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Arts-chipels.fr

Barocco. Au nom de la liberté, le cri sans fin de l’enfermé.

Phot. © Fabien Hammerl

Phot. © Fabien Hammerl

Le spectacle de Kirill Srerebrennikov devait inaugurer le nouveau Théâtre des Amandiers de Nanterre. Reporté en raison d’un retard des travaux, il a finalement été présenté les 5 et 6 février 2026. Un spectacle-choc composé d’une mosaïque de protestations contre les atteintes à la liberté qui ont jalonné l’histoire à partir des années 1960.

Un réverbère clignote, comme une lueur dans la nuit tandis qu’il pleut à verse. Un homme tente de réparer le réverbère pour faire la lumière. Il s’électrocute. Après lui, un autre homme essaie de faire la réparation. Il réussit, la scène s’illumine. À ceux qui résistent, il n’est point d’échec. Si l’un d’entre eux meurt, d’autres se lèveront pour faire advenir la lumière.

C’est ainsi que Kirill Serebrennikov ouvre la marche de ces portraits de protestataires qui, à partir des années 1960, seuls ou collectivement se dressent face à l’oppression. Barocco s’intitule le spectacle parce qu’il met en scène ceux qui refusent de marcher dans les clous, ceux qui sont « de travers », difformes par rapport aux normes de la société, et ceux qui ont choisi l’excès, ou certaines de ses formes, pour se dresser contre toutes les coercitions.

Assigné à résidence à Moscou en 2018, le metteur en scène russe imagine, en forme de protestation, un véritable manifeste pour la liberté en évoquant nombre de ceux qui, essentiellement dans les années 1960 mais pas uniquement, se sont opposés à l’oppression.

Phot. © Fabien Hammerl

Phot. © Fabien Hammerl

Un choix qui flirte avec la nostalgie

« Je suis né en 1969, , écrit Kirill Serebrennikov. Après Palach. Après Thích Quảng Đức. Après Woodstock. Après la révolution de la jeunesse en France, avec ses slogans inoubliables : “Soyez réalistes – demandez l’impossible !” et “Tout le pouvoir à l’imagination !” Après que Valerie Solanas a tiré sur Andy Warhol. Après… après… après… Il m’a toujours semblé que les choses les plus importantes et les plus intéressantes s’étaient produites avant ma naissance – dans d’autres pays, à d’autres personnes »

C’est dans cette période qu’il puisera les figures de ces opposants, le plus souvent pacifiques, dont les motifs de protestation sont des plus divers, mais qui ont marqué l’histoire. Liberté religieuse, liberté politique, lutte contre toute emprise, folie, ils et elle sont hors normes, somme de douleurs et d’inacceptations qui débordent.

Il choisira ainsi Thích Quảng Đức, le moine bouddhiste qui, en 1963, se consuma dans le silence pour protester contre la persécution des moins bouddhistes par le régime vietnamien ; Jan Palach, un étudiant en philosophie âgé de vingt ans qui s’immola par le feu place Venceslas à Prague pour protester contre l’entrée des chars soviétiques en Tchécoslovaquie et l’occupation du pays, un sacrifice qui fait pendant, en 2017, à celui d’un chimiste polonais devant le Palais de la Culture à Varsovie pour protester contre les atteintes du gouvernement polonais aux droits civils et aux libertés. Il évoquera les slogans de mai 68 et leur « Interdit d’interdire », leur « Ni Dieu ni maître » en détournant le « Prolétaires de tous les pays… » en remplaçant « Unissez-vous » par « Amusez-vous ». Il s’attaquera  à la toute-puissance masculine en abordant le cas de Valerie Solanas, la pasionaria féministe qui tire sur Andy Warhol (qui en réchappera difficilement), en l’accusant d’emprise – « Il contrôlait trop ma vie », dira-t-elle –, un exemple qui pose le cas de « trouble mental » dont on accuse ces sacrifiés volontaires, qui fait écho, pour le metteur en scène, à Andreï Roublev et aux « fous » de Tarkovski.

Phot. © Fabien Hammerl

Phot. © Fabien Hammerl

Un baroque qui danse dans les flammes

Baroque est le leitmotiv qui court sous tout le spectacle, avec ce désordre soigneusement ordonnancé et impeccablement réglé mélangeant tous les arts, du spectacle vivant au septième art, le théâtre, la danse, la vidéo, la musique, l’opéra, faisant dialoguer documents d’archives et réinvention poétique, traversant le temps sans souci de la chronologie, accumulant des briques venues de toutes parts dans une symphonie hétéroclite et bigarrée.

