17 Septembre 2026
De l’expérience traumatique de l’exil d’Erdal Karagoz, qui quitte enfant le Kurdistan turc, Simon Roth a tiré, sur la proposition de l’exilé, un spectacle de théâtre documentaire original dans sa forme en même temps que profondément émouvant, qui interroge tous les exils.
Il n’y a rien d’autre sur le plateau que des surfaces qui vont permettre la projection. Des tableaux blancs qu’on déplace sur roulettes, un rideau que l’on tire et qui devient écran. Le jeune homme qui s’y installe est comédien et metteur en scène. Il parle à la première personne. Il est Simon Roth, celui à qui, un soir de colocation temporaire, un autre « colocataire », Erdal Karagoz, a raconté sa vie, avant de lui demander de la porter sur scène.
Erdal accepte d’être filmé et enregistré mais refuse d’apparaître sur scène pour conter sa propre histoire et Simon Roth s’interroge sur les raisons de ce transfert qui fait de lui le dépositaire de la démarche cathartique d’Erdal. Il poursuivra, tout au long du spectacle, cette interrogation en en faisant l’une des facettes de la pièce. Parce que le pourquoi, c’est l’amorce d’une compréhension puissante de ce que vit Erdal et, en même temps, de la manière dont son « reflet » théâtral renvoie à une interrogation sur la démarche créatrice de Simon Roth. Parce que ce récit plein de bruit et de fureur remonte aux sources de la création théâtrale et que son traitement contiendra plus que lui-même.
La colère d’un homme qui n’avait pas voulu l’exil
Sur l’écran, Erdal évoque son histoire. Celle d’un enfant kurde qui garde les troupeaux, dont le père, membre du PKK, est tué par les Turcs, ce qui provoque l’exil de la famille en Suisse. Il raconte une enfance de la différence et les exclusions et les moqueries qui en résultent, le placement en foyer lorsqu’on découvre les bleus que lui inflige son frère, qui le bat, puis l’escalade de la délinquance, les vols, la prison, la « maison de redressement » où il continue de faire l’apprentissage de la violence.
Cette histoire, c’est la version « noire » des nombreux récits d’exil auxquels le théâtre nous a habitués. La colère de celui qui a le sentiment de n’avoir jamais été compris, encore moins aidé dans la détresse. Il dit sa solitude, sa révolte devant le sort qui lui a été fait, même s’il sait qu’il porte aussi une part de responsabilité, et il en déverse le trop-plein en racontant son histoire dès qu’il trouve un auditoire, encore et encore au fil des nuits.
Il décrit l’engrenage dans lequel il se trouve emprisonné avec beaucoup de lucidité, passe en revue les souvenirs fantasmés de son enfance, son retour en Turquie qui le rend deux fois étranger, dans son pays d’origine comme dans celui qui l’a « accueilli ».
Un exil pour mille autres
Cette autobiographie déferlante qu’Erdal épanche sur Simon Roth emprunte, dans la mise en scène, des voies diverses. On y retrouve le documentaire, des séquences filmées dans lesquelles Erdal, narrateur de sa propre vie, apparaît tandis que Simon, de la scène, lui donne la réplique ou le met en situation et des enregistrements d’Erdal en voix off.
Mais Simon Roth en propose une dimension plus complexe, qui donne une grande force au spectacle. Il fait porter le récit d’Erdal non seulement par l'exilé et par ce que lui, le metteur en scène, en raconte, mais éclate cette parole en la faisant porter par quatre jeunes comédiennes et comédiens, emblématiques de ces diversités de l’exil par leur accent, leur couleur de peau, leur transition de genre. Chacun, ensemble et séparément, porte une partie du propos d’Erdal dans un scénario qui brouille en permanence les cartes.
Ils se font à de nombreuses reprises les mimes muets de la diatribe douce en même temps qu’acide d’Erdal dont on entend la voix, dans un jeu qui rappelle le doublage de cinéma, mais où l’on ne détermine pas qui double et qui est doublé. Celui qui est doublé est-il Erdal ou l'actrice ou l'acteur qu'on voit en chair et en os, l'image sur scène ? Est-ce la voix d’Erdal qui double les acteurs ? De cette réversibilité naît une incertitude qui mêle les exils, les renvoie l’un à l’autre.
