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Arts-chipels.fr

Je suis né d’un récit brûlant. La narration, une manière sensible d’écrire l’histoire.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Quand un comédien se met en tête d’entremêler son histoire personnelle avec celle du pays de son enfance, l’Algérie, qu’il a quittée après l’indépendance, la rencontre entre l’autobiographie et la grande Histoire, le mélange entre narration documentée et souvenirs réactivés prend la forme d’un spectacle théâtral aussi touchant que réflexif sur la manière dont l’Histoire se fabrique.

On le sait : l’une des grandes difficultés du travail de l’historien est de s’appuyer sur les documents dont il dispose pour élaborer un scénario. Ce qu’on mesure aussi aujourd’hui, c’est la forme de fiction que constituent les documents que nous a légués le passé, écrits à une certaine époque par certaines gens dans le but de dire certaines choses. Une Histoire qui est tout sauf neutre, impartiale, objective.

Pendant longtemps, on n’a eu pour matériau que les récits et les images transmis par l’écrit ou les représentations artistiques. L’explosion du nombre et des types de canaux de communication, oraux, écrits, visuels et numériques, a multiplié le nombre de sources, autorisant, dans le même temps, une lecture non plus univoque mais équivoque des événements, sujette à interrogations, posant la question de qui raconte l’histoire et des conséquences que le choix du ou des narrateurs engendre sur la narration.

C’est avec cet arrière-plan que Jean Alibert, comédien et ici auteur, s’attaque à un sujet encore très « chaud » de l’histoire française : celle des indépendances des pays colonisés, avec les répercussions que colonisation et décolonisation ont eues. Et plus particulièrement de l’une d’elles, qui nous touche de près, l’Algérie, avec cette guerre qui commence en 1954 pour s’achever en 1962 avec l’indépendance du pays, le 5 juillet. Il s’en inquiète comme d’un blanc dans son histoire personnelle, parce que né en Algérie, il n’en a plus qu’un souvenir confus et parce que les témoignages de ce qui s’est passé ont été enfouis très profond dans son environnement familial, comme pour les noyer dans l’oubli.

Ce processus, on le connaît. Il a frappé, par exemple, tous ces soldats revenus de la Première Guerre mondiale, qui ne voulaient plus parler de ce qu’ils avaient vécu ou évitaient de le faire car personne ne voulait les entendre. Il a concerné les rescapés des camps d’extermination qui ont survécu à la barbarie nazie. Il frappe, de quelque côté qu’on se tourne, ceux qui ont vécu la guerre d’Algérie, soldats français enrôlés qui ont vu, et parfois accompli, des atrocités, partisans de l’indépendance, harkis, Français d’Algérie, dits « pieds-noirs » sans qu’on connaisse l’origine de cette expression, Français de l’Hexagone qui les ont « accueillis » avec les difficultés que l’on sait et, par ricochet, tous les descendants, auxquels se sont joints les travailleurs immigrés qui n’ont cessé d’affluer depuis et leurs familles.

Comme pour l’auteur, de plus en plus de jeunes, aujourd’hui, manifestent la nécessité de reconstruire cette histoire pour savoir d’où ils viennent et poser leurs pieds, en toute connaissance de cause, dans le présent. Un travail de mémoire qui offre l’opportunité d’écrire l’Histoire autrement en offrant une version, parmi d’autres, du portrait nécessairement diffracté et plein de contradictions qu’elle constitue.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Retrouver ses traces

Ce voyage dans le temps, Jean Alibert l’effectue au travers d’un double mouvement : d’un côté en partant à la recherche de ses origines et en remontant le cours du passé jusqu’au moment où s’installe la brisure, la déclaration d’indépendance ; de l’autre en proposant, à travers le théâtre, une version fictionnelle, partiellement imaginaire, où cette « grande » Histoire qui, en fait, est déjà elle-même fiction, est l’un des personnages.

Il évoquera l’histoire de sa famille de colons à qui l’État français avait vanté les qualités d’une terre promise et qui découvre un territoire aride, dur à faire fructifier. Il remettra ses pieds dans les pas de son père, maire d’un petit village, Tenira, à une vingtaine de kilomètres de Sidi Bel Abbès, et à ce jour marquant entre tous où l’on hisse le drapeau algérien et où l’on retire celui de la France, soigneusement replié au cours d’un cérémonial qui lui rend les honneurs.

Il retrouve son émerveillement d’enfant, visitant les lieux que les siens ont hanté, se réappropriant les quelques mots d’arabe que sa mémoire a conservés, ravi qu’on retrouve en lui le « fils de », ce qui rejoint son admiration éperdue pour son père.

Il retiendra, à propos du jour de l’indépendance du pays, une expression de celui-ci, qui reviendra comme un leitmotiv : « À Tenira, ce jour-là, ça s’est passé proprement. » Une ritournelle obsédante, avant qu’on en comprenne le sens réel, avant qu’on voie que cette phrase masquait un non-dit dramatique : le déchaînement de violence, à Oran, ce même jour, contre la population européenne de la ville, qui se solde par 800 morts et disparus.

Ce travail de mémoire, il ne le construit pas en suivant la chronologie mais dans le désordre qu’imposent les souvenirs qui surgissent et se superposent, et dans le va-et-vient entre la présentation des faits et l’évocation autobiographique. Il remet bout à bout des fragments dont il tirera « une » histoire, « son » histoire. 

Faire théâtre

Dans cette histoire coloniale dont il fait partie sans être totalement dedans, lui, « fils, petit-fils et arrière-petit-fils de colon », n’appartient pas au groupe des « témoins directs » mais plutôt à celui « à qui on a évité de parler de cet événement », à celui qui cherche dans le silence les bribes d’une histoire tue.

Le théâtre de narration, qu’il a expérimenté en Italie, lui permettra de « rétablir ou rechercher la vérité sur certains faits occultés ou oubliés, dont le souvenir collectif est problématique, irrésolu, douloureux, des plaies encore ouvertes ou à peine cicatrisées, et à réinventer petit à petit des pans entiers de la mémoire collective. »

Ce théâtre « civique », il le met en parallèle avec la tragédie grecque qui met en lumière l’exemplarité citoyenne du théâtre, ou le rapproche de la pratique du kintsugi, cet art japonais qui répare des poteries cassées à l’aide de jointures d’or. Le théâtre, à sa manière, répare, réassemble les pièces et en magnifie les associations.

Le théâtre, il s’en emparera avec tout l’artifice que lui offre le jeu du comédien, dont il explore avec un art consommé toute la richesse, et sans le recours d’aucun décor. Tout juste la lumière qui joue sur sa silhouette et se teinte à l’occasion de bleu-blanc-rouge colore-t-elle un propos qu’il expose face au public, quasi immobile, jouant seulement de la profondeur de champ de la scène. L’important, c’est ce que les mots veulent dire – il sait en saisir la force et la substance – et la manière dont les images surgissent, telles les évocations de « ce géant des Aurès avec le sourire en or » ou de ce vieux chibani, portant « sur le nez quelque chose qui ressemble à une paire de lunettes toutes rafistolées avec du sparadrap ».

Dans cette forme théâtrale purement narrative, riche de sa pâte humaine, le comédien partage avec le public les souvenirs hauts en couleurs, les réflexions qui affluent, et de la proximité naît l’émotion.

Phot. © Pascal Gély

Phot. © Pascal Gély

Regarder l’histoire

Le propos de Jean Alibert n’est pas seulement de remonter à la source. Ce qui se précise, au fur et à mesure, c’est la réflexion qui s’amorce à partir de ces souvenirs recréés, réinventés, du moins en partie. Tout au fond, on trouvera, pêle-mêle, une interrogation sur les tris qu’opère la mémoire et sur ce qu’elle rejette dans l’oubli et, à nouveau, cette articulation du particulier et du général.

Le déclassement de ces Français de l’étranger, l’hostilité à leur égard vont de pair avec une certaine amnésie de l’Histoire qui engloutit les événements d’Oran dans l’oubli. Comme si cet épisode douloureux avait été évacué « en raison d’impérieuses nécessités, par une sorte de conspiration du silence liée de surcroît à une raison d’État, à ce point tabou qu’on aurait pu croire que ces 800 morts avaient disparu dans une catastrophe naturelle. »

Une tragédie « propre », sans responsable désigné, occultée par la volonté de faire table rase d’un passé encombrant – celui de la colonisation –, un « cachez ce sein que je ne saurais voir » que reprochent encore au gouvernement français nombre des ex-colonies françaises, une amnésie rétrograde qui lave tout sur son passage.

C’est alors que le propos entre dans le champ du politique, alors aussi que l’auteur-comédien ancre son propos dans ses résonances contemporaines, dans l’ici et maintenant. Il se demande comment il se fait que « la douleur, l’amertume et le ressentiment des Européens d’Algérie vis-à-vis de l’accueil qui leur avait été fait, furent aussi insupportables aux oreilles des Français après 1962 ? Comment, à partir de cette année-là, leur sort, faute d’avoir été reconnu ou compris par eux-mêmes et par les Français tout au long des soixante années qui suivirent l’indépendance de l’Algérie fut finalement instrumentalisé pour servir de socle à une réinstallation progressive dans la société française d’un esprit nationaliste, populiste et rétrograde, nostalgique des idéaux de la colonisation ? » Et il ajoute : « L’occultation de la mémoire du 5 juillet 1962 [le massacre d’Oran] a participé de manière efficace à la façon dont la guerre d’Algérie, guerre coloniale mais aussi guerre civile, continue de faire symptôme dans notre société. »

Jean Alibert inscrit ainsi la complexité au sein de ce spectacle pourtant limpide et Je suis né d’un récit brûlant réussit à articuler ensemble émotion et réflexion. Dense, resserré, touffu, imagé en même temps que lyrique et poétique, cet envers du décor qui s’inscrit en faux par rapport à la doctrine « officielle » offre un beau cheminement de l’intérieur où le ressenti s’articule avec l’Histoire.

Je suis né d'un récit brûlant
S Texte, conception et jeu Jean Alibert S Collaboration artistique Patrick Le Mauff S Création lumières Philippe Sazerat S Production Reine Blanche Productions S Coproduction Théâtre du Fracas S Durée 1h30
Du mardi 9 au dimanche 14 juin, mar.-ven. 21h, sam. 20h, dim. 18h
Théâtre la Reine Blanche - 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris
Puis
Du 4 au 22 juillet à 12h30 (sf 9 & 16/07)
Avignon Reine Blanche - 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon

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