2 Septembre 2026
À l'initiative de Bertrand de Roffignac et de l'équipe du Théâtre de la Suspension, un nouveau lieu du spectacle vivant vient d'ouvrir dans des locaux chargés d'histoire : ceux de l'Académie de la Grande Chaumière, à Montparnasse, qui abrita, au début du XX e siècle, toute l'avant-garde picturale. Son ambition : inventer une nouvelle façon de vivre le théâtre.
Sur la rue, une porte banale, comme on aurait chez soi, et une sonnette. Nous voilà introduits dans un lieu très « privé » qui respire d'emblée la convivialité. Un comptoir de bar trône à l'entrée et on débouche dans un salon où le mobilier – fauteuils qui ont « vécu », tables basses, assemblage de styles de bric et de broc – procure une impression de décontraction et de chaleur. L'éclairage, de théâtre, rougeoie la nuit ou dans la lumière qui, de jour, pénètre par de larges ouvertures sur un atrium.
Nous sommes dans les anciens ateliers de peinture et sculpture de l'Académie d'art privée de la Grande Chaumière, fondée en 1904 par la Suissesse Martha Stettler et la Russe d'origine lettone Alice Dannenberg. Un établissement où se côtoya toute la bohème de Montparnasse : Modigliani, Chagall, Giacometti, Calder, Léger, Foujita, Bourdelle, Tamara de Lempicka, Louise Bourgeois, Miró, Zao Wou-Ki, Soutine, Zadkine, mais aussi Berenice Abbott, Jean Dewasne, Meret Oppenheim, Orban, Eero Saarinen ou Serge Gainsbourg... Sur les murs, les « croûtes », vestiges retrouvés à la cave des exercices laissés par les étudiants, conservant la trace de l'héritage.
Définitivement fermés le 26 juillet 2025, les locaux devaient être transformés en espace commercial et muséal. Bertrand de Roffignacobtient alors, avec l'aide de la Mairie de Paris, qu'ils lui soient cédés à titre provisoire pour quelques mois. Une forme de squat autorisée par le propriétaire qui met les lieux à disposition, sans loyer ni charges, jusqu'à la fin de l'année. Reste aux occupants de les aménager à leurs frais.
Créer en malgré de tout
Continuer de faire de cet emplacement historique un lieu de création fait partie du projet. Le dédier au spectacle vivant en est une autre partie et les motivations de ce choix correspondant à une réflexion sur les difficultés que rencontrent à l'heure actuelle le théâtre et l'action culturelle.
Les baisses drastiques des subventions publiques, qu'elles soient d'État ou viennent des collectivités locales, ont pris un tour plus que problématique et leurs motifs ne sont plus, parfois, seulement d'ordre budgétaire. La liberté de création telle que la pensée Malraux dans une optique de décentralisation est aujourd'hui largement battue en brèche.
Frilosité des programmeurs qui les poussent, pour des raisons économiques, vers le mainstream , limitation des prises de risque, réduction des budgets alloués à la création dans le fonctionnement des établissements culturels fragilisent de plus en plus tout ce qui, « hors des clous », constituait la dynamique du spectacle vivant et inscrivait les prémices de son devenir.
Réagir s'avère nécessaire, avec ou sans subvention publique, pour « continuer à jouer, quoi qu'il arrive ». Tel est le credo que Bertrand de Roffignac et ses amis décident de cultiver, dans l'esprit de Jean Vilar et du premier Festival d'Avignon. Continuer à créer dans la tourmente, en recherchant d'autres modes de production, en multipliant les solutions alternatives pour ne pas sombrer. « Insuffler de la volonté et de l'espérance » dans un théâtre « autonome, prostitutionnel », pour reprendre les termes de ce jeune comédien, auteur et metteur en scène, en conservant en ligne de mire un « public idéal ». L'Arlequin d'Olivier Py dans Ma jeunesse exaltée , qui cultive la même insolence face aux contraintes et le même enthousiasme communicatif, s'y engage tout entier.
Réinventer le théâtre public ?