On y chante des airs lyriques, on y danse sur toutes sortes de rythmes, on y joue ces résistants de tous bords qui tels des magiciens, manipulent les flammes éphémères et fugaces qu’ils portent dans leurs mains. Les chars entrent dans Prague, entourés par la population qui marque pacifiquement son opposition, Thích Quảng Đức s’immole en direct, photographié par Malcolm Browne Wilde, on suit les traces de David Lynch sur la Lost Highway, le long du ruban rectiligne de la route qui court vers l’infini.

Les danseurs, de formation classique, lancés dans une chorégraphie contemporaine, démultiplient les images d’Andy Warhol perruqué couleur platine qui prend la pose, les chanteurs en costume contemporain reprennent les variations historico-mythologiques chères à l’opéra, les chœurs sont de la partie.

Le feu alimente un imaginaire qui explose en visions qui se succèdent à rythme soutenu et dans lesquelles le spectateur se trouve entraîné comme dans un tourbillon toujours en mouvement.

Phot. © Fabien Hammerl

Phot. © Fabien Hammerl

La musique en point d’orgue

À la somptuosité baroque des images s’ajoute la magnificence de la musique qui repose essentiellement sur les œuvres de Bach et de Haendel. Une musique de l’âme et des passions menée par Daniil Orlov qui offre une composition musicale oscillant en permanence entre les élans anciens des musiciens baroques et des détournements subreptices qui viennent nous raconter le contemporain.

Daniil Orlov emprunte au jazz comme au rock ou à la musique brésilienne, réutilisant même parfois des motifs baroques pour les « actualiser ». Au piano et au clavier tout en dirigeant l’orchestre, il est le trait d’union attentif et le lien entre tous les éléments du spectacle, accompagnant les chanteurs et offrant aux danseurs une rythmique impeccable. Sortis de l’orchestre, les musiciens, par endroits, se font compagnons, sur le devant de la scène, des acteurs qui l’occupent.

Ils incarnent ces artistes qui traversent le temps, résistants eux aussi lorsque Daniil Orlov, menotté à la main droite, interprète la Chaconne qui clôt la Partita n° 2 de Jean-Sébastien Bach réécrite pour la main gauche par Johannes Brahms. Un symbole qui incarne la résistance de l’art – et celle de Kirill Serebrennikov – à toute tentative de l’enfermer et d’en restreindre le propos tout en jetant un pont entre les époques. Ce que fait le metteur en scène en abordant le thème des guerres sans fin qui jalonnent l’histoire de l’humanité et la renaissance du feu qui consume ses martyrs.

Une belle cérébration pour la rénovation d’un théâtre qui a, depuis l’origine, fait sienne la position de la dissidence…

Phot. © Fabien Hammerl

Phot. © Fabien Hammerl

Barocco
S Mise en scène, scénographie, costumes Kirill Serebrennikov S Avec Odin Lund Biron, Felix Knopp, Tilo Werner, Svetlana Mamresheva, Yang Ge, Victoria Trauttmansdorff, Beluma, Nadezhda Pavlova, Aleksandra Kubas-Kruk, Daniil Orlov S Danseuses et danseurs Tillmann Becker, Steven Fast, Larissa Potapov, Polina Sonis, Davide Troiani S Musiciens Daniil Orlov (Piano / Clavier), Andreas Dopp (Guitare), Arnd Geise (Basse électrique), Hauke Rüter (Trompette, Bugle, Mélodica), Niclas Rotermund (Batterie) S Composition, arrangements, direction musicale Daniil Orlov S Chorégraphie Ivan Estegneev et Evgeny Kulagin S Création vidéo Ilya Shagalov S Création lumière Sergej Kuchar, Daniil Moskovich S Création sonore Sven Baumelt S Dramaturgie Joachim Lux et Anna Shalashova S Direction de production artistique Alina Aleshchenko S Direction technique Ilya Reyzman S Assistante mise en scène Ekaterina Kostiukova S Chef machiniste Alexander Reit S Responsable des accessoires Julia Chaplygina S Spectacle créé en 2018 à Moscou, Théâtre Gogol Centre S Production Thalia Teater, Hamburg S Coproductions Internationales Musikfest Hamburg S Coréalisation Kirill & friends S Durée 2h10 S En allemand, anglais, surtitré français

Vu au Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN - 7 avenue Pablo-Picasso - 92022 Nanterre Cedex
Les jeudi 5 & vendredi 6 février à 20h30

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