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Arts-chipels.fr

The Last Play in Gaza, contre l’effacement du théâtre palestinien

Phot. © David Kaplan

Phot. © David Kaplan

Sur une captation des Émigrants, deux comédiens palestiniens d’Israël font revivre la pièce de Slavomir Mrożek, jouée à Gaza avant la destruction massive de l’enclave. Un acte de résistance, mis en scène par l’Israélienne Einat Weizman.

À quoi ressemble un théâtre sous les décombres ?

« Où sont les acteurs et le public ? », demandent, en langue arabe, les comédiens, qui s’agitent devant les extraits d’un spectacle, projetés en boucle sur un grand écran au lointain. Deux personnages y dialoguent, dont ils tentent de reproduire les gestes, comme s’ils répétaient la pièce pour la rejouer. Les surtitres nous livrent des bribes du texte : il s’agit des Émigrants, joué à Gaza en 2023, au Théâtre pour tous, aujourd’hui englouti sous les ruines, décor et costumes mêlés aux gravats. La troupe a dû fuir, certains sont morts ou ont disparu, et, avec eux, un répertoire qu’ils proposaient à leurs concitoyens, venus en nombre.

Mais c’était compter sans la metteuse en scène israélienne Einat Weizman : bouleversée de voir la culture palestinienne disparaître, tant à Gaza qu’en Israël et en Cisjordanie, elle décide de reprendre cette version des Émigrants, mise en scène par Naem Nassar et jouée par Hossam Al-Madhoun et Jamal Al Ruzzi jusqu’à la guerre. Elle engage dans l’aventure Shahir KabhaetRami Salman, tous deux Palestiniens d’Israël.

Sur scène, les comédiens sont hantés par la catastrophe qui s’abat sur Gaza et ne parviennent pas à entrer dans la peau et la problématique des personnages de l’auteur polonais. Ils citent le journal intime publié par Hossam Al-Madhoun, l’un des interprètes des Émigrants. Il y raconte sa fuite sous les bombes, avec sa famille et sa vieille mère infirme, les nuits sans sommeil, assourdi par le bruit, le sauvetage des corps ensevelis sous les décombres, le manque de pain... Il consigne ce qu’il voit, ce que subissent des proches, les personnes croisées, les déplacements de population, le blocus cauchemardesque, le manque de carburant, d’électricité...

Shahir KabhaetRami Salman mêlent à ce récit au jour le jour des réflexions sur leur propre statut d’artistes palestiniens en Israël. Ils racontent la discrimination à laquelle ils ont été confrontés dans un pays dont ils sont citoyens, à l’instar des deux millions de Palestiniens restés en Israël après 1948. Sur les scènes israéliennes, les rôles disponibles pour les acteurs palestiniens se limitent au « terroriste » au « bon Arabe », ou à la figure exotique. Le théâtre arabophone existe, mais il est destiné aux enfants et porte sur les thèmes de la sécurité routière et l’importance de l’amitié, nous disent-ils.

Phot. © David Kaplan

Phot. © David Kaplan

Réconcilier témoignage et fiction

The Last Play in Gaza, écrit à plusieurs mains, superpose toutes ces réalités à la pièce polonaise en cours de répétition et explore ainsi les limites de la fiction quand le vécu des uns et des autres vient percuter la littérature, tout en y trouvant des ressemblances.

Dans cet entrelacs dramaturgique, The last Play in Gaza trouve une cohérence en ce que la situation des Émigrants entre en résonance avec l’exil réel de ses interprètes gazaouis, l’un réfugié en Égypte, l’autre coincée dans le sud de la bande de Gaza. En résonance aussi avec l’exil intérieur subi par les Palestiniens d’Israël.

Le message de Mrożek

Slawomir Mrożek aborde la question du déracinement et de la précarité à travers XX et AA, l’un réfugié politique, l’autre économique. Ces personnages n’ont rien de commun hormis la nécessité de compter l’un sur l’autre et de se soutenir mutuellement pour survivre. Ils s’affrontent, avant de voir apparaître les lueurs d’une complicité naissante en partageant le même espoir : rentrer un jour au pays pour y construire une maison faite de pierres et de liberté.

C’est ce message que désirait véhiculer l’équipe du Théâtre pour tous, afin de parler aux jeunes de Gaza du prix de l’exil. Ils voulaient les convaincre de rester. Mais aujourd’hui, ces artistes sont devenus eux-mêmes des déracinés. Les Émigrants selon Naem Nassar et sa troupe demandait quel est le coût du départ. Aujourd’hui, la question devient plus violente encore. Que signifie partir quand on n’a plus le choix ?

Sur scène se construit un bel équilibre entre tous ces éléments, tandis que le monde réel s’effondre à l’extérieur.

Phot. © David Kaplan

Phot. © David Kaplan

Contre l’effacement culturel de la culture palestinienne à Gaza

Vis à vis de la force des témoignages, la représentation filmée de la pièce de théâtre devient la trame fantomatique de The Last Play in Gaza, le dernier témoin d’un monde qui n’est plus mais néanmoins perdure par la volonté d’Einat Weizman et de ses comédiens.

Gaza est le premier génocide documenté par ses propres victimes. Et qui dit génocide dit aussi effacement culturel des populations qui le subissent. La metteuse en scène israélienne, qui fait un théâtre engagé et politique, quand elle découvre Les Émigrants presque par hasard lors d'une réunion zoom organisée par un théâtre londonien, décide de s’en faire l’écho : « En jouant cette pièce, nous créons une preuve vivante que le théâtre palestinien existait à Gaza, que ces gens étaient des artistes et pas seulement des victimes, que la culture était vivante et qu’elle est délibérément en train d’être tuée. »

Alors que les voix propalestiniennes se heurtent à une forte résistance, que l’on cherche à les étiqueter comme antisémites, les artistes israéliens savent que ce contexte rend leur spectacle difficile à programmer : « Beaucoup de théâtres évitent aujourd'hui les sujets politiques, par crainte de perdre des financements, des mécènes, le soutien des pouvoirs publics ou d'être exposés aux critiques. Je pense donc, dit Einat Weizman, que nous inviter est un acte courageux. »

Puissent nombre de programmateurs avoir ce courage, comme l’a eu le Théâtre 14, dans le cadre du Festival Paris Globe.

The Last Play in Gaza S TexteHossam al Madhoun, Einat Weizman, Slawomir Mrożek, Shahir Kabaha, Rami Salman S Mise en scène Einat Weizman S AvecShahir KabhaetRami Salman S DramaturgieAlexandra Aron S VidéoOlga Golzer S LumièresMuhammed Shaheen S Musique et son designRaymond Haddad S PhotosDavid Kaplan S Directeur de ProductionMay Shehady S Développement auTheater Inlandent, Hamar S Références : textes de Hossam Al-Madhoun, Je vous écris de Gaza sous les bombes, Journal octobre-décembre 2023 et J’ai quitté Gaza, mais Gaza ne m’a pas quitté, Journal janvier 2024-septembre 2025 (Editions Le Cerisier) S Durée 1h S Spectacle en arabe et en anglais, surtitré en français

Les 3 et 4 juin au Théâtre 14, 75014 Paris
Dans le cadre du Festival Paris Globe, dans les Théâtres municipaux intermédiaires de la Ville de Paris dont Les Plateaux sauvages, le Théâtre Paris-Villette ; du 27 mai au 4 juin 

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