9 Février 2026
Juan Ignacio Tula réussit, avec ce spectacle qui met en jeu une narration et une roue Cyr de trois mètres de diamètre, à nous livrer, avec sensibilité et émotion, une part de son intimité et son histoire d’auto-sauvetage.
Au centre de la scène trône, posé au sol, un anneau de trois mètres de diamètre, un tore métallique de quinze kilos dont la matérialité s’impose. C’est une roue Cyr, du nom de celui qui l’a popularisée, le cofondateur du cirque Eloize, Daniel Cyr. Ses dimensions sont plus grandes que celles habituellement utilisées, qui avoisinent généralement les deux mètres, premier signe d’une démarcation du spectacle d’avec les « normes ».
À l’avant-scène, à jardin, une curieuse petite installation crée une note insolite. Elle rappelle le caractère naïf des jeux d’enfants ou le sanctuaire de quelque dieu lare dédié à on ne sait quel culte avec ses petits drapeaux flottant au gré des souffles qui traversent la scène. Suspendu en l’air, un cerf-volant oiseau attend son heure.
Nous serons rapidement fixés sur ce à quoi ils se réfèrent. Le narrateur et circassien au départ de cette histoire est Argentin et la petite installation rappelle l’un des nombreux autels qu’on trouve au bord des routes argentines en l’honneur de Gauchito Gil, une figure légendaire objet de dévotion populaire, un pauvre hère qui connaît un destin hors du commun. Tantôt gaucho qui fait de mauvais choix politiques ou tantôt voleur de troupeaux, il est chaque fois condamné à mort. À la veille de mourir, il exhorte ses bourreaux de prier pour lui, et leurs prières deviendront source de guérisons miraculeuses. Le rouge est la couleur dominante des offrandes : drapeaux, rubans et voiles, mais aussi bouteilles de vin – et parfois cigarettes – que chaque voyageur dépose en passant. Divinité tutélaire, il est le remède pour ceux qui souffrent.
Un récit autobiographique, au-delà de la performance circassienne
Le récit qu’il entame en faisant tourner de plus en plus vite le cerf-volant, qui s’élève de plus en plus haut dans le ciel, est celui d’une liberté conquise de haute lutte dans sa jeunesse en Argentine.
Il raconte une histoire maintes et maintes fois entendue : celle d’une famille que le père abandonne, la mère qui n’y arrive pas, l’adolescent qui part à la dérive, l’enchaînement des fêtes où l’on peut se noyer, la drogue, de plus en plus, jusqu’à ne plus pouvoir décrocher. Et un établissement de « soins » pour tenter de s’en sortir qui fait froid dans le dos tant il ressemble à une prison et rappelle de douloureux souvenirs, avec ces annonces faites au haut-parleur qui découpent la journée en activités obligatoires et réitère de jour en jour les mêmes injonctions. Soumis à une discipline de fer, les « internés » n’ont aucune liberté de manœuvre, ne disposent d’aucun espace non quadrillé, non surveillé.
C’est de là, au terme de quatre étapes, que le narrateur parvient à s’extraire, traversant des phases de découragement et d’espoir que la liberté soit au bout. À la fin, il sortira « par la porte ».
Ce pourrait être une histoire inventée qu’Hakim Bah tire de son imaginaire d’auteur, mais il y a des accents qui ne trompent pas. Il y a de l’authenticité et du vécu dans ce que Juan Ignacio Tula exprime, dans ces phrases courtes qui disent sans broder, dans la manière dont son corps porte encore ces plaies que la pratique de la roue Cyr lui permet aujourd’hui de sublimer et de dépasser.
Un artiste accompli et virtuose
Il va peu à peu prendre possession de la roue à ses pieds. Lentement d’abord, puis de plus en plus vite, et tout en continuant sa confession, il imprime à la roue un mouvement de rotation qui sollicite son corps entier. Le buste, la taille, le cou, les jambes, les pieds, qui dessinent au sol une chorégraphie complexe, les mouvements de rotation qu’il accompagne des bras en tournant sur lui-même sont d’autant plus impressionnants que la durée de ces rotations s’étire dans le temps sans que l’équilibre de l’athlète semble en souffrir et sans que l’effort qu’elles exigent soit perceptible.
