15 Juin 2026
Sur les traces de son grand-père, fait prisonnier par les Russes durant la Seconde Guerre mondiale et emmené au goulag, Rainer Sievert reconstruit l’itinéraire et les souffrances d’un « taiseux » qui passe neuf années dans les camps de travail staliniens.
En 1954, le grand-père de l’acteur, après la mort de Staline, l’ouverture des goulags et la libération des prisonniers, rentre dans sa famille en Allemagne. Une « absence » dont ne demeurent que des lettres peu évocatrices de sa vie, en tant qu’occupant d’abord, en tant que prisonnier ensuite, où seules quelques cartes postales, au milieu d’un silence qui fera douter de sa survie, sont les seules traces qu’il laisse pendant dix années.
Son retour ne permettra pas de combler les blancs. Silencieux, sur un banc devant sa ferme, à prendre le soleil, cet homme de quarante-six ans qui a survécu par moins cinquante parfois sur les terres sibériennes, devenu presque aveugle en raison des privations subies, ne supporte plus le froid.
Rassemblant les éléments épars qu’il a pu recueillir, l’acteur-auteur se lance dans une reconstruction des dix années passées par son aïeul en Russie stalinienne, dans une enquête rendue malaisée par l’impossibilité d’accéder aux archives russes du fait de la guerre de la Russie avec l’Ukraine.
Une histoire hors du commun
L’histoire commence par l’invasion allemande sur le territoire russe et la mise en place du plan Backe, le « Hungerplan » (« le plan de la faim »). Herbert Backe, agronome du ministère de la Sécurité du Reich, y développe une idée qui n’est pas neuve dans les conflits qui ont traversé l’histoire, mais prend une dimension « officielle ». Il s’agit d’affamer les populations slaves pour les affaiblir tout en se servant sur la bête, les armées d’occupation allemandes vivant en autarcie alimentaire sur leurs réquisitions.
En 1944, c’est la débâcle pour l’armée allemande. Chaque Allemand tente de se sauver comme il peut. Le grand-père de Reiner Sievert est fait prisonnier par les Russes. Considéré comme un criminel et non comme prisonnier de guerre, il ne sera pas libéré en 1945-46. Il est condamné, en 1948, à vingt-cinq ans de travaux forcés. Il fait partie des seize mille Allemands gardés au goulag, qui seront rejoints par les deux millions d’ex-prisonniers russes, considérés par l’Armée rouge comme traîtres pour avoir été emprisonnés par leurs ennemis, et par les opposants politiques au régime stalinien.
Ce qui se glisse dans les interstices de cette histoire, les responsabilités du grand-père durant l’occupation, les exactions possiblement commises, les zones de silence qui ne seront que partiellement remplies, la vie au goulag, l’auteur les reconstruira à partir des documents qu’il a pu retrouver ou des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov, journaliste et essayiste opposant à Staline, emprisonné au goulag lors des grandes purges de 1937, où il restera prisonnier durant quatorze ans.
Une chronologie qui croise grande et petite histoire
Une brouette de bois à cour, des instruments de musique à jardin pour une évocation qui sera accompagnée en live, et un drap tendu sur un praticable mobile composeront l’essentiel d’un décor que viendront animer des projections sur le drap et sur tout le fond de scène, parfois transformé en cyclorama derrière lequel des ombres passent, des lettres tombent en cascade. De petits objets du quotidien complèteront ce décor qui dit le dénuement. Une potence, à jardin, sinistre silhouette, abritera une percussion métallique qu’une hache fera résonner.
Tout au long du spectacle on verra apparaître sur les écrans souvenirs familiaux et éléments documentaires. Photos de famille, figées, sur le seuil de la ferme, photos du grand-père soldat posant avec des paysans russes ou prises à son retour alterneront avec des paysages ou des cartes indiquant les avancées allemandes en Russie, les lignes de front et d’occupation puis, plus tard, la localisation des camps de travail du goulag ou du lieu de rétention du grand-père.
On trouve une partie du dossier du prisonnier, retrouvée, et le souvenir du procès qui, en 1948, le condamne à vingt-cinq ans de travaux forcés, sur une dénonciation, dit la légende familiale, d’un autre prisonnier pour une histoire de morceau de pain, qui ouvre la voie à toutes les interrogations sur son rôle durant la guerre et sur les abus et forfaitures qu’il aurait pu commettre.
Il y a enfin ces lettres que le soldat, puis le prisonnier, quand il a l’autorisation d’échanger de la correspondance, envoie, où il se soucie de sa famille, des travaux de la ferme, et où il invite les siens à se garder de la guerre et de ses méfaits.
