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Arts-chipels.fr

Mère morte. Dans les méandres cachés de l’inceste.

Phot. Patrick Mons

Phot. Patrick Mons

Ce très beau texte, admirablement interprété par Corrine Bastat, nous fait pénétrer, loin des déclarations fracassantes et des prises de position militantes, au cœur des blessures que portent celles – et parfois ceux – qui ont été abusés.

Un drap blanc posé sur une table côté jardin suggère qu’un corps repose dessous. La femme qui entre a depuis un moment relégué sa jeunesse au rang des souvenirs. Ses premières paroles sont des reproches. Envers cette morte qui a choisi de mettre fin à ses jours sans lui laisser la possibilité, une dernière fois, d’entendre ses griefs.

Peu à peu, dans un aller-retour permanent entre l’adresse directe à celle qui n’est plus et les réminiscences d’une enfance qui l’a marquée au fer rouge et a pourri sa vie entière, Jeanne ouvre la bonde au flot qu’elle a trop longtemps retenu. 

Une progressivité dans l’intensité dramatique

Ce qu’elle exprime ne tient pas dans un rapport mère-fille inexistant, dans une absence d’amour de la mère pour la fille. Pas seulement. Le propos se précise peu à peu : il est question d’un homme, son père, à qui la mère de Jeanne, avant de mourir, a légué la maison des grands-parents, le havre dans laquelle la jeune fille devenue vieille trouvait refuge. Ultime spoliation, comme un affront, une négation de plus ,et une dernière salissure jetée sur un tableau déjà noir.

Le texte, progressivement, remontera le circuit des causes jusqu’au père et à l’inceste commis de manière répétée sur la petite Jeanne avant de s’attaquer à une autre enfant de la famille. Les faits se dévoilent peu à peu jusqu’à exposer l’insoutenable détail des atteintes subies par la petite fille. On pénètre peu à peu dans cet enfer quotidien maintenu sous le boisseau par la loi du silence.

Phot. Patrick Mons

Phot. Patrick Mons

Le retour douloureux vers un enfer intime

En phrases courtes, énigmatiques avant que ne se précise ce qui court sous le déversoir de ce monologue adressé à une absente, Jeanne raconte. À rythme chaotique, entrecoupé, qui passe avec difficulté le seuil de ses lèvres, elle livre, à travers une Corinne Bastat toute en retenue et en tensions rentrées, une confession qui vient du fond d’un corps contraint, trop longtemps rétréci par le non-dit, refermé sur lui-même. Pas de pathos mais des rafales soudaines, des obus qui trouent la surface emmurée de silence que Jeanne présente au monde.

Ce qu’elle exprime, ce n’est pas seulement le compte rendu des violences répétées qu’elle a subies sans pouvoir en parler, qu’elle énonce au fil de ce récit en zigzag de manière presque clinique, avec une abondance de détails, mais la manière dont elle les a vécues, dans son corps comme dans sa tête, avec toutes leurs ambiguïtés, tous les interdits, toutes les contradictions qu’elle a gardés en elle. Et avec eux la chape de silence et de secret qui les accompagne : l’incompréhension, qui a pour corollaire son besoin d’amour pour ses parents ; le silence de la mère dont on apprendra qu’elle savait, les dénégations encore de celle-ci quand l’affaire éclate au grand jour et qu’une plainte est déposée par Juliette, la fille de Jeanne. Elle dit aussi une vie gâchée, et la peur de l’amour et du sexe qui la condamnent à la solitude. 

En voix et en musique

La musique se fait la compagne de Jeanne dans cette descente aux enfers. Des suites de Bach à l’intensité dramatique des trois « esquisses » d’Éric Tanguy, un compositeur contemporain à qui Rostropovitch demande en 1999 un concerto pour violoncelle, en passant par Gaspard Cassado, Eugène Ysaÿe, Saint-Saëns, Massenet et Hindemith, le violoncelle se fait l’écho des états d’âme de Jeanne. Tristesse, mélancolie, violence, colère, révolte s’expriment à travers les modulations du violoncelle qui dialogue avec le monologue de Jeanne, se fait le compagnon de route de son évocation et le mode d’expression de ce que les mots ne parviennent pas – ou mal – à dire.

Il n’est pas indifférent que le son du violoncelle, comme celui du violon, soient considérés comme proches de la tessiture humaine et que leur structure comporte en son sein même la même étrange corrélation. Ces instruments, en effet, comportent une pièce de bois dont la fonction est fondamentale en dépit de sa petite taille et de son existence cachée. Placée dans la caisse de résonnance entre la table et le fond et seul point de soutien de la table, elle est chargée de transmettre les vibrations des cordes au fond de l’instrument. Sa dénomination, l’« âme », concourt au parallélisme qui s’instaure.

Phot. Patrick Mons

Phot. Patrick Mons

L’exemplarité d’un récit autobiographique passé au filtre du théâtre

Les statistiques sur l’inceste sont accablantes. Elles disent qu’en France, plus de cinq millions de personnes adultes ont été confrontées à des violences sexuelles avant l'âge de 18 ans ; que 160 000 enfants en sont victimes chaque année, soit un enfant toutes les trois minutes ; que huit fois sur dix les violences sont commises par un membre de la famille et que, dans 97 % des cas, l'agresseur est un homme.

Si la pièce aborde ce thème, ce n’est pas par affaire de statistiques. Mère morte a une fonction cathartique. L’autrice, Lucile Bertin, évoque son « enfance, cabossée, trahie, pleine de peur et d’urgence, sans nord, sans sud » et l’impératif « de résister, de construire une carapace » en même temps que la nécessité d’ouvrir une « fenêtre », de faire advenir le mot, « écrit, placé, dit et entendu » pour « donner aux mots la possibilité de s’écrire dans le corps », au théâtre, comme le corps meurtri a donné naissance aux mots.

Au-delà de la catharsis qui fait ressurgir ces démons et des statistiques qui les « banalisent » tragiquement, c’est à une exploration intime de la souffrance qu’ils occasionnent qu’il nous est donné d’assister, à une mise à nu de la dévastation que ces dommages souvent difficiles à prouver aux yeux de la loi provoquent et des traumatismes qui s’étalent sur toute la durée d’une vie. Mais la pièce dit aussi la fonction libératoire du trop-plein trop longtemps contenu de la mise au jour et  la libération que son expression peut permettre pour recommencer à vivre au grand air…

Mère Morte de Lucile Bertin
S Mise en scène Patrick Mons S Avec Corinne Bastat S Violoncelle Livia Stanese S Enregistrement Jean-François Viguié S Texte Lauréat de l'aide à la création ARTCENA S Production Cie La Lune et l'Océan S À partir de 16 ans S Durée 1h10.

Du 23 novembre 2025 au 1er février 2026, samedi à 19h, dimanche à 16 h.
Les Rendez-vous d'Ailleurs, 109, rue des Haies, Paris 20e
Téléphone : 01 40 09 15 57
>> Billetterie en ligne   >> lesrdvdailleurs.fr

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