9 Juin 2026
Mathurin Bolze conduit neuf circassiens à l’assaut d’une muraille blanche, un terrain poétique pour des aventures bondissantes dans un Grand Nord aux contours mouvants. Les artistes affrontent joyeusement l’abime, et nous en mettent plein la vue.
Une scénographie verticale
Une muraille de fer s’élève à l’avant-scène, telle une frontière, abritant un vaste vestiaire garni de costumes colorés. C’est l’envers d’un décor impressionnant : une fois retourné, le dispositif devient une banquise verticale de 5,50 mètres de haut, dont la pente s’adoucit au sol, en forme de toboggan. Ce sera le terrain de jeu des artistes, une piste mouvante, agrès gigantesque qui se disloque et se recompose en un paysage incertain grâce aux multiples manœuvres d’une machinerie complexe. Des morceaux se détachent, bouts de banquise flottants, une faille s’ouvre, révélant un trampoline, une fenêtre avale un acrobate en plein élan...
Mathurin Bolze a rapporté ce principe d’incertitude, les sensations et les lumières crues qui habitent le spectacle, d’une expédition au nord-ouest du Groenland, à Kullorsuaq, un village dans la municipalité d’Avannaata. En sa compagnie, le compositeur Philippe Le Goff, familier du monde inuit – dont il a appris la langue – a collecté sons, impressions et récits, tandis que le vidéaste Orin Camus a capté les images projetées pendant le spectacle : déserts immaculés ou chaos de glace. En inuktitut, immaqaa, expression récurrente, est un « peut-être » qui sous entend : si l’horizon s’ouvre et si les humains sont prêts à l’affronter.
Retrouver le Nord
L’univers polaire a toujours fasciné le metteur en scène. Enfant il s’est nourri de récits d’explorateurs dont certains irriguent le spectacle. Parmi ses sources : les livres de Jean Malaurie (1922-2024), explorateur du Groenland et auteur des Derniers Rois de Thulé ; Penser comme un iceberg d’Olivier Remaud, et surtout le roman d’Hélène Gaudy, Un monde sans rivage. L’autrice imagine l’envol et l’errance des trois scientifiques suédois qui, en 1897, tentèrent d’atteindre le pôle Nord en montgolfière et furent retrouvés, en 1930, à la fonte des glaces, en habit de fête. Parmi les vestiges de leur campement, des rouleaux de pellicule abîmés livreront des images qu’on voit ici.
En hommage à ces voyageurs opiniâtres, ballottés par un paysage mobile, tenaillés jusqu’à l’absurde par la joie de la découverte et par l’ambition de la postérité, une fête s’improvise au pied du décor, conclusion au spectacle. Et un gigantesque ballon blanc gonflé à vue bouche le plateau, où se dessinent les silhouettes d’une improbable tribu : les Saltimbanques.
Les aventuriers du cirque
À l’instar des aventuriers du pôle Nord, les circassiens, artistes de l’extrême, montent à l’assaut de la muraille et en déjouent les chausse-trappes pour faire, selon les souhaits du metteur en scène, « ressentir l’inhospitalité du paysage, sa rigueur, la sauvagerie des bêtes qui le peuplent, mesurer ce qu’il faut d’obstination pour séjourner dans ces lieux... »
Ils affrontent l’à pic, retombent en glissades joyeuses et repartent de plus belle, jusqu’à réussir à se hisser au bord du vide.
De là-haut, la trapéziste Anahi De Las Cuevas se laisse glisser avec grâce le long d’une barre métallique en forme d’éclair qui traverse la scène, ou effectue, sur les montants du décor, des figures vertigineuses...
Suit un florilège de numéros, souvent en simultané. Mattéo Callewaert et Dario Carrieri, les plus jeunes de la tribu, bondissent, s’envolent et inventent des portés inédits sur un trampoline. Léon Volet s’enroule sur son mât chinois et débaroule avec nonchalance. Tamila De Naeyer se hisse sur les épaules de Maxime Seghers et y effectue des sauts périlleux, un duo clownesque... Ce dernier joue les effarouchés devant le vide avant de d’y plonger avec maestria.