Déjà plusieurs initiatives avaient vu le jour pour sortir du sentiment de crise croissant et retrouver le chemin d'un public populaire en créant de nouveaux modèles. On peut évoquer le Moulin de l'Hydre, à Saint-Pierre d'Entremont dans l'Orne, une « fabrique théâtrale » gérée par l'association les Bernards l'Hermite et la compagnie le K, dirigée par Simon Falguières, qui a réinvesti une ancienne usine et associe création et résidences. C'est aussi le cas du collectif du Nouveau Théâtre Populaire, animé par Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard-Detœuf et Julien Romelard. Né en 2009 à Fontaine-Guérin dans le Maine-et-Loire, le collectif avait pour proposer de mettre en avant un théâtre de plein air ouvert aux grands classiques de la littérature dramatique mondiale.
Dans chacun des cas, une horizontalité de la prise de décision, la possibilité pour tous les membres d'imaginer une création, leur liberté de travailler ailleurs et la limitation volontaire des conditions de production sont à la clé d'un « penser autrement » la création théâtrale.
La démarche de l'homme pressé qu'est Bertrand de Roffignac, plus radicale peut-être, utiliser toute l'énergie possible, comme on brûle ses vaisseaux, pour produire vite, agir et jouer, en prenant en compte le lieu à investir. Travailler sur la dynamique – et il n’en manque pas – avec un modèle économique initial extrêmement spartiate. Jouer deux-trois fois dans le lieu en le remplissant – à la Grande Chaumière, la jauge est de deux cents personnes – et en escomptant que des tournées suivront. Ce fut le cas en 2023 pour le Grand Œuvre de René Obscur , créé dans un lieu non théâtral – le Cirque électrique – et ensuite largement diffusé.
Produire autrement, en ne considérant que sur ses propres forces et sur l'exploitation de tous les réseaux – celui des artistes eux-mêmes mais aussi les ressources offertes par internet pour faire le buzz et trouver le public. Un mode presque « tribal », à l'image de ce que sont les réseaux sociaux aujourd'hui.
Un théâtre lieu de vie
Une réactivité qui parie sur la transformation du théâtre en lieu de vie, diurne et nocturne, « fait par des artistes et qui redonne aux artistes les clés de leur production ». Un principe de gestes singuliers à partager, pour un public aussi diversifié que la programmation : des cartes blanches confiées aux artistes invités, où apparaîtront aussi bien des pièces de théâtre que performances, conférences, musique, danse, concerts, spectacles de cabaret ou cinéma – une petite salle de projection a été aménagée à l'intérieur des locaux qui forment un labyrinthe où l'on fabrique en même temps qu'on crée.
Trente-cinq artistes ont été accueillis en deux mois et ont fait le plein, avec la création des « Dimanches inacceptables », soirées éclectiques et synesthésiques, « indisciplinées ». Sur ce terrain d'expérimentation et de rencontres, se sont côtoyé le ciné-concert du trio Jean-Baptiste Ferré-Sébastien Surel et Éric-Maria Couturier, le jazz ou la musique « classique » du Trio Thalweg, les performances en musique ou sans et les sept spectacles de théâtre dont l'un de Simon Falguières.
L'été aura été cinéma, « une petite Cinecittà », avec la participation, entre autres, de Bernard Payen, responsable de programmation à la Cinémathèque française et réalisateur.
Quant aux moyens techniques, ils appartiennent aux artistes du collectif ou à ceux qui sont invités, avec, à la base, l'idée d'une mutualisation des moyens et de possession par les artistes de leurs outils de production. Monde contemporain oblige, les outils de production se sont allégés par rapport à ceux d'autrefois : éclairages LED, matériels d'enregistrement et de tournage devenus du niveau ou presque d'un bon téléphone mobile, les montages simplifiés permettent aujourd'hui de répondre aux enjeux d'une création sur le vif, en mouvement et en reconsidération permanente.
Le modèle économique
Pour servir cette utopie dont le projet se modifie sans cesse en intégrant des principes tels que collectif, horizontalité, réactivité, maîtrise du processus créatif, il fallait trouver une forme. Ce sera celle d'une coopérative de production dont les membres sont aussi des actionnaires. La règle ? Le partage des rentrées d'argent pour moitié entre les membres de la coopérative, l'autre moitié étant destinée à être réinvestie dans d'autres créations et, pourquoi pas, si le modèle fonctionne, à encourager la naissance d'autres coopératives de même type ailleurs.
