant de la lutte
Le texte fait référence à toutes celles qui, au fil du temps, se sont insurgées contre le traitement fait aux femmes en Iran. Il évoque la figure de ces femmes qui, en 2022, se sont révoltées et ont défilé dans les rues. Qui en sont mortes aussi. Celle de Mahsa Amini, morte en septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs. Celle de Nika Shakarimi, coupe à la garçonne, manifestante elle aussi, qui brûle son foulard en pleine manifestation, abattue par les agents du régime, retrouvée morte dix jours plus tard, et dont le corps a été confisqué par les autorités iraniennes. Elles sont celles qu’on connaît, parmi d’autres.
Mais la résistance des femmes n’est pas une nouveauté en Iran. Elle s’inscrit dans l’Histoire. Au XIXe siècle déjà, une jeune femme, née en 1817-1818, Fāṭimih Baraghāní, qui sera surnommée « Tâhereh » (« la Pure »), dont les poèmes restent censurés en Iran, ôte, en pleine assemblée publique, en 1848, son voile. Emprisonnée et condamnée à mort, elle déclarera : « Vous pouvez me tuer quand vous voulez, mais jamais vous n'arriverez à empêcher l'émancipation des femmes. » Au XXe siècle, on citera Forough Farrokhzad, féministe et divorcée dont le poème, Péché, sera, dans les années 1950, considéré comme « sulfureux », ou Simin Behbahani dont le combat pour les droits des femmes s’attaque à la polygamie, à la censure et à la lapidation.
Un cri pour aujourd’hui
Toutes ces femmes sont les sources d’inspiration dont se nourrit Delphine Minoui, journaliste et romancière, lorsqu’elle écrit Badjens. L’adolescente qu’elle met en scène, par l’écriture d’abord, puis dans une adaptation théâtrale qui reprend une partie du livre, est le monologue d’une jeune Iranienne invisibilisée qui, au travers de son histoire, non seulement raconte ce qu’elle subit au quotidien, et avec elle toutes les femmes de son pays, mais aussi comment la colère va monter, gronder, avant d’exploser au grand jour. Au prix de sa vie.
Un roman d’apprentissage tragique où elle passe en revue ce qui va marquer sa vie à jamais : une naissance non désirée – c’est une fille ; une vie masquée, dissimulée – tchador ou foulard dès lors qu’elle est « femme », avant la décision ultime – se montrer en public, dehors, tête découverte. Elle passe en revue les étapes de sa vie, de cette naissance par défaut où se dessine le spectre d’un avortement, qui lui fait dire « Je suis morte le jour où je suis née » jusqu’aux premières révoltes Un dédoublement entre sa face « publique » et celle – underground rap, réseaux sociaux, tatouages, transgressions vestimentaires – de cet autre « moi » qui se dissimule dans le secret de sa chambre ou dans ses amitiés. Elle dénonce l’a priori qui s’attache à la chevelure, cette « étincelle, disent-ils, qui excite les hommes ». Elle ira jusqu’au bout de sa libération, de la reprise de possession de son corps et de ses désirs.
La figure de la mère
Rebelle, Zahra l’est au départ, au point que sa mère la surnomme « Badjens » – « mauvais genre, effrontée ». Comme une marque du sceau du destin qu’elle se forgera.
Elle évoquera à travers sa mère le statut de ces femmes qui ont accepté le sort qui leur est fait mais n’en conservent pas moins une forme de résistance face à lui. Celle, par exemple, des foulards colorés face au noir de rigueur. Contestation timide mais cependant présente, et nourrie dans son intériorité secrète face au bombardement idéologique que constituent la propagande religieuse – et avec elle la culpabilité des femmes et leur « péché » –, les versets du Coran ânonnés et le contrôle quasi policier du père de la jeune fille, son époux.
Sa fille, elle veillera discrètement sur elle, lui offrant la liberté dont elle-même est privée et qu’elle n’a pas la force de revendiquer. Une figure tutélaire de femme qui se fait passeuse, à sa manière et dans la demi-teinte, d’un combat très ancien des femmes persanes.
Transpositions et dédoublements
Les moyens scéniques concourent, chacun dans sa partie, à évoquer et à traduire le bouleversement qui poussera la jeune fille à exposer aux yeux de tous ce qui demeurait caché. Ce que le spectacle donne à voir, c’est, au-delà du caractère documentaire de ce qui le nourrit, ce qui va engager la jeune fille dans ce processus irréversible. Nous ne sommes pas dans une évocation de la réalité mais dans la tempête qui se lève sous son crâne et les moyens scéniques se rejoignent pour composer le paysage de cette introspection.