Dans des lumières crépusculaires ou éblouissantes, portés par la musique et les images du désert blanc, les exploits des artistes s’enchaînent. Une voix off énigmatique dit l’atmosphère irréelle de ces solitudes glacées : « On a longtemps cru que l’absence était blanche, qu’elle ressemblait à la banquise, aux draps des spectres, à la lumière qui déferle quand la vie se termine [...] mais on dirait bien que le blanc se perd, qu’à son tour il disparaît. » Immaqaa ici peut-être nous emmène vers un fantomatique ailleurs, à la lisière d’un monde qu’on sait en danger de disparition, avec « au bout de l’abîme, des trajectoires qui vont s’écrire à nouveau ».
À cinquante ans, Mathurin Bolze, ange du trampoline, sorti du Centre national des arts du Cirque de Châlons-en-Champagne, a fait du chemin, après Kaspar Konzert (1998) de François Verret et Le Cri du Caméléon (1995) de Josef Nadj. Avec sa compagnie MPTA (Des mains, des pieds et la tête aussi) créée en 2001, il signe une vingtaine de pièces dont, dernièrement Les Hauts Plateaux (2019) où il tutoyait déjà les cimes. Par ailleurs, il dirige le Festival UtoPistes, fondé en 2011 à Lyon. La compagnie MPTA et l’École de Cirque de Lyon portent ensemble le projet d’un lieu dédié aux arts du cirque : UTOPISTES - Cité Internationale des Arts du Cirque. Ouverture prévue en 2028 à Vénissieux (69). Depuis 2023, Mathurin Bolze est artiste associé au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines - CDN, dirigé par Abdelwaheb Sefsaf.
Immaqaa, ici peut-être
S Conception et mise en scène Mathurin Bolze S Dramaturgie Samuel Vittoz S Avec Mattéo Callewaert, Dario Carrieri, Corentin Diana, Anahi De Las Cuevas, Tamila De Naeyer, Helena Humm, Maxime Seghers, Léon Volet en alternance avec Joana Nicioli S Conception musicale et sonore Philippe Le Goff et Jérôme Fèvre S Co-composition violoncelle Hortense Airault S Scénographie Gala Ognibene S Machinerie scénique Nicolas Julliand S Vidéo Orin Camus S Lumières Victor Egéa S Costumes Clara Ognibene S Régie Etienne Debraux, Gala Ognibene, Robert Benz, Baptiste Charpentier S Avec des extraits d’Un monde sans rivage d’Hélène Gaudy (éd. Actes Sud, 2019) S Musiques additionnelles Kreng, Geins’t Naït & L., Petitgand & Scanner, Nicolas Jaar, Raul Refree, Colin Stetson, David Ralicke & Jeff Silverman, David Moss & Koichi Makigami, Soundwalk Collective / Aurelien Riviere, Simone Merli, Stephan Crasneanscki & Zacharias S. Falkenberg, Nomine’srobot, Mezerg, King Midas Sound & Fennesz S Production Compagnie Les Mains les Pieds et la Tête Aussi (MPTA) S Coproduction Maison de la Danse – Pôle européen de Création (Lyon), UTOPISTES - Cité Internationale Des Arts du Cirque, La Brèche – Pôle national Cirque de Normandie, Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN, Scène nationale de Bourg-en-Bresse, Espace des Arts– Scène nationale de Chalon-sur-Saône, Château Rouge – Scène conventionnée Annemasse, MC2 : Maison de la Culture de Grenoble –Scène nationale, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, Malakoff scène nationale Théâtre 71, Scène nationale de l’Essonne, MC93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny (ateliers décor) S Durée 1h15
Du 5 au 14 juin 2026, mer.-ven. 20h30, sam. 19h30, dim. 16h (sf 8 & 9/06)
Théâtre du Rond-Point - 2 bis av. Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris
www.theatredurondpoint.fr/