Juan Ignacio Tula tourne et vire hors de la temporalité du monde dans une valse aussi complexe qu’endiablée. Non seulement la rotation est rapide, non seulement l’artiste oriente l’axe de rotation de la roue, l’emmenant parfois jusqu’à la limite de la chute avant de le redresser pour passer à une autre figure, mais il entretient avec la roue un rapport qui dépasse celui qu’on établit généralement avec un accessoire. Il la caresse des bras, lui abandonne sa tête, semble se reposer sur elle et se livre avec elle à une saisissante parade amoureuse qui donne la mesure de cet engagement de la vie dans sa pratique.
Et lorsque qu’il la fera tomber à ses pieds dans une trajectoire qui n’est pas seulement chute mais derniers soubresauts d’une élasticité qui se réclame et refuse la pesanteur, le bruit qu’elle fait en frappant le sol nous fait percevoir l’importance de sa masse et l’exploit que représente sa mise en mouvement.
Contempler et vivre la performance
Jamais cependant la performance ne nous fait oublier qu’elle est d’abord expression, message. Sur l’écran en fond de scène continuent d’arriver les non-nouvelles qui ponctuent la vie, les menus quotidiens à se décourager de manger, les interdits, les objectifs imposés, et les images d’avant-après qui portraiturent les changements qui s’opèrent, au fil du temps, entre le jeune homme chevelu et hirsute qui semble partir dans tous les sens et celui qui va sortir et sait désormais comment retrouver sa route.
Ces images alternent avec d’autres images qui tentent de nous faire pénétrer à l’intérieur de ce que vit Juan Ignacio Tula lorsqu’il entraîne la roue et que la roue l’entraîne dans son vertige. Une caméra, accrochée à la roue, capte les images, ensuite retranscrites à l’écran, de l’enivrement dans lequel il se trouve pris, cet effacement du monde, où l’on peut se dissoudre, s’échapper, qui vaut toutes les drogues. Un oubli de soi qui est en même temps le moment où l’on se retrouve, dans l’ivresse et l’éblouissement.
Originale dans sa forme comme dans son fond, traversée sensible empreinte d’autodérision et d’une profonde humanité entre performance et autofiction, Sortir par la porte donne envie d’entrer, mais dans le spectacle…
Sortir par la porte (une tentative d'évasion)
S Conception, interprétation et mise en scène Juan Ignacio Tula S Mise en scène et dramaturgie Mara Bijeljac S Écriture Hakim Bah S Création sonore et musicale Arthur B. Gillette S Mise en espace sonore et mixage Harold Kabalo S Regard extérieur et production Andrea Petit-Friedrich S Création lumière Jérémie Cusenier S Création vidéo Claire Willemann et Yann Philippe S Régie vidéo Claire Willemann ou Yann Philippe S Régie générale / Son et lumières Celia Idir S Regard extérieur Andrea Petit-Friedrich S Administration Anne Delépine et Claire Liberge S Production Cie 7 bis S Partenaires Théâtre 71 - Scène nationale – Malakoff ; Le Manège, Scène nationale – Reims ; Le Sirque - Pôle national Cirque à Nexon Nouvelle Aquitaine ; Le Prato – Pôle national Cirque – Lille ; MA Scène nationale – Pays de Montbéliard ; Festival utoPistes à Lyon ; Les SUBS – lieu vivant d’expériences artistiques, Lyon ; Le Sirque - Pôle national Cirque à Nexon Nouvelle Aquitaine ; Communauté d’agglomération Mont Saint-Michel – Normandie S Soutiens ARTCENA – Écrire pour le cirque, de la DRAC Hauts-de-France ; réseau CIRQ’AURA, ministère de la Culture – DGCA ; ministère de la Culture - DRAC AURA pour l’aide au projet ; la région Auvergne-Rhône-Alpes S Première le 14 mai 2025 au Prato – Pôle National Cirque – Lille S Durée 1h
30 & 31 janvier 2026, FARaway Festival - Le Manège, scène nationale, Reims
Les 1er & 2 avril 2026, CDN de Thionville (Semaine Extra – festival jeune public), Thionville
Les 13 & 14 mars 2026, Festival Spring et l’Agglomération du Mont-Saint-Michel