Leur référence est le groupe basque Mondragon, créé en 1956 à l'initiative d'un prêtre basque, José María Arizmendiarrieta et de salariés-associés. Au départ, un petit atelier consacré à la fabrication de fourneaux et de réchauds à pétrole. Solidarité et entraide étaient les maîtres-mots de cette coopérative qui a par la suite essayé et constitué un véritable réseau. Mondragon s'est diversifié au fil du temps et compte aujourd'hui près de 30 000 associés et il a brassé 11,5 milliards d'euros de recettes en 2020.
Si, aujourd'hui, il convient de regarder de manière plus nuancée le fonctionnement de Mondragon par rapport au modèle coopératif initial – passé d'un petit nombre de coopérateurs, les « socios », à un grand groupe employant aussi du personnel non associé à la coopérative –, cela un modèle pour Bertrand de Roffignac. Il imagine son initiative essaimant en petites unités partageant les mêmes valeurs, un peu partout sur le territoire. Mobilité et transformation sont au cœur du projet de celui qui se définit comme « libéral-marxiste ».
La mariée est belle et l'avenir dira si ce « sacrifice joyeux et consenti » est une alternative – au moins partielle – aux difficultés que rencontre la création artistique aujourd'hui. Pour l'heure, l'investissement financier entraîne une « paupérisation » des membres du collectif et leur permet de « se réinterroger sur [leur] propre désir » et de se mettre en danger pour avancer.
En attendant, on ne peut qu'accueillir avec sympathie ce remue-méninges devenues embryon d'une socialité artistique réinventée. En inaugurant l'Anomalie à la Grande Chaumière par Repentirs , une pièce qui fait référence aux traces qui subsistent d'un travail initial dans l'élaboration d'une œuvre picturale, Bertrand de Roffignac a rencontré en avant les principes qui le guident : caractère mouvant de la création, liberté de l'artiste, temporalité limitée, économie légère et adaptation au lieu. L'Anomalie à-elle vocation à devenir norme ? Le peut-elle ? La question reste en suspens… En tout cas, l'aventure se prolonge jusqu'à fin novembre avec une soirée de réouverture le 12 septembre.
L'Anomalie – 14 rue de la Grande Chaumière, 75006 Paris https://anomalie.paris/
12 septembre 2026 à 19h -SOIRÉE DE RÉOUVERTURE. Une nuit pour les rétrouvailles et la présentation de l'automne « indocile » de l'Anomalie.
Du 16 au 25 septembre 2026 à 21h -GRAND PEUR ET MISÈRE DE LA Ve RÉPUBLIQUE. Création du Théâtre de la Suspension. La France a peur. De l'extrême droite, de l'extrême gauche, des riches, des pauvres, des migrants, des pédophiles, des virus, des algorithmes, de l'effondrement climatique, de la guerre qui vient et de la fin de la démocratie. Elle a peur de tout et surtout de ce dont les autres n'ont pas assez peur. Un producteur et un réalisateur de films d'horreur se demande alors : peut-on encore inventer une fiction suffisamment terrifiante pour rivaliser avec le monde contemporain ? Entre comédie sociale, théâtre didactique brechtien et récit d'anticipation, Grand Peur et Misère de la V e République ausculte une société qui prétend avoir chassé la violence de ses mœurs tout en vivant dans son spectacle permanent.
Texte et mise en scène Bertrand de Roffignac. Assistante à la mise en scène Carla Legay. Création lumière et vidéo Gérald Groult. Création sonore Rodolphe Menguy
17 septembre 2026 à 19h -CINÉMADESMIRACLES# 5 Albert Serra
18 et 19 septembre 2026 à 19h -KABAREXTASEAnaïs Durand-Mauptit & Max Koltai
18 et 19 septembre 2026 à 19h -BRULEZ-LÀ Régis de Martrin-Donos
20 septembre 2026 à 19h -CINÉMA DES MIRACLES#6 Lucile Hadzihalilovic
23, 24, 25 septembre à 19h -TOUT DONNER Florian Pautasso
24 et 25 septembre 2026 à 19h -SACRIFICTION Karelle Prugnaud, Eric Lacascade
26 septembre à 19h et 27 septembre 2026 à 14h -JAZZ FESTIVAL Collectif Murmures, Mathias Lévy
30 septembre, 1er, 2 octobre 2026 à 21h -LA BALLADE DE NIJINSKI Guilhem Fabre /Olivier Py