Simon Roth accentuera encore l’ambiguïté en décadrant son et image, en faisant porter au comédien une parole muette qui se décroche de la voix off pour individualiser les deux discours. À l’inverse, il offrira une vision plurielle de la parole d’Erdal en faisant porter par les comédiens le texte qu’il délivre. À tour de rôle ou de façon chorale, ils s’empareront du récit dans une forme d’appropriation.
De la distanciation à l’émotion
Mais ce jeu de miroirs qui introduit une distanciation ne chasse pas l’émotion. Au contraire, il la renforce. Au départ du projet, Erdal Karagoz voulait que les comédiens qui prennent en charge sa parole soient des comédiens « français », qu’il pensait plus crédibles, acceptables pour le public, moins « exotiques ».
Le choix de Simon Roth de jouer la diversité en matière de distribution renforce au contraire l’exemplarité du propos. Si l’aventure d’Erdal est singulière, elle raconte en même temps une histoire que tous les déracinés, racisés, exclus connaissent. Et même si de multiples issues, plus ou moins dramatiques, sont choisies par chacun d’entre eux, ils trouvent dans le spectacle un reflet face auquel s’interroger sur leur propre parcours.
C’est ce que fait Simon Roth en invitant, à partir de questions d’Erdal, sa propre histoire familiale : un grand-père rescapé d’Auschwitz qui n’a jamais raconté aux siens ce qu’il avait vécu. Une interview, livrée par celui-ci à un journaliste, étranger à sa famille, rejoint le récit d’Erdal, qui propose lui aussi à un étranger de faire un spectacle de sa vie. Comme une pudeur, un refus de faire partager à ses proches l’indicible, doublés de la nécessité de dire, de témoigner, et pas seulement pour se libérer, en dépit de tout.
Erdal est parti, et avec lui, ce parcours cathartique de l’exil et de l’exclusion nous renvoie à nous-mêmes.
Erdal est parti
• Conception et mise en scène Simon Roth • D'après une idée originale de Erdal Karagoz • Avec Bénicia Makengele, Ramo Jalil, Mascha Richard Dumy, Saïd Ghanem, Simon Roth • Scénographie et costumes Emma Depoid • Création lumière et vidéo Simon Anquetil • Création son et régie générale Foucault de Malet • Stagiaires assistanat à la mise en scène Mathilde Hur, Sasha Paula • Production Prémisses - Office de production artistique et solidaire pour la jeune création • Coproduction MC93 - Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis ; La Scène de recherche - Théâtre Paris-Saclay ; L’Agora - scène nationale de l’Essonne ; MC2: Maison de la Culture de Grenoble - Scène nationale • Partenaires CNSAD, Paris ; La Chartreuse, Villeneuve-lez-Avignon ; Théâtre de l’Union - Centre Dramatique National du Limousin, Limoges • Avec la participation artistique du Jeune théâtre national • Soutiens Fonds d'Insertion professionnelle de l’École supérieure de Théâtre de l’Union - DRAC Nouvelle-Aquitaine et Région Nouvelle-Aquitaine, fond d'insertion du TNB – Rennes, action financée par la Région Île-de-France dans le cadre du dispositif FoRTE • Prix du jury et du public festival Impatience 2025 • Durée 1h45
Du 16 au 18 septembre 2026 à 20h
CENTQUATRE – 5, rue Curial, 75019 Paris www.104.fr
TOURNÉE
5 novembre 2026 Espace 1789, Saint-Ouen
2 décembre 2026 Théâtre de Corbeil-Essonnes
26 janvier 2027 Le Safran, Amiens 28 Azimut, Antony
3 & 4 février 2027 Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff
Du 6 au 8 avril 2027 La Comédie de Valence, CDN
30 avril 2027 Centre culturel Houdremont, La Courneuve
4 mai 2027 Espace Michel Simon, Noisy-le-Grand
11 & 12 mai 2027 Scène nationale du Mans
Du 18 au 20 mai 2027 Théâtre de la Ville, Théâtre des Abbesses
22 mai 2027 La Terrasse, Gif-sur-Yvette