Il y a d’abord le texte, dont la forme se démarque d’une écriture « littéraire » pour aborder aux rives d’une oralité qui emprunte au fragment, au décousu, au discontinu, mais aussi au lyrisme. Un texte « porté » qu’Alice Rahimi intériorise comme un prolongement de soi avec un sentiment d’urgence.
Deux autres personnages sont présents sur scène : un musicien et une chanteuse. Ils incarnent cette face cachée de Zahra, héritière d’un passé en même temps que tournée vers l’avenir.
Le passé, qui n’en est pas moins emblématique du présent, est incarné par Hura Mishrekari. Née à Zarand, dans la province iranienne du Sistan et Baloutchistan, à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan, elle chante en sistani. Un symbole de résistance dans un pays où les « minorités » – Azéris, Kurdes, Turkmènes, Baloutches, Pachtounes, etc. – sont en butte au gouvernement des mollahs et à la volonté de réduire leurs différences culturelles, doublé par l’interdiction faite aux femmes en Iran de se produire en spectacle, à visage découvert de surcroît comme dans Badjens. Témoigner du passé et d’une appartenance culturelle « minoritaire » apparaît ici comme la manifestation d’une résistance.
Hura Mishekari chantera en alternance avec Fiona Sanjabi, artiste franco-italo-iranienne qui développe un univers musical onirique effaçant les frontières entre Orient et Occident.
Quant à Renaud Satre, attentif au rythme du texte qu’il ponctue et accompagne de ses sonorités électroniques et à la guitare, il épouse, entre rock, métal, échos de manifestations et de slogans et sonorités bruitées le halètement de ce texte qui vient du plus profond s’inscrire dans le contemporain.
La vidéo n’est pas en reste. Là où on pourrait attendre uniquement ces images documentaires, filmées sur leurs téléphones portables par les manifestants, qui montrent la foule, les mouvements de rue et les policiers à moto lancés au milieu des manifestants – elles sont présentes au fil du spectacle –, le propos mélange réalisme et onirisme. Jouant sur la diffraction des images, inventant des tableaux abstraits métaphoriques du chaos, elles renforcent l’idée de ce voyage de l’intérieur qu’accomplit Zahra, qu’une abeille de plomb finira par faucher.
On l’aura compris. En plus d’être un spectacle attachant par son contenu et l’hommage qu’il offre aux combattantes iraniennes qui affrontent ces « gardiens de la révolution » dont on connaît aujourd’hui le vrai visage, Badjens offre un spectacle riche et complexe, d’une grande finesse, qui nous touche au cœur.
Badjens. D’après le roman de Delphine Minoui (éd. du Seuil, 2024)
S Texte, mise en scène et scénographie Delphine Minoui S Comédienne Alice Rahimi S Chant Hura Mirshekari, en alternance avec Fiona Sanjabi S Musique Renaud Satre (N9nE) S Création musicale Hura Mirsheraki, Fiona Sanjabi et Renaud Satre S Création vidéo Ralph Moussa S Création lumières Crystel Fastré (La Fabrique de Théâtre) S Régie Julie Duquenoÿ S Administration Nora Daheur S Production Emilie Ghafoorian S Production Compagnie Ava et Publics & Compagnies S Production exécutive Fabriqué à Belleville Production déléguée Publics & Compagnies S Soutiens Théâtre de la Concorde, Théâtre de Belleville, Les Trois Baudets (Paris), La Ferme du Buisson (Scène nationale de Marne-la(Vallée), La Fabrique de Théâtre - Frameries (BE) S Créé en résidence en mars 2026 à La Fabrique de Théâtre (Frameries/Belgique) S Le texte a reçu le Prix Who's Who 2025, le Prix Les Visionnaires 2025, le Grand prix du livre Humaniste - Muma, le Prix du Roman Métis des lycéens 2025 et le Prix du Public du Grand prix du livre audio 2025. Badjens a également été finaliste du Grand Prix du roman de l'Académie Française 2025 et du Prix du Roman Fnac 2024 S Durée 1h15 S À partir de 12 ans
Vu le samedi 6 juin à 20h aux Trois Baudets - 64 bd de Clichy, 75018 Paris
Du 4 au 23 juillet à 18h40 (sf 10 & 17/7)
11 • Avignon - Salle 3 - 11 bd Raspail, 84000 Avignon - 11avignon.com