C’est sous la forme du récit, accompagné par une musique essentiellement percussive – glockenspiel, batterie, tambour, bouts de ferraille, etc. –, aux rythmes rock, pulsés à la guitare électrique, à la mandoline, au synthétiseur analogique et au sampler, que Manuel Langevin, le musicien, et Reiner Sievert nous entraînent dans ce qui devient une reconstruction où l’imaginaire, alimenté par les récits, les documents et les analyses qui ont été produits sur cette portion de l’histoire, viennent occuper les silences du grand-père et leur donner tout le poids de ce non-dit qui reste omniprésent.
L’humour comme une décompression
La compagnie Free Entrance développe, depuis 2015, un travail de « théâtre-mémoire ». S’appuyant sur la perception mémorielle de l’Histoire par les acteurs et les actrices, le théâtre-mémoire vise à « rejouer l’histoire, la mettre en mouvement, s’approprier le récit » en croisant leur approche personnelle avec un travail de documentation pour « transposer cette complexité et […] la laisser vivre ». Vorkouta s’inscrit dans cette démarche.
L’humour en est un ingrédient incontournable. Il met à distance tout en révélant, permet aussi, d’une certaine manière, une forme de prise par la bande d’une vérité familiale qui pourrait s’avérer difficile à étaler sur la place publique. Il introduit aussi un espace de liberté dans un monde où l’actuel « maître » du Kremlin – et ce n’est pas le premier – fait réécrire les manuels d’histoire. Il oppose au « sérieux » des entreprises qui occultent la vérité le pouvoir du rire, même si celui-ci s’applique au tragique.
Alors l’auteur-comédien parsème de blagues, qui « cassent » le drame, son évocation. Certaines sont dignes de l’humour juif, telle cette histoire du détenu qui demande quelques livres à la bibliothécaire du camp et s’entend répondre : « celui-là, nous ne l’avons pas, celui-ci non plus, et ces deux-là non plus, par contre ce qui pourrait peut-être vous intéresser, nous avons les auteurs ». D’autres tomberont un peu à plat ou paraîtront artificielles dans ce parcours de plus de deux heures où se rencontrent passé et présent.
Parce qu’en permanence l’avant et l’après se renvoient la balle, et que le passé est non seulement à nos portes, mais déjà entré dans notre vie.
L’Ukraine revient comme un refrain obsédant avec la politique poutinienne et son impact sur les disparitions d’opposants tel Alexeï Navalny, l’interdiction d’associations tel Mémorial Russie, qui rassemble des historiens qui travaillent sur les crimes du régime ou proposent une assistance juridique aux prisonniers politiques, sans parler de la réécriture de l’histoire.
Elle accompagne le rappel du travail de l’association Yahad-in Unum qui rassemble catholiques et juifs et cherche à localiser les sites de fosses communes de juifs et de roms assassinés par les nazis, principalement par les Einsatzgruppen, hors des chambres à gaz, dans les pays de l’Est, en Ukraine, en Biélorussie, dans les Pays baltes, en Pologne, en Roumanie, en Slovaquie et en Moldavie.
« Notre micro-histoire du grand père, conclut Reiner Sievert, pourrait permettre de prendre un recul historique sur la situation actuelle en Russie ou ailleurs. Nous ne pouvons pas faire l’impasse. Une autre porte s’est ouverte. »
Vorkouta, le voyage à l’Est
S Texte Rainer Sievert S Mise en scène Lionel Parlier S Avec Rainer Sievert, Manuel Langevin S Scénographie, lumière, images Wilfried Schick S Musique Manuel Langevin S Création son Etienne Martinez S Régie Joris Sievert S Collaboration texte Valérie Moinet S Dramaturgie Marc Wels S Chargée de production Lucy Decronembourg S Attachée de presse et diffusion Elodie Kugelmann S Relations publiques Mylena Heymann S Traitement des images Philippe Cybille S Extrait de Souvenirs de la Kolyma, Varlam Chalamov (éd.Verdier) S Production Cie Free Entrance S Coproduction et soutiens Le Théâtre - scène conventionnée d’intérêt national d’Auxerre, L’Azimut - Théâtre de Châtenay-Malabry et d’Antony, Théâtre Louis Jouvet- Scène d'intérêt national de Rethel, le Théâtre du Soleil, l'association Chapeauneuf, La SPEDIDAM S Durée 2h15
Du 20 mai au 14 juin 2026
Le Théâtre du Soleil, petite salle - 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris