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Arts-chipels.fr

A Sentimental Landscape, le cri du corps et des cordes.

Phot. © Virginie Meigne

Phot. © Virginie Meigne

La danse sonore d’Alban Richard vibre à la contrebasse envoûtante de Florentin Ginot ; ils composent un duo polyphonique pour corps, voix et musique qui entre en résonnance avec le public. Cinquante minutes d’intense (é)motion dans la chapelle du Château de Vincennes.

Un voyage sensoriel

Le chorégraphe et performeur Alban Richard et le compositeur et instrumentiste Florentin Ginot empruntent le titre de leur duo au roman A Sentimental Journey through France and Italy de Laurence Sterne (1713-1768). L’écrivain irlandais entend par « sentimental » une approche subjective, à l’opposé de la rationnelle. Chez cet auteur d’avant-garde pour époque, le paysage n’est pas une donnée géographique mais une expérience sensorielle. « A Sentimental Landscape joue sur la perte des repères au sein d’une cartographie sonore », précisent les artistes.

Sur un petit praticable, installé au milieu des spectateurs, danseur et le musicien semblent voguer sur un îlot, perdus dans l’immensité verticale de la chapelle. Alban Richard, corps musculeux et non moins souple, se lance dans une danse d’abord un peu hésitante, répétitive, mêlée de paroles sourdes reprises ad libitum, soutenue par le vibrato continu de la contrebasse, allié à des sons électroacoustiques.

Dans la lumière oblique du jour finissant filtrée pas les vitraux, les mots marmonnés, le souffle, la danse et la musique s’entrelacent en boucles, sans qu’on sache lequel de ces éléments engendre les autres. Une conversation intime, ininterrompue, s’établit entre les deux interprètes.

Dans ce paysage sonore mouvant, les motifs de contrebasse nourris du baroque et les rythmes noise et électro des machines ne laissent aucun répit au corps du danseur, jusqu’à ce qu’il en soit secoué de tremblements. Sa voix gagne en volume à mesure que la danse accélère et que la contrebasse s’emballe, et les bribes des poèmes qui ont inspiré le spectacle deviennent plus audibles.

Atelier de Paris. Phot. © DR

Atelier de Paris. Phot. © DR

L’émotion à marée montante

Alban Richard s’approprie ici des cut up syncopés de William Burroughs (découpage et collage de textes réassemblés de manière aléatoire) et des fragments, plus fluides, de Leaves of Grass de Walt Whitman et les restitue verbalement, à flux tendu.

De bougonnement en logorrhée, les paroles affleurent, gagnent en clarté. À la fois drôles et mélancoliques : « Wind die - You die - We die./ I knew that this could happen [...] He was a man who did not like to be disturbed [...] Story of someone reading a story of someone reading de stortye. Etc.

Les mêmes mots, répétés de plus en plus fort, émanent des gestes secs, sous pression du vibrato et obsessionnel de la contrebasse et des martèlements de la boîte à rythme. Le ton monte, bientôt un cri. De rage, de déploration. Il déchire l’espace jusqu’à la voûte de l’église.

L’intensité vocale et physique de la danse, le son projeté vers le haut de la nef et diffracté à trois cent soixante degrés nous emportent dans un maelström. On est comme happé par ce cri lancé vers le ciel, à la cantonade ; à chacun de décider à qui il s’adresse ? À l’instar du Cri d’Edvard Munch, il traduit la colère ou la détresse ontologique qui habite l’humain, quelle qu’en soit la cause.

Atelier de Paris. Phot. © DR

Atelier de Paris. Phot. © DR

Une collaboration au sens plein

Alban Richard, danseur et chorégraphe, a réalisé au sein de son ensemble, l’Abrupt, une trentaine de pièces, souvent en rapport étroit avec des formations musicales, comme les Percussions de Strasbourg et l’Ensemble intercontemporain. Il a dirigé, de 2015 à 2025, le Centre chorégraphique national de Caen, en Normandie, et s’attache, depuis des années, à explorer la relation entre souffle, voix et mouvement. A Sentimental Landscape lui donne l’occasion de faire de la vocalisation le moteur du geste, en étroite synergie avec Florentin Ginot.

Le compositeur et instrumentiste, lui, voit dans le spectacle une manière d’inventer un paysage commun, celui de deux corps engagés dans les flux sonore et physique partagés. Il prolonge ainsi les créations musicales qu’il a déjà signées dans les différents domaines du spectacle vivant, notamment en mêlant synthétiseurs analogiques modulaires aux instruments traditionnels. Ses partitions lui valurent, en 2020, le prix « Révélation musicale de l’année » du Syndicat de la Critique. Troisième partenaire de cette (d)étonnante performance, la Sainte-Chapelle de Vincennes apporte au spectacle un supplément d’âme. Édifiée entre 1380 et 1470, elle figure parmi les fleurons de l’art gothique malgré les dommages dont le bâtiment a souffert au cours des siècles.

A Sentimental Landscape
S Composition, scénographie, performance Florentin Ginot S Chorégraphie, scénographie, performance Alban Richard S Design sonore Martin Antiphon S Création lumières et régie générale Jérôme Houlès S Assistant au projet Max Fossati S Extrait musical Marin Marais, Prélude en Harpègement S Matériel textuel découpé dans Leaves of Grass de Walt Whitman et Exterminator ! de William S. Burroughs S Production déléguée OASES S Production Centre chorégraphique national de Caen en Normandie.

Le 10 juin à la Sainte-Chapelle de Vincennes
Dans le cadre du June Events, du 26 mai au 13 juin 2026
Atelier de Paris, route du Champ de Manœuvre, La Cartoucherie 75012 Paris
T. 01 417 417 07 reservation@atelierdeparis.org

Dans le cadre de Vivant Monument, une programmation d’art vivant au cœur des monuments nationaux www.monuments-nationaux.fr

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